Emperor : Prometheus - The Discipline of Fire and DemiseEmperor… Un nom simple et a priori banal… Pourtant, c’est bel et bien sous ce pseudonyme, si révélateur, que nous connaissons cette fameuse formation norvégienne qui a marqué l’histoire de la musique en révolutionnant admirablement le Black Metal dans les années 1990. Le groupe avait su étonner de manière très positive avec son légendaire « In the Nightside Eclipse » en 1994, et nous avait aussi subjugués avec son non moins mythique « Anthems to the Welkin at Dusk » en 1997. Un peu plus de deux ans après, soit en 1999, Emperor changeait manifestement de direction en s’orientant davantage vers le Death Metal, en vertu des nouvelles aspirations de Samoth et Trym – respectivement guitariste et batteur – mais aussi vers quelque chose de plus précieux – pour ne pas dire néo-classique – comme le souhaitait Ihsahn, le « chef d’orchestre » de l’aventure Emperor.

Oui, je dis bien le « chef d’orchestre » car il est de notoriété publique que le charismatique Vegard Sverre Tveitan, de son vrai nom, est le leader touche-à-tout des Empereurs du Black Symphonique. Sans lui, Emperor n’aurait sans doute pas rayonné pendant toutes ces années à travers le monde, et ne se serait sans doute pas octroyé l’estime inébranlable d’un nombre incalculable d’admirateurs. Car il faut avant tout rappeler qu’Ihsahn est non seulement un compositeur inspiré et un musicien multi-talent, mais il est aussi celui qui s’est le plus investi dans le projet Emperor en y apportant beaucoup de son savoir-faire et de sa créativité, tout en jouant simultanément le rôle de membre stabilisateur. J’entends par là qu’il a souvent été celui qui a permis à Emperor de tenir debout, notamment dans les moments difficiles, comme après la sortie d’« In the Nightside Eclipse » où il était le seul à être en liberté ; ses collègues étant tous en prison pour des motifs peu glorieux… Ihsahn est tout simplement l’unique membre d’Emperor présent depuis le début (1991) qui a pu s’investir corps et âme dans l’aventure jusqu’à la fin (en dépit de son investissement parallèle dans Peccatum aux côtés de sa femme et son beau-frère dès 1998). Il est passé outre la prison, il a su gérer les changements de line-up, et il ne s’est pas laissé abattre par le désinvestissement de Samoth et Trym après la sortie de « IX Equilibrium » ; ceux-ci étant certainement trop occupés à préparer leur premier album de Death Metal sous le pseudonyme de Zyklon, album qui prit in fine le nom de « World Ov Worms » et qui sortit en 2001.

2001. C’est justement cette année-là que le seul véritable album d’Emperor à avoir côtoyé le troisième millénaire vit le jour. Je parle bien sûr de « Prometheus – The Discipline Of Fire & Demise » !

Si j’ai tant insisté sur l’investissement sans faille d’Ihsahn dans la formation norvégienne durant toutes ces années, c’est parce que cet album en est l’illustration parfaite. En effet, « Prometheus » est quasiment un projet solo de notre frontman charismatique, ce dernier ayant tout fait tout seul ; Samoth n’intervenant que pour quelques riffs de guitare et Trym pour enregistrer la batterie. C’est donc en quelque sorte à un album d’Ihsahn que nous avons affaire ici. La complexité globale de l’ouvrage ne trompe pas…

D’abord, il faut dire que le concept est une fois de plus très élaboré, et demeure ipso facto représentatif de l’esprit alambiqué d’Ihsahn. Il faut rappeler que pour le concept du fameux « In the Nightside Eclipse », Ihsahn avait su déléguer, ce qui explique, par exemple, la présence de paroles souvent claires et distinctes, dans cet opus. Mais, à partir d’« Anthems to the Welkin at Dusk », Ihsahn obtint le monopole du concept, ce qui, à l’inverse, explique le regain considérable de complexité conceptuelle chez Emperor, comme on pouvait le constater dès 1997. Ainsi, Ihsahn est l’auteur de toutes les paroles d’« Anthems to the Welkin at Dusk », de « IX Equilibrium », et, bien évidemment, de « Prometheus ». Si je vous parle de ces détails a priori sans grande importance, c’est d’abord parce que la plume d’Ihsahn est reconnaissable, mais aussi et surtout parce que ceci permet d’établir un lien conceptuel entre « IX Equilibrium » et « Prometheus »…

Comme vous le savez peut-être, « IX Equilibrium » témoignait d’une réelle évolution conceptuelle chez Emperor. Avec cet album, le groupe délaissait – relativement – deux thèmes qu’il chérissait auparavant, à savoir les paysages norvégiens – par extension, la nature, le cosmos – et Lucifer – plus largement, les ténèbres –, au profit de l’abstraction et de la mythologie grecque (cf. « An Elegy Of Icaros »). Avec « Prometheus », album-concept fondé sur le mythe éminemment célèbre de Prométhée, c’est donc bien entendu ce deuxième aspect qui fut approfondi.

Prométhée, le bienfaiteur de l’humanité et le plus grand des maudits… Selon la mythologie grecque, le Titan Prométhée est le créateur de l’humanité. C’est lui qui façonna les hommes, à l’image des dieux, et lui qui voulut assurer leur pérennité en leur transmettant le feu de la connaissance divine. Mais c’est aussi lui qui se mit Zeus, roi de l’Olympe, à dos avec cet acte de bienveillance, et lui qui fut condamné en conséquence à un supplice des plus atroces… Pour avoir subrepticement dérobé le feu olympien grâce à la fameuse tige de fenouil, Prométhée fut enchaîné sur ordre de Zeus dans les hauteurs du Caucase où un aigle venait chaque jour se repaître de son foie, et ce pour l’éternité… Du moins, jusqu’à ce qu’Héraclès (Hercule) ne le délivre dans le cadre de ses douze travaux ; mais ça, c’est une autre histoire…

Quoi qu’il en soit, c’est bien ce châtiment qui nous offert visuellement avec la pochette de « Prometheus » ; pochette réalisée par Johan Hammarman (le même graphiste que pour le « World Ov Worms » de Zyklon évoqué plus haut). Tout y est… Prométhée, ses chaînes, le rocher, l’aigle, mais aussi le feu, en référence à ce qu’il a accompli. Les paroles, loin de raconter purement et simplement l’histoire de Prométhée, nous amènent à nous interroger sur le sens profond de l’existence, et nous permettent même de nous infiltrer dans l’esprit du Titan pour vivre de l’intérieur ses tourments. Elles prennent parfois l’allure de confessions, comme en témoigne l’emploi fréquent des guillemets et de la première personne, pour nous indiquer que c’est Prométhée en personne qui s’exprime. Le tout est mis en scène, évidemment, et l’on a donc de nombreux passages narratifs, parfois mis en relief par Ihsahn grâce au chuchotement (que vous pouvez entendre dès le début de l’album et que vous rencontrerez plusieurs fois au cours de votre périple…). Toujours est-il que ce témoignage poignant, imaginaire, et pourtant criant de vérité, fait écho au gris qui recouvre uniformément la pochette de cet album ; le gris renvoyant notamment, dans la culture occidentale, aux champs lexicaux de la mélancolie et de la solitude, ou, tout simplement, aux chaînes de Prométhée, et donc, à son supplice. Notez d’ailleurs la présence du morceau « Grey », au titre très évocateur, s’il en est…

Il faut en convenir que le choix de cette figure emblématique de la mythologie grecque ne s’est certainement pas fait au hasard… On le sait, Emperor a toujours cultivé l’art de la contradiction dans ses compositions musicales, mais aussi, plus généralement, dans son univers ; d’où un intérêt prononcé pour les personnalités versatiles, ou du moins pour les personnages en proie à une certaine ambigüité. Si l’on reste dans le domaine purement conceptuel, on retiendra alors les références fréquentes à Lucifer – à la fois porteur de lumière et représentant des ténèbres – qui rythment les premiers albums. Ici, dans une certaine mesure, Prométhée représente un substitut… Ihsahn trahit lui-même cette réalité avec le refrain de la chanson « Empty » : « He is an empty shell / Shell-shocked Luciferian heart / […] / He is an empty shell / Empty Luciferian Soul ».

Musicalement, ceci se retrouve d’une façon ou d’une autre grâce à la complexité avérée des structures compositionnelles. C’est loin d’être une exclusivité chez Emperor, s’entend. Nonobstant, avec « Prometheus », le groupe – pour ne pas dire Ihsahn – fit encore un pas de plus vers l’expérimentation, au point même d’en perdre son identité…

Nous connaissions effectivement Emperor comme l’un des groupes piliers du Black Metal Symphonique, un groupe qui, certes, avait évolué vers des horizons plus Death Metal avec « IX Equilibrium », mais qui conservait toujours un style plus ou moins identifiable, bien que novateur. Avec « Prometheus », difficile de tenir de tels propos… Difficile parce que cet opus est avant tout une synergie à grande échelle, une association savante entre des styles musicaux très différents, ce qui fait de sa classification un véritable casse-tête. Mais, s’il y a bien un adjectif qui sied admirablement au nouveau Metal joué par Emperor, c’est sans nul doute « Progressif ». Oui, « Progressif », car, comme nous le disions plus haut, Ihsahn nous offre ici des compositions d’une richesse peu commune grâce à ses idées foisonnantes. Dans « Prometheus », les changements de rythme sont extrêmement fréquents, les riffs de guitares particulièrement insolites, et le clavier tout à fait lunatique. En ce sens, il n’est pas impossible que vous succombiez à une « overdose instrumentale », surtout lors des premières écoutes…

Et il est là le problème principal de ce disque ! Devant une telle avalanche de créativité, tout le monde ne réussira pas à rester concentré du début à la fin. Pour beaucoup, « Prometheus » sonnera d’abord comme un album froid, dénué de sentiment, ayant pour seul et unique but d’asseoir un peu plus les capacités objectives du sieur Ihsahn en termes de composition et de technique instrumentale. Et, pour certains, notamment ceux qui sauront affronter la complexité de l’ouvrage sur le long terme, « Prometheus » finira peut-être par apparaître comme un véritable chef-d’œuvre halluciné… Alors, un conseil : laissez le temps au temps…

Comme vous l’avez probablement constaté en me lisant jusqu’ici, j’ai la fâcheuse tendance à mettre « Prometheus » un peu à l’écart dans la discographie d’Emperor, non pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il se distingue assez drastiquement de ce qui l’a précédé. Et là, j’attire votre attention sur le fait que cet album n’est pas non plus sorti de nulle part : il y a bien un lien logique avec ce qu’Emperor nous a livré précédemment…

D’abord, certains considèrent que « Prometheus » est une sorte de synthèse de la carrière d’Emperor. Et force est d’admettre qu’ils n’ont pas tout à fait tort, non seulement parce que l’on retrouve plus ou moins tous les ingrédients musicaux utilisés par les Empereurs jusqu’ici (à des degrés très divers…), mais aussi parce qu’il semblerait qu’il y ait de nombreuses allusions à l’histoire du groupe dans le concept lui-même qui, a priori, n’a rien à voir, comme nous l’avons vu. De l’éruption à la tombe en passant par le statut de prophète… Ihsahn ne dresserait-il pas là une sorte de biographie déguisée des Empereurs du Black Symphonique (d’autant que « Prometheus » démarre, comme par hasard, dans un blizzard malsain à l’instar d’« In the Nightside Eclipse ») ? Je vous laisse seuls juges de la situation…

En outre, il convient de noter que la formation norvégienne n’a toujours pas rompu avec sa sacro-sainte tradition de la contradiction. « Prometheus » est, en effet, un album profondément contradictoire, au moins autant, si ce n’est plus, que ses prédécesseurs. Le « foisonnement musical » y est évidemment pour beaucoup, les compositions alternant fréquemment entre riffs sombres ou agressifs, et riffs épurés ou salvateurs.

