chroniques et interviews metal

4433Sólstafir : Ótta

posted by alonewithl on septembre 22nd, 2014

Sólstafir : ÓttaLe maniaque est un fou du rangement, de la propreté. Au fin fond de sa conscience la moindre petite chose doit être à sa place, étincelant. C’est plus qu’une coutume, c’est un véritable tic nerveux, qui peut offusquer ses semblables. Au sein des metalleux, il existe d’autres phénomènes de la même espèce ; peut-être moins habiles avec un balai et un seau, mais des acharnés du classement des genres et des sous-genres. Il s’évertuera à classer tel ou tel groupe, jusqu’à se retrouver face à une pièce de « Solstafir ». Là, il sera confronté à un véritable dilemme. On trouve des genres divers est variés pour cataloguer ce groupe islandais, bien connu pour son metal excentrique, barré et expérimental explorant des contrées vikings. Hors cet afflux d’énergie incontrôlé est en passe de se discipliner, de s’assagir. L’album de 2011 « Svartir Sandar » donnait déjà des signes de changement de comportement, des signes de dépression. « Solstafir » n’est plus l’être fou que l’on connait.

Quelques années plus tard, on ne parle plus de signes, mais bien d’état, transparaissant d’ailleurs sur la couverture du nouvel album, « Ótta », illustrée par une belle photo de Ragnar Axelsson, spécialiste de la photographie en noir et blanc, et en milieu polaire. Le titre du volume en question est aussi là pour nous aiguiller, signifiant « craintes », « peurs » en islandais. Ne soyez donc pas étonnés de l’univers morose que vous y trouverez. « Solstafir » a mué. Sa peau est devenue lisse et froide. Curieux de son environnement, il se tourne désormais sur sa propre personne. Il nous inquiète, nous interroge. Le schizophrène s’étant débattu contre les forces naturelles, se laisse pour ainsi dire mourir, vaincu par les réalités.

On évoquait le froid, mais il est clair que la mise en route du volume, à commencer par « Lágnætti » va jeter illico un froid chez l’auditeur, et plus certainement encore chez l’inconditionnel de « Solstafir ». Dans cette musique lente, atmosphérique, attristée, il pourra y percevoir une sorte de croisement entre « Anathema » et « Porcupine Tree ». Le contenu se révèle très éthéré, sujet à la sinistrose. Le chant d’Aðalbjörn Tryggvason fait également preuve de cette étrange résolution, qui bâtit de pierres grises et tendres le dit ouvrage, sous l’éclairage sommaire du piano et de violons, sous une forme classique. Cette musique vaporeuse, légère et envoutante, montrera toutefois quelques signes de nervosité par un grondement vibrant, ce qui permettra une forme d’évasion par la suite par des mélodies plus constantes et prononcées. Nous nous accordons vite autour du sentiment de fragilité pour décrire notre écoute de l’œuvre. « Lágnætti » est un extrait éloquent, mais « Miðaftann » l’est plus encore. Il n’y a aucune variante, aucune sorte de révolte dans celui-là. Tout n’est que frissonnement et extrême sensibilité. Le chant lent est pour ainsi dire balloté par les notes ténues de piano.

Comme on peut le remarquer le piano, mais aussi les violons en fond sonore, jouent un rôle de premier ordre sur « Ótta ». Ce sont des instruments appropriés pour représenter la tristesse, la dépression. On perçoit bien le lointain frottement des violons sur le titre éponyme, mais il se singularisera par l’irruption d’un tout autre instrument, pas des plus communs. En effet, sur « Otta » on entend émerger le banjo. Pas un banjo joyeux et rassurant, mais totalement sous la maîtrise des brumes de ces lieux. Pour peu on croirait avoir affaire à du « A Pale Horse Named Death », mêlant cet illusion de total abandon et folklore américain. Nous nous rendons compte tout le long de l’écoute de notre éloignement des bastions de la mer du nord. C’est un parcours sentimental, tortueux auquel ils nous convient. « Náttmál » illustre parfaitement ce qui semble être une dérive, tout d’abord par son entame grinçante, pour ses changements de rythme, l’apparition subtile de l’orgue aussi. Le tiers fin de la piste précipite tout. Cela s’affole, puis ça bascule dans le néant.

La déprime, la désolation, sont éminemment présentes sur certains morceaux. C’est le cas du très grave « Rismál ». Le chant, parfois écarté des instruments, mis en léger écho, les riffs résonnants et placides des guitares renforcent l’impression de solitude, de se retrouver démuni. La même opération est effectuée par les guitares sur « Nón ». On y retient cette même résonnance, mais les intervenants sont beaucoup plus investis, et vivants. Mis à part de petites pauses atmosphériques tout en délicatesse, le jeu se révèle intense et particulièrement réactif. Le dernier tiers est en quelque sorte une apothéose, inspiré du rock psychédélique des années 70. Du moins juste avant de se laisser charmer par la douceur du piano. Nous pouvons retenir « Nón » comme un extrait parmi les plus motivés de l’album, tout comme « Dagmál», titre emballant qui privilégie d’une rythmique constante et d’un chant plus affermi. Il ne va pas sans dire que « Miðdegi » montre le meilleur exemple par un post rock grésillant et déterminé, mettant bien en avant la basse.

Fini les rêves délirants, les excès, les tournis à vous faire choper la nausée. « Solstafir » a fait une croix sur son passé. Son présent est dévoré par le calme, les incertitudes, les doutes, la mélancolie. « Ótta » marque assurément un tournant dans leur carrière. Il apparait comme une suite quasi-logique à « Svartir Sandar », qui laissait déjà entrevoir une musique plus pesante, néanmoins il est fort peu probable que le contenu d’« Ótta » ait pu être prévisible. Le virement est radical. L’originalité de « Solstafir », son impétuosité, tout ce qui le rendait imprévisible, en prennent un coup. Cependant, bien qu’interloquante, la mutation opérée s’avère on ne peut plus convaincante. Sa musique désormais déprimante, naviguant entre post rock, rock atmosphérique, prog, est un réceptacle idéal de toutes nos idées noires. Le maniaque a le cafard.

15/20

 

 

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