D’un côté, nous avons clairement des structures assez agressives et sombres. Pour s’en convaincre, rien de tel que le premier morceau – « The Eruption » – avec l’un de ses riffs principaux où le Death est sensiblement à l’honneur (cf. 1:30 et 03:27). Prenons également « Depraved » avec son introduction inquiétante flirtant quelque peu avec le Black et son crescendo à partir de 03:39, mais n’oublions pas « Empty » avec son feeling Death résiduel (cf. 01:24) et son riff à la croisée des chemins entre « Anthems to the Welkin at Dusk » et « IX Equilibrium » (cf. 03:02). « The Prophet » n’est pas à oublier non plus avec son introduction lente où les guitares nous livrent un son relativement lourd par moments, son riff Death (cf. 02:27), et sa quasi-vacuité oppressante à partir de 03:37. À ceci, j’ajouterais « The Tongue Of Fire » pour son riff principal ; un riff qui n’est pas fondamentalement agressif, mais qui est incroyablement dérangeant à cause de sa structure psychédélique. « In The Wordless Chamber » n’est pas en reste avec son départ énergique sous les martèlements de Trym. Quant à « Grey », on peut dire qu’il fait quelque peu revivre le Black chez Emperor, comme en témoignent divers passages (cf. 00:51, 01:36, 03:46). Même constat avec « He Who Sought The Fire » qui ferait presque revivre « Anthems to the Welkin at Dusk », et notamment « The Loss & Curse Of Reverence », grâce à ses sonorités de guitares si particulières et reconnaissables entre mille (cf. 00:21, 01:57, 04:06). Enfin, « Thorns On My Grave » est certainement le morceau le plus constant dans l’agressivité grâce à son riff introductif énergique que l’on retrouve à tire-larigot pendant ces quelques minutes de musique. On notera tout de même la présence d’un chant hurlé pour le moins possédé tout au long de l’album, ce qui n’est évidemment pas sans renforcer la violence de l’ensemble.

Mais, d’un autre côté, il est quelque peu excessif de parler de la sorte parce qu’il se dégage surtout de « Prometheus » une certaine « sérénité précieuse ». L’élément saillant de l’œuvre n’est donc ni le Death, ni le Black, ni tout autre style qui met un point d’honneur à exprimer la brutalité ou la haine en musique. Ici, outre l’aspect progressif, c’est probablement l’inspiration néo-classique qui ressort le plus. Nul doute alors que la fameuse chanson « An Elegy Of Icaros » de l’album « IX Equilibrium » représente le point de pivot qui a mené à ce « Prometheus », déjà parce qu’il était question de mythologie grecque dans les paroles, mais également parce que la dimension néo-classique y était plus prégnante qu’ailleurs. Rappelez-vous notamment de cette introduction, extrêmement représentative de l’esprit néo-classique…

Pour ce qui est de « Prometheus », il ne faut pas attendre bien longtemps pour déceler la présence d’un tel esprit puisque dès l’introduction, « The Eruption » nous livre une mélodie néo-classique typique grâce au harpsichord et au violon, une mélodie qui se transforme rapidement en une symphonie épurée pendant un cours instant avant que le morceau ne démarre véritablement. Notez que vous retrouverez plus ou moins cette mélodie enchanteresse à 04:42 avec le retour conjoint du harpsichord et du violon, et ce après une série de mélodies éthérées, somptueuses. Bien entendu, « The Eruption » illustre extrêmement bien cette réalité néo-classique incarnée par « Prometheus » ; une réalité que l’on retrouve un peu partout au fil de notre périple dans la tête de Prométhée. Donc vous pouvez considérer « The Eruption » comme une véritable base de réflexion, une base qui vous permettra d’identifier les multiples passages néo-classiques de « Prometheus », pour peu que vous soyez téméraires… Car sachez tout de même qu’il est certainement utopique de vouloir dresser un bilan exhaustif sur le sujet, tant ces structures néo-classiques habitent et guident cet album. C’est vous dire si Ihsahn a été piocher dans la Musique Classique pour composer cet opus…

Attention à ne pas se fourvoyer, cependant. Quand je dis que « The Eruption » est un peu le symbole de la facette néo-classique de « Prometheus », cela ne signifie pas qu’il est ipso facto le symbole de la réalité symphonique de l’œuvre (bien qu’il soit symphonique)… Car, pour l’aspect purement symphonique, je dirais qu’il faut plutôt s’orienter vers le très orchestral « In The Wordless Chamber » – assez néo-classique lui aussi, d’ailleurs – qui a bien des chances de ravir les fans de Metal emphatique… Distinction subtile ou chipotage de puriste ? À vous de me le dire…

Toujours est-il que pour servir au mieux ce cocktail raffiné, le chant clair est ici bien présent, encore davantage que sur « IX Equilibrium ». Et le point positif, c’est qu’Ihsahn a fait des progrès notables en chant, et nous offre alors une prestation de très bonne qualité. À ce niveau-là, « The Prophet » est certainement le morceau qui m’a le plus marqué ; avec « The Eruption », pour élargir un peu… D’une sensibilité rare, « The Prophet » nous révèle un chant clair diablement maîtrisé et nous transmet des émotions d’une nature singulière, des émotions que nous n’avions jamais vraiment ressenties chez Emperor. Notez que le chant clair d’Ihsahn a malgré tout ses limites : prenez « The Tongue Of Fire » à partir de 02:05, et vous comprendrez sans doute où je veux en venir… Je ne sais pas pour vous, mais ici – et ce n’est qu’un exemple -, je trouve qu’il en fait un peu trop ; à croire que ses dérives de « chanteur de variétés » sur « IX Equilibrium » ne lui ont pas suffi… Notez enfin qu’Ihsahn n’a pas résisté, en tant qu’admirateur, à rendre encore une fois hommage à King Diamond en insérant dans « Prometheus » des vocalises suraigües qui nous rappellent distinctement ce grand monsieur du Heavy Metal (cf. « The Tongue Of Fire » à 04:30 et 04:54, « Grey » à 02:45 et 04:47).

Le Heavy Metal, parlons-en, justement… Dans « Prometheus », Ihsahn ne s’est pas contenté d’introduire simplement un chant clair similaire à King Diamond, il a aussi travaillé la contextualisation. Ce que j’entends par là, c’est que l’apparition des vocalises suraigües se produit étonnamment pendant l’exécution de riffs propres au Heavy… Prenez, par exemple, « The Tongue Of Fire » à partir de 03:52 jusqu’à 05:00, et vous verrez que ça transpire distinctement le Heavy avec « groove » caractéristique et shred classique. Mais vous pouvez également prendre « Grey » comme exemple à partir de 02:34 jusqu’à 02:45, le résultat n’est guère différent. Sachez néanmoins que le Heavy est beaucoup plus répandu qu’il n’y paraît de prime abord… Et une fois de plus, c’est ce que l’on constate surtout à l’écoute de « The Eruption » à 04:06, et encore davantage à 04:18 où le Power Européen n’est pas si loin de se manifester…

Plus incongru, maintenant : la présence de sonorités électroniques. Le moins que l’on puisse dire, c’est que de telles sonorités n’ont pas fondamentalement leur place ici, aux côtés de la pureté néo-classique et des symphonies enchanteresses. Pourtant, Ihsahn, iconoclaste dans l’âme, a combiné tout cela sans vergogne, mais heureusement sans accroc (cf. « Empty » à 01:08).

Il faut dire que la qualité de la production aide… Enregistré au Symphonique Studio (sauf la batterie) puis mixé au Akkerhaugen Lydstudio (le studio qui avait donné vie à « IX Equilibrium »), « Prometheus » jouit d’un son impeccable retranscrivant à merveille la rigueur de certains riffs tout comme les multiples envolées cristallines. Pour les fans monomaniaques du venimeux « In the Nightside Eclipse » ou les admirateurs intransigeants de Black Metal que je qualifierais de « traditionnel », c’est donc presque d’une trahison dont il s’agit ici, tant le rendu sonore est propre, limpide. Mais, après tout, n’est-on pas loin du Black avec « Prometheus » ? (Si vous avez bien suivi jusque là, vous ne devriez pas rencontrer de problème majeur pour répondre à cette question…).

« Prometheus » est décidément un album bien difficile à cerner… D’une complexité rare, conforme à l’esprit démesuré de son auteur – Ihsahn –, voilà bien une œuvre qui ne manque pas de personnalité et d’engagement. Bouquet final du feu d’artifice Emperor, « Prometheus » nous offre un spectacle digne de ce nom confirmant définitivement ce que l’on savait déjà : Emperor était, et restera, un groupe de légende.



Emperor : IX Equilibrium

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Emperor : IX EquilibriumAprès la sortie très remarquée d’« Anthems To Welkin At Dusk », véritable ouragan symphonique qui mythifia l’année 1997 aux yeux des fans de Black Metal puissant et raffiné, Emperor, encore au sommet de sa gloire, renoua avec ses vieux démons et se dispersa à nouveau ; cette fois, non pas pour des problèmes avec la justice, mais pour des raisons purement musicales. Et, dès 1998, on sentait déjà que la formation norvégienne prenait un nouveau tournant… Cette année-là, Alver, le bassiste sur « Anthems to the Welkin at Dusk », quitta le groupe. Cette année-là, Ihsahn, le leader charismatique aux multiples talents, se lança dans l’aventure Peccatum avec Ihriel, sa femme, et Lord PZ, son beau-frère, avec qui il voulait rendre un modeste hommage à la Musique Classique et donner toutes ses lettres de noblesse à la sérénité de la Musique Atmosphérique. Cette année-là, Samoth et Trym, respectivement guitariste et batteur chevronnés, créèrent Zyklon, en accord avec leur volonté de s’orienter vers un style plus direct : le Death Metal.

Une fois de plus depuis la création d’Emperor en 1991, il est intéressant de constater à quel point ce groupe cultivait, consciemment et inconsciemment, la contradiction. En effet, dans l’idée, tout opposait Peccatum et Zyklon. Comment Ihsahn, Samoth et Trym pouvaient-ils alors retrouver un terrain d’entente avec des aspirations désormais divergentes ? Difficile à dire, n’est-ce pas ? Ainsi, la fin d’Emperor aurait pu survenir là encore, et pourtant…

En 1999, toujours sous l’égide de Candlelight Records, Ihsahn, Samoth et Trym nous livraient un nouvel opus, fruit de leur collaboration ; cette fois-ci enregistré et mixé au Akkerhaugen Lydstudio au lieu du traditionnel et mythique Grieghallen. « IX Equilibrium », tel est le nom – très énigmatique, s’il en est – de cette progéniture. Comme l’on pouvait s’y attendre, cet album d’Emperor est une sorte de synthèse des nouvelles aspirations de ses membres. En cela, on y retrouve fondamentalement un aspect contradictoire qui nous est maintenant familier… Mais cet aspect se manifeste maintenant dans le clivage entre riffs d’inspiration Death Metal et riffs empreints d’une certaine préciosité.

D’abord, nous avons effectivement, dans « IX Equilibrium », des riffs directs où les guitares virevoltent, la basse grogne, et la batterie mitraille. C’était déjà le cas dans « Anthems to the Welkin at Dusk », j’en conviens. Cependant, ici, le feeling est résolument différent, ce que la production, convenable, bien qu’un peu « étrange » (les fans de la première heure me comprendront certainement), ne fait que renforcer. « Curse You All Men ! », par exemple, révèle effectivement un penchant Death très marqué dans le passage qui s’étend de 01:50 à 02:41 ; chose assez nouvelle pour Emperor, mais qui est monnaie courante dans le présent ouvrage. Pour vous en convaincre, je vous laisse jeter une oreille à « Decrystallizing Reason » dès 02:10, à « An Elegy Of Icaros » à partir de 02:53, à « The Source Of Icon E » dans sa globalité (mais plus particulièrement à 00:52 et 02:19), à « Sworn » (cf. 01:59), aux premiers riffs de « Nonus Aequilibrium », et enfin à « Of Blindness & Subsequent Seers » (cf. 02:58).

À l’inverse, « IX Equilibrium » regorge aussi de riffs assez précieux, presque trop raffinés.

Cette réalité, indéniable, se manifeste déjà dans l’utilisation du clavier… Dans « In the Nightside Eclipse » et dans « Anthems to the Welkin at Dusk », le clavier amenait une dimension atmosphérique forte ainsi qu’un penchant épique certain au Black Metal Symphonique d’Emperor. Or, avec « IX Equilibrium », la logique n’est plus vraiment la même… Ici, le clavier, bien qu’apportant une réelle atmosphère à l’ensemble du disque, est utilisé de façon plus « élégante », mais aussi de façon plus « superficielle ». Si ces termes ne vous évoquent rien, je vous propose de vous référer à l’introduction néo-classique du troisième morceau, à savoir « An Elegy Of Icaros » ; une introduction sereine et précieuse, largement illustrative du nouvel esprit que le clavier incarne. Intéressant aussi : « Decrystallizing Reason » et son entrée en matière très pompeuse, évoquant étrangement l’Orient (même remarque pour la conclusion du morceau). À noter d’ailleurs l’utilisation à répétition, et ce dès 00:29, d’une sonorité légère, « quasi festive » ; sonorité discrète mais que l’on retrouve fréquemment tout au long de l’album, et que vous identifierez aisément à chaque fois, avec un peu d’attention.

Ce regain de préciosité dans l’utilisation du clavier est, semble-t-il, renforcé par un recours relativement important au chant clair. Comme vous le savez probablement, le chant clair chez Emperor existait bien avant « IX Equilibrium ». Ce n’est donc pas une révolution de le retrouver ici. En revanche, il est pertinent de noter que le chant clair est devenu presque un automatisme avec « IX Equilibrium », mais aussi qu’il est devenu beaucoup plus pédant. Si je dis qu’il est devenu presque un automatisme, c’est tout simplement parce qu’il apparaît quasiment dans tous les morceaux, et de manière parfois prolongée. Cependant, Ihsahn privilégie toujours largement les hurlements, si ça peut en rassurer certains… Et si je dis que le chant clair est beaucoup plus pédant, c’est parce qu’il est nettement plus démonstratif et précieux qu’avant. Pour preuve, je vous renvoie à la vocalise suraiguë – digne d’un chanteur de Power Metal Européen – qui introduit « Curse You All Men ! » ou qui apparaît à 00:52 dans « The Source Of Icon E » ; je vous renvoie également au délire de chanteur de variétés dans « An Elegy Of Icaros » (cf. début et 05:28), « Nonus Aequilibrium » (cf. 03:09, 03:53, 04:37), « Sworn » (cf. 02:58, 03:33), ou « Of Blindness & Subsequent Seers » (cf. 01:43) qui coïncide souvent avec une certaine mollesse – relative – des instruments ; mais surtout, ne manquez pas le passage de « The Source Of Icon E » qui s’étend de 01:29 à 02:06 où Ihsahn se prend visiblement pour un Bee Gees…

Ceci étant dit, il convient maintenant d’évoquer, à part, « The Warriors Of Modern Death », avec ses riffs mid-tempo et étonnamment « groovy ». « The Warriors Of Modern Death » est un morceau surprenant de prime abord, non pas fondamentalement par son originalité, mais plutôt parce qu’on est ici très loin du domaine de prédilection des Empereurs du Black Symphonique. Avec un peu de recul, néanmoins, la présence d’un tel morceau n’est finalement pas illogique. Dans l’opus précédent, « Anthems to the Welkin at Dusk », Emperor nous montrait déjà des perspectives d’ouverture avec « With Strength I Burn » et ses riffs dans un esprit Heavy/Thrash. « The Warriors Of Modern Death » n’est alors qu’un approfondissement de cette démarche, un pas de plus dans cette voie, comme en témoigne d’ailleurs le shred typique à la première minute ; shred qui revient à 03:07 et s’étale avec plus ou moins de variations jusqu’à la fin du morceau. Petite anecdote, tout de même : le riff principal de « Sworn » n’est justement pas sans rappeler celui de « With Strength I Burn » ; de même pour « Nonus Aequilibrium » (cf. 01:54, 04:23, 05:08). Ceci tend à confirmer qu’il y a malgré tout un lien entre « Anthems to the Welkin at Dusk » et « IX Equilibrium ». Remarquez, la présence d’une outro va aussi dans ce sens, même si elle est loin de « The Wanderer »… Cette outro, très courte en apparence, commence en réalité à la fin du dernier véritable morceau, « Of Blindness & Subsequent Seers », et nous offre une petite ballade acoustique à la guitare sèche. La dernière piste, cachée, clôt la ballade, et donc le spectacle, avec une touche de clavier spirituel et quelques bruits de fond ésotériques.

Et le concept, alors ? Eh bien, conceptuellement, force est d’admettre que le groupe, et notamment Ihsahn, est encore allé chercher très loin… Trop loin, même, cette fois-ci… Si vous êtes de ceux qui s’intéressent aux concepts développés dans le monde du Metal, vous avez probablement été saisis par la complexité du concept attaché à « Anthems to the Welkin at Dusk », en particulier. Heureusement, l’album jouissait d’une grande cohérence d’ensemble et fournissait différentes pistes, différents indices, qui nous permettaient de nous y retrouver dans cet univers alambiqué. C’est beaucoup moins évident avec « IX Equilibrium » qui nous laisse pour le moins perplexes…

L’album commence pourtant avec le très expressif « Curse You All Men ! », morceau aux paroles tout à fait typiques où il semblerait que l’Empereur des ténèbres s’adresse avec condescendance à l’humanité, tout en la maudissant : « Curse you all men / That resent my empire / Cause I have risen again / At war this time / The truth I speak / Is your decease / My word is your defeat ». Mais les choses se compliquent très sérieusement dès le deuxième morceau, « Decrystallizing Reason », où la Raison est personnifiée et vue comme vecteur de « décristallisation »… Ce n’est guère mieux par la suite comme vous pouvez le constater avec des titres comme « The Source Of Icon E », « Nonus Aequilibrium » et « Of Blindness & Subsequent Seers » dont le sens a de quoi nous échapper… Globalement, il faut dire que les textes de ce « IX Equilibrium » sont d’une abstraction qui défient l’entendement. D’ailleurs, que signifie exactement « IX Equilibrium » ? On pouvait attendre une réponse de « Nonus Aequilibrium » qui est en fait le même titre, mais traduit en latin. Seulement, voilà comment s’achève le morceau : « In the name of / Nonus Aequilibrium / I am thine / IX times (IX times, IX times…) ». Nous ne sommes donc pas plus avancés. On peut néanmoins se consoler en se disant qu’il y a tout de même neuf pistes sur cet album (outro cachée comprise)…

Outre un concept particulièrement abscons, il semblerait que la cohérence ne soit pas tout à fait au rendez-vous… Avec « IX Equilibrium », on est loin de la cohérence jusqu’au-boutiste d’« In the Nightside Eclipse » où le concept envahissait aussi bien la pochette que les paroles, et même la musique. Ici, la pochette de Stephen O’Malley ne révèle quasiment rien et ne laisse que peu de place à l’imagination. On y voit, dans un marron de mauvais goût, les portraits d’Ihsahn, Samoth et Trym aux côtés de deux silhouettes mystérieuses et de plusieurs monstruosités – apparemment féminines, pour beaucoup – mi-humaines, mi-arbres, ce qui n’est pas sans rappeler une figure célèbre de la mythologie grecque : la dryade. Ceci ferait d’ailleurs écho à l’hommage rendu à Icare (cf. « An Elegy Of Icaros »), autre figure célèbre de la mythologie grecque, qui s’était brûlé les ailes en volant trop près du soleil.

« IX Equilibrium » est donc un bon album que les amateurs de Black Symphonique devraient apprécier à sa juste valeur ; un album qui, néanmoins, ne peut malheureusement pas rivaliser avec les deux chefs-d’œuvre qui l’ont précédé. Peut-être les Norvégiens avaient-ils simplement conscience de la nécessité de changer drastiquement leur recette après ce qu’ils avaient accompli. Il faut dire qu’ils avaient frappé très fort avec « In the Nightside Eclipse » et avaient atteint le sommet de leur art avec « Anthems to the Welkin at Dusk ». Il fallait donc se renouveler. Fidèles à leur démarche expérimentale, à leur goût pour l’avant-gardisme, à leur volonté inébranlable de conserver une certaine originalité, ce fut chose faite, et avec classe, s’il vous plaît.



Emperor : Anthems to the Welkin at Dusk1994 est une année à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire du Metal… Cette année-là, alors que le Black Metal norvégien crachait tout son venin à la face du monde, Emperor, modeste formation parmi les fjords et les forêts enneigées, impulsa un nouveau départ que nul n’aurait pu prédire… 1994 marque effectivement la sortie de l’inimitable « In the Nightside Eclipse » et symbolise ipso facto la genèse du Black Metal Symphonique, style dans un flux perpétuel entre décadence et élévation.

Trois ans plus tard, alors que la démarche audacieuse d’Ihsahn et sa bande avait déjà fait des émules, une nouvelle progéniture vit le jour : « Anthems to the Welkin at Dusk ». Autant le dire d’emblée, cet album constitua, pour les Empereurs du Black Symphonique, une sorte de contre-attaque mémorable face à une concurrence nationale grandissante. Celle-ci devint d’ailleurs très sérieuse en 1996 avec la sortie de plusieurs grands albums s’arc-boutant à des degrés divers sur le clavier, dont « Moon In The Scorpio » de Limbonic Art, « Stormblåst » de Dimmu Borgir, « Aspera Hiems Symfonia » d’Arcturus, « In Times Before The Light » de Covenant, « Drep De Kristne » de Troll, ou encore l’album éponyme de Borknagar.

Œuvre magistrale de l’année 1997, comme nous allons le voir, « Anthems to the Welkin at Dusk » représente aussi un renouveau dans la carrière d’Emperor. Victime de l’euphorie idéologique propagée par l’Inner Black Circle au début des années 1990, et pris consécutivement dans la tourmente du système judiciaire norvégien, le groupe subit un éclatement relatif après la sortie de son premier véritable album : « In the Nightside Eclipse ». En effet, après le meurtre gratuit d’un homosexuel, Faust, le batteur, fut condamné à une lourde peine d’emprisonnement. Son camarade, Tchort, le bassiste, fut écroué pour des motifs divers, surtout pour attaque à main armée et profanation de cimetière. Quant à Samoth, le guitariste, il fut appréhendé puis mis sous les verrous suite à un incendie criminel d’église. Dans ce sombre tableau, peu propice à la composition, tout semblait perdu pour Emperor ; Ihsahn étant le seul rescapé de cette spirale infernale de la violence, le seul à avoir évité un séjour prolongé en milieu carcéral. Et pourtant…

Ihsahn, jamais à court d’idées, commença à travailler seul sur l’album. Et à la libération de Samoth, les choses s’accélérèrent… Trym et Alver rejoignirent rapidement Emperor, et prirent les places laissées vacantes respectivement par Faust et Tchort. La stabilité revint et Emperor repartit alors sur des bases saines et solides, un gage de réussite, s’il en est. Tel un phénix, Emperor a donc su renaître de ses cendres, et c’est rien de le dire…

Enregistré au Grieg Hall de Bergen et sorti via Candlelight Records, « Anthems to the Welkin at Dusk » s’annonce comme un chef-d’œuvre supplémentaire, succédant dignement au cultissime « In the Nightside Eclipse ». Nul doute que la formation norvégienne recomposée a encore frappé très fort avec cet opus. La complexité des compositions musicales a monté d’un cran, la production est de meilleure facture, le concept est encore plus recherché, et tout ça sans rien perdre de ce facteur émotionnel fort qui a fait la renommée du groupe. « Anthems to the Welkin at Dusk » est donc avant tout un album qui emmène l’auditeur très loin, pour peu que ce dernier soit réceptif à l’appel de l’Empereur et capable de s’immerger complètement dans sa musique…

L’album commence discrètement avec « Alsvartr (The Oath) », une introduction particulièrement douce et atmosphérique au début, torturée dès l’apparition des vocaux inquiétants de son compositeur, Ihsahn (cf. 01:05), et emphatique à partir de 03:34, quand les claviers prennent le dessus. Bien sûr, comme tout chez Emperor, cette introduction n’est pas anodine… À vrai dire, elle fait figure de transition avec « In the Nightside Eclipse » car l’on reprend plus ou moins là où l’on s’était arrêté précédemment. Rappelez-vous… « In the Nightside Eclipse » rendait l’âme avec « Inno A Satana », un éloge solennel à Satan, l’Empereur du mal. Et là, on démarre les hostilités avec un nouveau pacte, cette fois entre l’Empereur et les ténèbres, d’où cette progression dans la structure de l’introduction. La quiétude initiale traduit l’étreinte subreptice de la nuit (avec les bruitages qui vont avec…), le relent machiavélique qui prend la relève exprime la dimension malsaine du pacte nocturne, et la grandiloquence finale évoque distinctement le statut impérial de l’interlocuteur en présence (on notera d’ailleurs que cette grandiloquence débute juste après la prononciation de la phrase suivante à la symbolique très forte : « I am the Emperor ! »).

À peine cette entrée en matière réussie et cohérente s’achève-t-elle que les choses sérieuses commencent avec l’énigmatique « Ye Entrancemperium » sur un riff apocalyptique et hypnotique composé par Euronymous de Mayhem, peu de temps avant sa mort. Ce riff galvanisant aux allures de Jugement Dernier, servi par des guitares acérées et une batterie déchaînée, nous met ici face à une désolation profonde : le chaos. Il faut dire que, textuellement, ce morceau signe tout de même le retour de l’Empereur des ténèbres sur ses terres… Mais les claviers salvateurs ne tardent pas (cf. 00:57) et nous apaisent instantanément dans un élan incroyablement épique, comme si le chaos n’était en fait qu’un moindre mal, et peut-être même l’issue souhaitable. La suite du morceau, dans un style contradictoire tout à fait propre à Emperor et au Black Symphonique en général, symbolise le conflit acharné entre les forces du mal et l’espoir, comme en témoigne l’alternance fréquente entre riffs horrifiques et interludes rassurants (cf. 01:22 – 02:54). En revanche, à partir de 02:54, l’espoir semble prendre le dessus sur les ténèbres, ce que confirme le decrescendo progressif jusqu’à son triomphe apparent à partir de 03:31 où l’on peut noter l’avènement du chant clair et du clavier. Malheureusement, tout espoir est vain, et la réalité se manifeste à nouveau sous son vrai visage dès 04:22, et encore davantage 15 secondes plus tard dans les blasts sans compromis de Trym et la folie dévastatrice des guitares, comme au début de la chanson.

Il est intéressant de savoir que « Ye Entrancemperium » est un morceau qui se veut particulièrement représentatif de l’esprit de l’album. L’art de la confrontation, de la contradiction, qui faisait tout le charme du premier rejeton, « In the Nightside Eclipse », y est effectivement très présent, ce qui est justement le cas dans l’intégralité des morceaux d’« Anthems to the Welkin at Dusk ». À ce titre, on peut légitimement affirmer que cet opus a deux facettes distinctes, mais étrangement liées par leur antagonisme…

D’un côté, « Anthems to the Welkin at Dusk » est, du début à la fin, un spectacle malsain qui met en scène la violence, la destruction, le mal. La rage inouïe de « Ye Entrancemperium » n’est donc pas un phénomène isolé… Dès 01:46, « Thus Spake The Nightspirit » nous livre un riff hargneux, extrêmement inquiétant ; riff qui n’est en vérité qu’une mise en bouche avant la puissance annihilante d’« Ensorcelled By Khaos » (cf. riff introductif et 04:48) où batterie est synonyme de blasts échevelés et où guitares riment avec folie furieuse. Le rouleau compresseur est toujours en marche quand arrive « The Loss & Curse Of Reverence » avec son départ en trombes et son riff sans pitié à partir de 04:15. « The Acclamation Of Bonds » n’est pas en reste avec son riff terriblement incisif (cf. 03:45), entrecoupé par un petit break avec sons de cloches, comme pour nous annoncer que notre heure a maintenant sonné… Quant à « With Strength I Burn », il marque indubitablement les esprits avec son dynamisme initial non loin de flirter avec le Thrash et sa furie à l’approche de la fin (cf. 5:40).

D’un autre côté, « Anthems to the Welkin at Dusk » n’en est pas moins velours et angélisme… En témoigne évidemment le recours fréquent à un clavier aérien et au chant clair. Comment ne pas évoquer alors la sérénité exprimée dans « Thus Spake The Nightspirit » à partir de 02:58, et ce jusqu’à la fin du morceau ? De même, comment ne pas évoquer cette mélodie salvatrice qui se manifeste à 01:52 dans « Ensorcelled By Khaos », preuve que l’espoir n’a pas été totalement annihilé et que ce dernier résiste encore et toujours aux assauts récurrents des forces du mal ? Notre démarche analytique n’en sera qu’identique pour « The Loss & Curse Of Reverence » avec son passage apaisant qui s’étend de 02:58 à 04:15, et « The Acclamation Of Bonds » avec le voyage spirituel qu’il nous propose à partir de 01:24. Mais le plus intéressant est sans doute « With Strength I Burn » avec les nombreuses envolées lyriques d’Ihsahn entre 01:44 et 03:28, et le passage absolument symphonique dès 03:28 où tous les instruments s’effacent derrière le clavier pour un moment de pure harmonie.

In fine, qui l’emporte, alors ? La colère maléfique ou l’espoir divin ? Conforme à sa démarche – que nous expliciterons précisément ci-après -, l’album ne nous fournit pas de réponse. Ce dernier s’achève en effet sur une mélodie intégralement composée par Samoth, une mélodie à la fois lancinante et spirituelle. Le titre de cet instrumental, « The Wanderer », est sans doute révélateur de cette réalité indécise à laquelle est confrontée l’auditeur car cet album n’est finalement qu’une longue errance dans le vaste labyrinthe de l’existence. Avec « Anthems to the Welkin at Dusk », on explore les méandres de la vie et de la mort, dans un état de tension constant entre matériel et immatériel, entre vice et vertu, entre splendeur et décadence. À l’image de son grand frère, « Anthems to the Welkin at Dusk » est donc bel et bien une manifestation conjointe de forces antinomiques, une fusion des contraires.

Et même sans écouter l’album, on pouvait s’y attendre car des indices forts ont été insérés dans le concept, et a fortiori dans la pochette et les paroles. D’abord, interrogeons-nous sur le sens profond du titre en lui-même : « Anthems to the Welkin at Dusk »… Outre sa complexité parfaitement représentative du contenu musical, ce titre rend un hommage contradictoire au bien et au mal. En effet, il ne s’agit pas simplement de rendre hommage au crépuscule et à son étreinte diabolique, mais il s’agit aussi de rendre hommage au cosmos en soulignant la grandeur du firmament, dans tous les sens du terme.

Bien entendu, les paroles ne sont pas en reste et cultivent elles aussi l’art de la contradiction. Voici donc des extraits éloquents, par morceau, pour étayer mon propos : « May the wise moon be my witness, as I swear on my honor, in respect of my pride and darkness itself, that I shall rule by the blackest wisdom. » (cf. « Alsvartr »), « The revelation of ritual death by which I became divine. / Sacrifice of the life I had among the flesh of the light. » (cf. « Ye Entrancemperium »), « Still I scorn the vacant contradiction of life » (cf. « Thus Spake The Nightspirit »), « Love and hate and all in between, I greet them all in ecstasy. » (cf. « Ensorcelled By Khaos »), « Honour. Commended no longer as virtue. / Yet, shalt be extolled by light’s demise. » (cf. « The Loss And Curse Of Reverence »), « Vide, ravens caw in Reverence. / Anthems to the Welkin at Dusk. » (cf. « Acclamation Of Bonds »), « Deep Green Dark Chaos. » (cf. « With Strength I Burn »).

Cette dernière citation me permet de faire la transition vers l’étude de la pochette – intégralement tapissée de vert sombre – aussi énigmatique, complexe, symbolique, et surtout contradictoire que tout le reste. Visuellement, la pochette d’« Anthems to the Welkin at Dusk » regorge de détails, à tel point qu’elle en devient difficile à interpréter. On y aperçoit grossièrement une forteresse aux traits maléfiques, ainsi que des anges sur des destriers, pour la plupart d’entre eux. Nous tenons là les deux premières contradictions, croisées, qui plus est… La forteresse, symbolisant la terre ferme, semble effectivement s’élever vers le ciel avec ses hautes tours acérées. À l’inverse, les anges, dignes représentants des cieux, se déplacent avec des chevaux, mammifères terrestres. Quoi de plus ambigu ? Je vous le demande… Toujours est-il que la contradiction va jusque dans la couleur de la pochette, étant entendu que le vert a des significations contradictoires : selon les cultures et les croyances, il peut aussi bien symboliser l’espoir que la mort ou le diable ; thèmes qui, je vous le rappelle, sont exprimés aussi bien en paroles qu’en musique. Ainsi, nul ne pourra nier la cohérence d’ensemble de cet album, d’un point de vue conceptuel. Avant de conclure, j’en profite d’ailleurs pour faire une petite digression intéressante : la pochette d’« Anthems to the Welkin at Dusk » est, en réalité, un montage dont une partie est manifestement tirée d’une illustration réalisée par Gustave Doré pour le célèbre poème épique de John Milton : « Paradise Lost ». Ce poème anglais du XVIIème siècle, au titre évocateur, conte l’histoire de Lucifer, entre victoire et déchéance. Emperor n’a donc pas dévié de sa ligne directrice : Lucifer est toujours la source d’inspiration principale du groupe, et la contradiction inhérente au personnage s’infiltre ipso facto partout.

Finalement, « Anthems to the Welkin at Dusk » est bel et bien un chef-d’œuvre de cette année 1997. Avec cet album, Emperor réalise un nouvel exploit et nous prouve encore une fois qu’il n’est pas impossible de composer une panoplie d’hymnes (le titre l’annonçait…) tous plus transcendants les uns que les autres en jouant sur la fusion des contraires, de la musique au concept. Un monument du Black Symphonique, une sublimation de l’art noir ; voilà ce qu’est cet album.



Emperor : In the Nightside EclipseÀ chaque décennie son traumatisme musical ?

Au début des années 1970, le monde de la musique retenait son souffle après l’apparition officielle du Heavy Metal sur le devant de la scène avec Black Sabbath. Les riffs des Britanniques, lourds et incroyablement torturés pour l’époque, avaient définitivement marqué les esprits, et notamment, à terme, les esprits en deuil après la mort du grand Jimi Hendrix. Mais l’aventure ne faisait en réalité que commencer…

Dans les années 1980, pendant que le Heavy Metal – au sens propre du terme – connaissait ses heures de gloire et brillait de mille feux au travers de la New Wave Of British Heavy Metal (NWOBHM), les forces du mal proliféraient, tapies dans l’ombre. C’est ainsi que, parallèlement à la NWOBHM, l’on vit rapidement émerger du Thrash l’allégorie de la noirceur : le Black Metal, en référence à l’album fondateur de Venom.

Dix ans plus tard, alors que le Metal semblait avoir exploité tout son potentiel délétère, le Black Metal fit peau neuve et revint à l’attaque avec toujours plus de hargne, de haine, de froideur, en musique comme dans la sphère réelle ; c’est la seconde vague dont on parle tant. Dans cette spirale destructrice de la violence idéologique entretenue par l’Inner Black Circle, au milieu de tous ces meurtres et de tous ces incendies criminels d’églises perpétrés par ces musiciens/militants intégristes, défenseurs de l’authenticité du Black Metal, se profilait pourtant une évolution créatrice majeure. Les membres d’Emperor, bien que partiellement impliqués dans la recrudescence de ces actes criminels en Norvège lors de la décennie 1990, ont été les principaux artisans de ce changement…

Après une série de morceaux sans concession et crus au possible qui parurent notamment dans la fameuse démo « Wrath of the Tyrant », Emperor décida de modérer la suprématie des guitares en faisant du clavier un instrument essentiel de son Black Metal si froid et malsain, au risque d’ailleurs d’entacher l’authenticité originelle du style que les membres avaient eux-mêmes défendue aux côtés de leurs acolytes de Mayhem, Darkthrone ou Immortal. De cette idée de génie aux allures de pari risqué naquit évidemment « In the Nightside Eclipse », et par extension le Black Metal Symphonique, véritable représentant de la noirceur salvatrice, du mal sublimé.

Enregistré en 1993 au Grieghallen Studio et sorti l’année suivante via le label Candlelight Records, « In the Nightside Eclipse » est la genèse d’un nouveau courant musical, c’est une impulsion puissante à l’origine d’un nouveau départ dont les instigateurs ne sont autres qu’Ihsahn (chant, guitare et clavier), Samoth (guitare), Tchort (basse) et Faust (batterie). « In the Nightside Eclipse », en véritable théâtre de forces antinomiques, est une œuvre dans l’indétermination permanente. Ici, tout est panthéisme et nihilisme, tout s’oppose et tout s’assemble. Le beau et le laid se confondent, ou du moins nous révèlent qu’ils sont bien les deux faces d’une même pièce. En somme, « In the Nightside Eclipse » est à l’image de Lucifer : il est le porteur de lumière, bénédiction divine, mais il est aussi le plus grand des pécheurs, le symbole de la malédiction. Notez bien la pertinence de cette métaphore qui, sans être fondamentalement révélatrice en elle-même, a le mérite de nous faire réfléchir sur le pseudonyme de la formation norvégienne : Emperor. Lucifer n’est-il pas, dans la tradition judéo-chrétienne, l’empereur du mal sublimé ?

Toujours est-il que, musicalement parlant, les « hostilités accueillantes » commencent par un égarement spirituel dans le dédale des structures compositionnelles du premier morceau : « Into The Infinity Of Thoughts ». Le souffle glacial et presque rituel qui s’abat sur nous dès le début, suivi par ce grondement diabolique des guitares, ces sonorités fantomatiques du clavier, et ces hurlements possédés nous entraînent quelque part loin de la civilisation, dans un lieu où néantisation rime avec existence, un lieu où la vie n’est que projection spectrale.

Grâce au talent certain du concepteur de la pochette, Kristian Wåhlin dit Necrolord, nous parvenons à visualiser avec plus ou moins de précision cet endroit maléfique, mais si attirant… C’est visiblement un lieu sombre et isolé du reste du monde, un lieu sauvage entre montagnes, forêts, et rivières, un lieu qui abrite une forteresse aux courbes hostiles, sans doute le refuge des démons du crépuscule. Les paroles de « Beyond The Great Vast Forest » semblent décrire ce paysage. En voici quelques extraits : « Beyond the great vast forest, surrounded by majestic mountains, dark rivers float like tears of sorrow. », « See the castle so proud, but yet so grey and cold. », « The frost submerge. The Moon is on the rise. » Sans doute est-ce là un endroit bucolique dès l’aube. Mais une fois que la Terre a tourné le dos au soleil, l’étreinte nocturne devient réalité, et les forces du mal prennent possession des lieux. D’ailleurs, c’est ce que l’on constate si l’on observe particulièrement le côté gauche de la pochette. Dans le coin inférieur gauche, on peut effectivement apercevoir des monstres humanoïdes en position offensive ; et dans le coin supérieur opposé, on peut apercevoir la Grande Faucheuse en personne sur son destrier, suivie dans son élan par des anges déchus (notez qu’il s’agit là d’une illustration bien connue qui apparaissait déjà en gros plan sur le split de 1993 avec Enslaved, et qui est en réalité une illustration biblique réalisée par Gustave Doré pour le dernier livre du Nouveau Testament, le livre de l’Apocalypse ou « Révélation »). « In the Nightside Eclipse » est donc avant tout un hymne aux ténèbres. Les paroles de toutes les chansons le montrent justement assez nettement avec la référence récurrente à l’astre lunaire et aux loups, mais c’est surtout « Inno A Satana », véritable éloge aux allures de serment interdit, de pacte avec le diable, qui officialise cet hymne. La preuve en quelques vers, rédigés par Ihsahn en anglais ancien : « Thou art the Emperor of Darkness. / […] / Forever wilt I bleed for Thee. / Forever wilt I praise Thy dreaded name. / Forever wilt I serve Thee. / Thou shalt forever prevail. » Attention, cependant, cet album n’en est pas moins un hymne aux éléments, et notamment à la nature austère des paysages norvégiens, comme le prouvent, par exemple, les quelques coups de tonnerre insérés ici et là dans la musique ainsi que les premières paroles d’« Into The Infinity Of Thoughts », et donc, de facto, les premières paroles du disque : « As the Darkness creeps over the Northern mountains of Norway and the silence reach the woods, I awake and rise… ». Petite anecdote, enfin, pour en finir avec le concept : remarquez l’effet de style dans l’écriture du titre de l’album… Le terme « Nightside » est étrangement souligné par ce qui semble être la queue du diable… Une preuve supplémentaire que ce disque est avant tout l’œuvre d’esprits lucifériens…

Toujours est-il que ce décor si particulier posé d’emblée par « Into The Infinity Of Thoughts » reste bien en place jusqu’aux dernières notes de l’album. Dans chaque morceau, ce mélange terriblement subtil entre agressivité et atmosphères répond à l’appel, et fait à chaque fois des miracles. Bien qu’étant la même sur toute ligne, la formule magique utilisée par ces sorciers/musiciens évolue au gré du temps, ce qui permet de nous tenir en haleine. Il ne faut donc pas s’attendre à un monolithe, tout ce qu’il y a de plus compact. Non, « In the Nightside Eclipse » est une œuvre qui conserve une grande cohérence d’ensemble, mais qui révèle progressivement toutes ses richesses au fil des morceaux. C’est une expérience unique qui confère à l’auditeur une pléthore de sentiments contradictoires… Glacé par l’intro malfaisante d’« Into The Infinity Of Thoughts », laminé par le départ en trombe de « The Burning Shadows Of Silence » et de « Cosmic Keys To My Creations & Times », galvanisé par les riffs furieux de « Beyond The Great Vast Forest » (cf. 01:17 et 04:16), envoûté par le clavier salvateur de « Towards The Pantheon », dérouté par l’ampleur symphonique de « The Majesty Of The Night Sky » (cf. 02:23), ensorcelé par la richesse du mythique « I Am The Black Wizards », transporté par le côté incroyablement incantatoire d’« Inno A Satana » ; tel fut très grossièrement mon parcours émotionnel à l’écoute de ce disque.

Accordons néanmoins une mention spéciale à « I Am The Black Wizards » qui symbolise admirablement la qualité de cet album et l’importance historique qu’il revêt. Dès les premières notes, ce morceau nous emmène déjà très loin aux confins du réel, et nous rappelle à quel point ce disque est fondateur. Tout y est : fougue implacable au début, riffs cérémoniels et profondément symphoniques au milieu, et ce final épique…

Pas de répit, donc, vous l’aurez compris. Une fois pris dans le blizzard suffoquant de cette contrée lointaine et mystérieuse, vous ne pouvez plus vous échapper, et vous devenez alors le témoin spirituel d’un monde en quête perpétuelle d’un ordre cosmique, loin de tout manichéisme. Comme je l’ai dit précédemment, « In the Nightside Eclipse » est la fusion des contraires. Mais un célèbre dicton ne dit-il pas que les opposés s’attirent ?

« In the Nightside Eclipse » est assurément l’un des albums les plus marquants de la mouvance Black Metal en cette première moitié des années 1990. À travers lui, Emperor nous donne un très bon aperçu de son talent et de son inclination pour l’expérimentation. Culte, tout simplement.



Grand Alchemist : Intervening Coma-CelebrationLa Norvège ou le pays des fjords… La Norvège est un pays connu pour ses contrées à la fois sauvages et somptueuses, ses paysages entre terre et mer, entre austérité et mansuétude, mais aussi entre prosaïsme et mysticisme. La Norvège est dans l’auto-contradiction permanente, elle est le terrain de jeu de forces antinomiques.

C’est dans ce contexte et dans cet esprit norvégien si particuliers qu’apparut dans les années 1990 le Black Metal Symphonique, art musical au confluent de la noirceur délétère et de l’esthétisme épuré. Emperor, en véritable démiurge de ce style, a de facto octroyé à la Norvège le titre de berceau des symphonies obscures, de foyer du mal sublimé ; titre qui allait conférer au pays un avantage historique conséquent pour la suite des événements…

Après la genèse du Black Symphonique puis son officialisation par la sortie du cultissime « In The Nightside Eclipse » en 1994, la Norvège s’imposa comme un extraordinaire bouillon de culture au service de la transfiguration de la pure décadence musicale qui sévissait depuis peu sous l’influence maléfique de Mayhem, Immortal, et Darkthrone ; pour ne citer qu’eux. Ainsi, en vertu des principes d’une prolifération microbienne, l’on vit rapidement apparaître de multiples formations qui allaient définitivement consolider le statut fondateur de la Norvège en matière de beauté vénéneuse. Pour illustrer ces propos, évoquons entres autres Limbonic Art, Dimmu Borgir, Old Man’s Child, voire Obtained Enslavement, ou encore Troll.

À l’aube du troisième millénaire, alors que le style originel a subi de profondes mutations, le sort du Black Symphonique « made in Norway » semble toujours être entre les mains des formations qui se sont lancées dans l’aventure dès la première moitié des années 1990. Et à première vue, la tendance est au durcissement… Elle est bien révolue, l’époque des « Moon In The Scorpio », « For All Tid » et « Born Of The Flickering ». Chez Limbonic Art, la grandiloquence baroque des premiers instants laisse place à un « Ad NoctumDynasty Of Death » furieux et sans concession ; chez Dimmu Borgir, le penchant atmosphérique et mélancolique initial disparaît complètement au profit du bulldozer orchestral qu’est « Puritanical Euphoric Misanthropia » ; chez Old Man’s Child, le charme minimaliste et mélodique des débuts laisse place à une fureur esthétisée à travers « Revelation 666 – The Curse Of Damnation ». Mais comme le montre l’exemple des géniteurs du style, passant d’un « In The Nightside Eclipse » qui glace le sang à un « Prometheus – The Discipline Of Fire And Demise » qui séduit par sa préciosité, la situation n’est pas généralisable. Et pour certains, la tendance est donc aussi à l’apaisement.

C’est précisément sur ce segment que se positionne Grand Alchemist, groupe norvégien originaire de Holmestrand, et formé en 1995, au lendemain de la genèse dont nous avons parlé. Initialement appelé Morrheim, le projet Grand Alchemist naquit de l’amitié entre deux musiciens de qualité : Sigurd (chanteur, guitariste, claviériste) et Stoelan (batteur). Ces amis de longue date enregistrèrent d’ailleurs leur première démo dès 1996, une démo intitulée « The Midwinter Frost ». Dans leur élan créatif, et avec l’appui d’une nouvelle recrue à la guitare – un certain Kim –, ils ne tardèrent pas à façonner une seconde démo – « Forever Night Infinity » – qui sortit l’année suivante. En 1998, en pleine préparation de sa troisième démo, la formation décida de changer de nom et opta pour Grand Alchemist, un nom qui, apparemment, correspondait mieux aux aspirations du groupe d’un point de vue purement conceptuel ; on reviendra ultérieurement sur ce point… Il n’empêche qu’à cause de problèmes techniques indéterminés, cette troisième démo n’a jamais vu le jour, et les compositions ont été perdues. Fâcheux incident, c’est certain. Mais le groupe ne se découragea pas pour autant et continua à aller de l’avant… C’est ainsi qu’après le départ de Kim et l’arrivée de Terje à la guitare ainsi que celle de Roland à la basse, Grand Alchemist se pencha sérieusement sur la création d’un nouvel album. Cet album, que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’« Intervening Coma-Celebration », fut enregistré au Studio Elg par Rune Thoen, mixé au Strype Audio par Tom Kvålsvoll, puis distribué dès 2002 par le label de renom Sound Riot Records avec qui le groupe est parvenu à décrocher un contrat. Parcours intéressant, n’est-ce pas ? Mais cet album, que vaut-il ?

Émouvant, original, cohérent, tels sont les premiers adjectifs qui me viennent à l’esprit pour qualifier cette œuvre des Norvégiens. Comme dit plus haut, Grand Alchemist prend ici le contre-pied de la tendance au « durcissement musical » initiée par certaines formations de Black Symphonique en ce début des années 2000. Pour être franc et direct, je dirais même que Grand Alchemist nous propose avec ce « Intervening Coma-Celebration » un subtil mélange des genres, un cocktail bien équilibré entre douceur et agressivité. Donc quand on a écouté l’album dans son intégralité, c’est presque un truisme de dire que les compositions dépassent largement les frontières du Black… Et pour cette raison, ce disque mérite une analyse détaillée.

L’album démarre donc avec « Faced », une introduction acoustique qui s’arc-boute sur la guitare sèche, une introduction qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler certaines compositions d’In Flames dont le fameux « Acoustic Medley » ou encore « Pallar Anders Visa ». La différence majeure de la version de Grand Alchemist réside certainement dans la présence d’un chant clair masculin en toile de fond qui confère presque une dimension orientale à cette intro. (Pour dissiper le malentendu avant qu’il ne survienne : le chant majoritaire employé dans ce disque est un chant propre au Metal « extrême ». Pas d’envolée lyrique à tout bout de champ, donc.)

« Orientale », le mot est lâché… Il s’avère que dans cet album, il n’y a pas que l’intro qui donne cette impression éphémère de voyager en Orient. Et il ne faut pas attendre bien longtemps pour en avoir le cœur net puisque le morceau suivant, à savoir « A Nailed Visual Effect », commence directement sur des sonorités que je qualifierais de « sonorités des charmeurs de serpents » (je vous laisse le soin de découvrir pourquoi…) et les met encore à l’honneur à partir de 02:25. « Incurable Longing » n’est pas en reste, comme vous pourrez le constater si vous écoutez attentivement ce titre entre 02:07 et 03:20. Le scénario se répète avec le titre éponyme où des sonorités particulièrement évocatrices refont leur apparition (cf. 01:05 et 02:19). Enfin, même constat avec « Sensemachine » où l’Asie s’invite brièvement à la fête dès qu’arrive la deuxième minute, et ce grâce à l’utilisation du son de sitar ; son qui revient d’ailleurs dans « Under My Shallow Skin » après le gong (cf. riff introductif) et dans « Snap Up The Raw Of Existence » (cf. 01:51).

Mais visiblement, cet album n’est pas avare en contradictions… Car, bien qu’il nous fasse voyager en Orient, il n’en oublie pas pour autant de faire une escale en Occident avec des sonorités qui évoqueraient presque le folklore américain et la Country, incarnés en grande partie par l’hymne traditionnel « Cotton Eyed Joe ». Pour preuve, je vous renvoie à « Approach (Open The Shell) », surtout à partir de 00:12, ainsi qu’à « Sensemachine » dès 02:58.

Tant que nous sommes dans le Folk, profitons-en pour dire que Grand Alchemist n’a pas pu s’empêcher de faire également un clin d’œil au Metal Folklorique, et par extension au Metal Épique. En témoigne principalement le riff de guitare débutant à 00:20 dans « Minds Delusion Sleeps For Creation », tout à fait typique…

Ce penchant exotique de Grand Alchemist, appréciable s’il en est, ne constitue pas le seul élément intriguant de sa recette musicale, si particulière… En effet, les Norvégiens utilisent aussi des sonorités électroniques, pour ne pas dire industrielles, dans ce « Intervening Coma-Celebration ». Pendant deux secondes, entre 00:54 et 00:56, dans « A Nailed Visual Effect », c’est par exemple très net. Ça l’est d’autant plus dans « Approach (Open The Shell) » où le riff principal s’appuie en partie sur ces sonorités électroniques (cf. 00:25 et 01:27). Mais le morceau le plus représentatif de cet état de fait est probablement le titre éponyme avec sa brève intro assez Indus et ses sonorités industrielles qui ressortent bien pendant les premiers couplets. Ceci dit, notons tout de même la présence éclair de telles sonorités dans « Sensemachine » (cf. 02:18 et 02:42), dans « Solemn And Sophisticated » (cf. 03:27), ou encore dans « Snap Up The Raw Of Existence » (cf. 01:09 et 01:16).

Autre élément intéressant : la présence de structures empruntées à la Musique Gothique. Ceci s’avère particulièrement évident dans « Down Again » à partir de 03:18, ainsi que dans « Psyche And A Flower To The New Lifetime », comme en témoignent les premières et les dernières notes de la chanson. Dans ces cas de figure, l’incursion du Gothique dans la musique de Grand Alchemist se manifeste surtout par l’utilisation de vocaux féminins que l’on pourrait qualifier d’horrifiques. Je suis sûr que vous comprendrez ce que j’entends par là… Cela dit, on peut aussi remarquer la présence de sonorités au carrefour entre noirceur et magie blanche, entre maléfice et contes de fées. Une telle description ne vous évoque peut-être rien, c’est pourquoi je vous recommande d’aller jeter une oreille attentive à l’introduction de « Down Again », à celle de « Psyche And A Flower To The New Lifetime » (après les vocaux féminins), et surtout à celle de « Solemn And Sophisticated ». À cela, nous pouvons à la rigueur ajouter l’introduction de « Snap Up The Raw Of Existence » où le claviériste utilise le Church Organ d’une façon qui n’est pas sans évoquer une coutume du Metal Gothique ; et même commentaire pour « Minds Delusion Sleeps For Creation » à partir de 03:43. À vous de juger…

Et ce n’est pas tout… « Intervening Coma-Celebration », en tant qu’album, n’est pas dépourvu d’une certaine dimension progressive, comme le montre entre autres l’alternance fréquente entre passages orchestraux grandiloquents et interludes atmosphériques intimes. Une preuve irréfutable de cet état de fait se trouve dans « A Nailed Visual Effect », entre 03:15 et 04:03. Détail étonnant : la voix claire qui nous est ici présentée ressemble étrangement à celle de Mikael Åkerfeldt, musicien Suédois extrêmement influent dans son pays, et surtout très connu pour sa position de frontman dans le groupe de Death Progressif par excellence : Opeth. Faut-il y voir une simple coïncidence ? Personnellement, je ne crois pas, d’autant qu’Åkerfeldt et sa bande sont les voisins géographiques de Grand Alchemist. Une chose est en tout cas certaine, le chant clair distillé ici et là dans tout l’album (et qui n’est pas systématiquement assimilable à celui d’Åkerfeldt, attention) est plutôt bien maîtrisé (cf. le morceau éponyme où le chant clair est sans doute le plus présent). Cette digression mise à part, n’oublions pas non plus la présence flagrante d’autres structures typiques du Metal Progressif, par exemple à la fin d’« Incurable Longing » où la force paisible de la basse succède à la fougue d’un shred, mais aussi au début de « Snap Up The Raw Of Existence » où un interlude très atmosphérique est intercalé entre deux passages plutôt emphatiques…

Enfin, et en toute logique, cet album de Grand Alchemist rend hommage d’une très belle manière à la Musique Classique en insistant particulièrement sur l’aspect symphonique des compositions. Nul besoin d’être un expert en la matière pour s’en rendre compte : il suffit de tendre l’oreille et de se laisser bercer par cet océan de notes planantes, toutes plus raffinées les unes que les autres. Entre autres, merci aux String Ensemble (cf. un peu partout), Pizzicato Strings (cf. « Solemn And Sophisticated » à 00:37, 01:02, et 03:05), ou encore plus largement aux sonorités quelque part entre violon, violoncelle et contrebasse (cf. « Psyche And A Flower To The New Lifetime » à 01:19 et 02:33, mais encore « Minds Delusion Sleeps For Creation » à 00:32, 02:15, 03:04, et 04:09).

Alors, si l’on prend un peu de distance par rapport à la musique qui nous préoccupe présentement, nous avons donc bien du mal à identifier le style de base pratiqué par les Norvégiens. Bien entendu, ceci n’est pas sans rappeler, dans une certaine mesure, la situation des compatriotes d’Arcturus, tellement concernés par la dynamique de l’expérimentation que leur musique en était rapidement devenue inclassable. Ici, les musiciens de Grand Alchemist sont allés assez loin dans la recherche musicale et le mélange des genres, comme en témoignent à première vue les quelques riffs certainement inspirés de Kalmah, autre groupe inclassable (cf. riff principal d’« Approach (Open The Shell) » ou encore « Sensemachine » à 00:37). Outre ces influences orientale, folklorique, industrielle, gothique, atmosphérique et symphonique que nous venons d’évoquer, Grand Alchemist navigue perpétuellement entre le Heavy et le Black, sans jamais vraiment s’amarrer à quai. Pour étayer mon propos, je prendrais évidemment comme exemple la transition la plus déroutante de la tracklist, à savoir celle entre « Incurable Longing » et « Approach (Open The Shell) ». Avec « Incurable Longing », on est plongé dans un univers assez sombre, quelque part entre mélancolie et désespoir. Mais dès les premières notes du morceau suivant, toute cette noirceur s’envole en un instant et l’on est brusquement téléporté dans un univers assez festif, presque dansant. Surprenant, c’est le mot…

Ne croyez pas, cependant, que l’album est un empilement maladroit de morceaux divers. Il est vrai que les transitions sont parfois un peu abruptes, nous venons de le montrer. Il n’en reste pas moins que cet album jouit d’un vrai fil conducteur du début à la fin, ce qui lui octroie de facto une certaine cohérence d’ensemble. Le rythme, par exemple, est probablement le principal liant qui permet à « Intervening Coma-Celebration » de conserver cette logique globale. Mais, plus largement, c’est aussi l’influence notable de Dimmu Borgir, et en particulier de la période « Enthrone Darkness Triumphant »/« Spiritual Black Dimensions », qui sert de ligne directrice. Globalement, l’agencement des instruments et l’utilisation basique du clavier – je fais ici référence aux sonorités symphoniques qui servent de socle à la musique, celles qui reviennent le plus souvent dans les morceaux – ne sont pas très différentes dans tous ces albums. Les exemples les plus éloquents sont sans aucun doute « Psyche And A Flower To The New Lifetime » (cf. 02:47) et « Snap Up The Raw Of Existence » (cf. 02:05) qui intègrent respectivement, et à peu de chose près, un riff d’« In Death’s Embrace » (cf. 02:12) et de « The Insight & The Catharsis » (cf. 05:31). Mais sachez tout de même que l’on trouve tout au long de cet album des riffs de clavier qui évoquent distinctement les troisième et quatrième album studio de Dimmu Borgir. Je suis sûr que vous saurez les identifier…

Sinon, pour revenir brièvement à la batterie, on regrettera peut-être un manque d’engagement. Il faut savoir, en effet, que la quasi-intégralité du disque repose sur un schéma mid-tempo avec de fréquentes saccades. Un tel choix rythmique n’est pas gênant en soi, mais j’ai pourtant tendance à penser que l’ajout de quelques accélérations ou blasts réguliers, comme dans « A Nailed Visual Effect » (cf. 03:42) ou dans « Under My Shallow Skin » à partir de 00:47, aurait permis de dynamiser le tout et ainsi d’éviter le piège de la monotonie… Dommage, donc, de s’être globalement cantonné à des rythmiques dans le constant compromis entre calme et brutalité.

Heureusement, comme vous l’avez sûrement constaté un peu plus haut dans cette analyse, l’utilisation du clavier est ici suffisamment riche pour compenser cette homogénéité rythmique. Pour être franc, je dirais même que j’ai rarement écouté un album aussi travaillé sur le plan du clavier…

D’abord, le clavier est omniprésent, ce qui témoigne d’une véritable volonté de valoriser cet instrument. D’une certaine façon, dans l’idée, on est presque dans le même cas de figure que Limbonic Art en 1996 avec son très symphonique « Moon In The Scorpio », où le clavier était si imposant qu’il triomphait avec aplomb des riffs de guitares et même des battements de la boîte à rythmes.

Ensuite – et là, on ne s’écarte pas tellement des habitudes de Morfeus dans Limbonic Art –, l’éventail de sonorités utilisées – des plus naturelles aux plus incongrues – est relativement large quand on le compare à celui de certaines formations de Metal Symphonique… Attention à ne pas se fourvoyer, cependant : la palette de sons qu’utilise Grand Alchemist dans « Intervening Coma-Celebration » n’est pas la même que celle de Limbonic Art dans « Moon In The Scorpio » (malgré certaines similitudes, dont les incontournables sons de cloches, présents à de multiples reprises dans l’album de Grand Alchemist, et particulièrement mis en évidence dans « Incurable Longing » : cf. 00:45 et 01:26). Bref. Ne nous perdons pas en route : cette analogie ne servait qu’à vous faire comprendre à quel point Grand Alchemist a fait un gros effort pour mettre en valeur les interventions du clavier et qu’on est donc très loin d’entendre le même son sur toute la ligne…

Par ailleurs, il nous incombe de signaler que cet effort de recherche du groupe est aussi valable pour la sphère conceptuelle stricto sensu. Il est clair, en effet, que les Norvégiens n’ont pas négligé le concept de cet album. C’est un concept qui a été travaillé et pensé à l’avance, d’où cette cohérence d’ensemble que l’on peut constater in fine. Comme je vous le disais précédemment dans cette chronique, la formation norvégienne avait abandonné son pseudonyme initial – Morrheim – au profit de Grand Alchemist pour être au plus près de ses projets. Si tel est le cas, pourquoi avoir choisi Grand Alchemist ?

On le sait tous plus ou moins, l’alchimie est une pseudo-science aux origines aussi lointaines que mystérieuses ayant pour préoccupation principale la détention de la pierre philosophale. Historiquement, on a souvent opposé deux usages distincts de cet artefact : d’une part, la transmutation des métaux grossiers en métaux précieux ; d’autre part, l’élaboration d’un élixir vital aux vertus curatives. En somme, nous avons de quoi voir l’alchimie comme une discipline fondée et focalisée sur la réalité matérielle du monde. Ce que l’on sait moins, c’est que l’alchimie revêt aussi une dimension extra-matérielle… Pour certains « alchimistes spirituels » d’un autre temps, galvanisés par les croyances mystiques, la transmutation animique était même le but premier de leur discipline.

Or, et l’on pouvait s’y attendre, Grand Alchemist s’intéresse particulièrement à l’esprit et aux troubles qui y sont associés, comme la dépression nerveuse. Les paroles le montrent très concrètement avec des termes sans équivoque, et la pochette confirme. Sans être d’une beauté transcendante, la pochette a effectivement le mérite de représenter visuellement la teneur des paroles et donc de servir la cohérence du concept mis en avant. On y voit (en plus du logo, du titre, et des phrases tirées du morceau « A Nailed Visual Effect »…) un visage humain, triste et renfermé, en état de décomposition avancé dans l’obscurité la plus totale. Non pas en état de putréfaction qui nous ramènerait inéluctablement à la réalité matérielle, mais plutôt en état de « désintégration spirituelle », si vous voyez ce que je veux dire… Petite anecdote, en passant : la mise en valeur du clavier dans cet album n’est peut-être pas anodine, puisque dans le Metal, le clavier est l’instrument le plus « spirituel » qui soit. Et je ne dis pas ça parce que je suis un fan invétéré de clavier et moi-même claviériste à mes heures perdues. Non, objectivement, le clavier a une certaine légèreté relative qui lui confère souvent une aura mystique. C’est le cas ici.

En conclusion, « Intervening Coma-Celebration », c’est avant tout un album de Metal Symphonique avec un grand « S », c’est-à-dire un album qui plaira certainement à tous les amoureux de clavier tandis qu’il horripilera sans doute les détracteurs de cet instrument. N’étant ni « soft » ni « extrême » dans son approche, et cultivant l’art du consensus dans la contradiction, « Intervening Coma-Celebration » s’adresse avant tout à un public éclectique en quête de nouveauté ; du moins, à des individus qui ont une approche très transversale du Metal Symphonique… Je suis dans ce cas-là, vous l’aurez compris.



Abigail Williams : In the Shadow of a Thousand SunsL’Amérique et le Black Metal Symphonique… Non, ce n’est pas antinomique, contrairement à ce que vous pensez probablement. Il est bien vrai que les racines de ce style sont à chercher dans la froideur hivernale des vastes forêts norvégiennes, on ne le répètera jamais assez. Cependant, convenons que la genèse de cette symphonie obscure est maintenant achevée depuis bien longtemps. Il serait en cela absurde de se cantonner à la Norvège, pour peu que vous soyez un explorateur musical en quête de perles oubliées ou passées inaperçues. Pour les plus téméraires d’entre vous, sachez qu’il est même possible de s’aventurer au-delà des frontières de l’Europe, continent sacré pour le Black Symphonique car c’est ici que résident les dinosaures du style… Alors, prêts pour le dépaysement ? Allons-y : direction les États-Unis !

Une fois plongés dans le contexte qui nous intéresse ici, nous ne pouvons nier l’évidence : le Black Symphonique yankee n’est pas une institution dans le monde, et aux États-Unis, rares sont les groupes qui ont réussi à se faire un nom dans le milieu. Le plus illustre de tous les exemples de réussite américaine dans le domaine est certainement Dragonlord. Mais il n’y a pas de secret ni de recette magique : la notoriété des musiciens ex ante a pesé lourd dans la balance. Et si je vous dis que c’est Eric Peterson, guitariste de Testament, groupe de Thrash américain immensément réputé, qui est à l’origine du projet Dragonlord, je pense que vous voyez où je veux en venir…

Mais en 2005, les choses s’accélérèrent… Un certain Ken Bergeron alias Sorceron, simple citoyen de Phoenix en Arizona, décida de former un groupe de Metal. Ce groupe, nous le connaissons aujourd’hui sous le pseudonyme d’Abigail Williams, et c’est ce groupe qui attire toute notre attention en ce moment même. Après de nombreux changements de line-up et plusieurs tentatives infructueuses pour se faire connaître, matérialisées notamment par la diffusion sur Internet d’une première démo dès 2005 – “Gallow Hill” –, par la sortie officielle d’un EP l’année suivante – “Legend” –, mais aussi par la participation active à des concerts dont une tournée avec Dark Funeral et Enslaved, Abigail Williams finit par se mettre en stand-by pour une durée indéterminée en début d’année 2007. Mais la trêve fut finalement de courte durée… En effet, grâce à l’inspiration foisonnante de Ken Sorceron au cours de cette pause (et c’est un euphémisme car ce dernier a presque tout écrit et composé…), la formation parvint à se remotiver rapidement et entra du même coup en studio l’année suivante pour enregistrer sa première œuvre intégrale : “In the Shadow of a Thousand Suns“. Fin octobre – soit même pas deux mois après la sortie de “De Oppresso Liber” des compatriotes de Sothis – ce disque atterrit dans les bacs, et la suite, laissez-moi vous la raconter…

À l’instar de Sothis, Abigail Williams n’a pas eu peur de mettre la main au porte-monnaie pour frapper fort avec cet album et ainsi mettre toutes les chances de son côté dans sa recherche de public. En témoignent entre autres le merchandising à tire-larigot, le soin apporté au niveau graphique (je pense notamment à la pochette et au livret), la signature avec le label géant Candlelight Records, les collaborations prestigieuses (on y reviendra…). Dans ce cas de figure, certains diront une fois de plus qu’il s’agit là d’un business, et seulement d’un business… Ce à quoi je réponds comme toujours que la musique “professionnelle” et l’industrie du disque sont un peu les deux faces d’une même pièce. On a beau dire et beau faire, ces deux faces sont intimement liées et ne peuvent être dissociées. Donc, pour ceux que l’aspect commercial rebute, je vous suggère de réfléchir posément à tout ça avant de jeter la pierre à cet album, sans même l’avoir écouté…

Ceci étant dit, entrons justement dans le vif du sujet : la sphère musicale de l’album.

In the Shadow of a Thousand Suns” démarre gentiment sur une intro modestement intitulée “I”, une intro qui s’avère assez courte puisqu’elle n’atteint même pas les quarante secondes. Mais ces quelques instants suffisent à l’auditeur pour se mettre dans le bain, “I” nous offrant une sorte de symphonie nocturne, certes brève, mais terriblement immersive. À partir de là, il devient déjà clair que nous allons avoir affaire à du Black Symphonique car, il faut bien le dire, ce type d’entrée en matière n’est pas nouveau. Cradle Of Filth, par exemple, a toujours pris soin d’envoûter ses auditeurs avec ses introductions grandiloquentes et baroques, ce qui est aussi le cas d’un groupe comme Dimmu Borgir au début du majestueux “Puritanical Euphoric Misanthropia”.

Notez que citer cet album ici n’est pas du tout un geste anodin de ma part, et vous en avez la confirmation dès que les premières notes de “The World Beyond” retentissent… Âmes sensibles s’abstenir : la transition entre “I” et “The World Beyond” est la même qu’entre “Fear And Wonder” et “Blessings Upon The Throne Of Tyranny” dudit album, à savoir particulièrement abrupte ! Tout à coup, la pureté du charme orchestral laisse place, sans pour autant s’effacer, à une rage dévastatrice, à une fureur implacable, comme si nous étions brutalement extirpés d’un rêve pour être confrontés aux dures réalités de la vie. Et autant le dire d’emblée, cette agressivité, cette puissance musicale rythme la quasi-intégralité de l’album, et n’est donc pas sans évoquer la démarche même de “Puritanical Euphoric Misanthropia” sur toute la ligne. Outre “The World Beyond” dont nous venons de parler, nous avons effectivement dans chaque chanson au moins un riff qui se démarque par sa furie : “Acolytes” (cf. 03:03), “A Thousand Suns” (cf. 01:45), “Into The Ashes” (cf. succession de riffs après l’intro au clavier), “Smoke And Mirrors” (cf. 04:00), “Empyrean : Into The Cold Wastes” (cf. riff introductif), “Floods” (cf. 04:03), “The Departure” (cf. 01:03).

Bien entendu, la batterie y est pour beaucoup avec tous ses blasts échevelés en long, en large, et en travers ; blasts qui s’avèrent techniquement irréprochables. Et même si ce n’est pas l’inimitable Nicholas Barker qui est aux manettes, il serait malvenu de se plaindre car c’est bel et bien Trym Torson – le batteur d’Emperor en personne – qui est venu donner un coup de main à Abigail Williams pour l’enregistrement des parties de batterie. Remarquez, l’expression “coup de main” n’est pas forcément la plus appropriée à la situation car Trym a effectivement fait la plus grosse part du boulot, et n’a laissé que les morceaux “Acolytes”, “Empyrean : Into The Cold Wastes”, et “Floods” à Sam Paulicelli ou “Samus” (qui se débrouille très bien lui aussi, comme vous pourrez le constater par vous-mêmes si vous écoutez ces pistes…).

Tant que nous sommes dans les invités de marque, permettez-moi une petite digression… Trym Torson est un invité de choix, c’est certain. Mais cela ne doit pas non plus faire oublier la présence de James Murphy, monstre sacré du Death/Thrash Metal américain pour ses nombreuses contributions de prestige en tant que guitariste. Death, Obituary, ou encore Testament dont nous avons parlé tout à l’heure, font partie de son palmarès impressionnant. Fort de son expérience en tant que musicien mais aussi en tant que producteur et ingénieur du son, Murphy nous offre donc là une production propre et sans bavure, et il se permet même un petit solo au beau milieu de “The World Beyond“. Comme quoi, l’appel de la guitare est bel et bien irrésistible…

Revenons à nos moutons. Pour ce faire, je vous mets en garde : les apparences sont parfois trompeuses…

D’abord, il me paraît important de signaler que “In the Shadow of a Thousand Suns” n’est pas un vulgaire plagiat de Dimmu Borgir, même si l’affiliation se fait naturellement, tant les similitudes sont prégnantes. Ce que nous propose Abigail Williams ici, c’est un Black/Death Metal Symphonique assez rentre-dedans et massif à l’image du mythique “Puritanical Euphoric Misanthropia”. Cependant, le rendu n’est pas exactement le même…

Premièrement, le chant de Sorceron est tout à fait différent de celui de Shagrath. Nous avons droit à une voix Black, certes, mais cette dernière s’avère beaucoup plus stridente que celle du leader norvégien ; ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle vient titiller Dani Filth sur son territoire… Pour être franc, je pense qu’elle est plutôt à rapprocher de la voix d’Ihsahn sur “In The Nightside Eclipse“… Bref. À noter aussi la maigre présence d’un chant clair que l’on peut entendre au début du morceau “A Thousand Suns” (et qui est particulièrement raté…) ainsi qu’à la fin de “The Departure“, accompagné pour l’occasion par la voix de la claviériste, Ashley “Ellyllon” Jurgemeyer. Rien de bien conséquent, donc, à côté de la contribution vocale de qualité d’ICS Vortex dans “Puritanical Euphoric Misanthropia”. D’ailleurs, ici, le bassiste, Thomas G. Plaguehammer, garde la bouche fermée…

Deuxièmement, le jeu de guitare (de Sorceron, encore lui) repose, la plupart du temps, sur un son bien particulier, un son qui est très connu dans le monde du Black Symphonique puisque c’est Emperor qui en est plus ou moins à l’origine et qui avait l’habitude de s’en servir. Ce point est assez difficile à expliquer, en réalité, puisqu’il fait intervenir la subtilité de l’oreille. Mais je suis sûr qu’avec un peu d’attention, vous finirez bien par comprendre ce que j’entends par là. Inutile, donc, de vous assommer avec une description qui s’annoncerait plus absconse qu’autre chose…

Troisièmement, il faut bien le dire, la belle Ashley Ellyllon nous offre ici une prestation qui reste indéniablement personnelle. Ses orchestrations ont effectivement un penchant gothique affirmé par moments, ce que l’utilisation non négligeable du piano vient appuyer. Pour faire d’une pierre deux coups en illustrant cette dimension atmosphérico-gothique du clavier, citons bien sûr “A Semblance Of Life”, le seul interlude de l’album ; interlude qui se présente à nous sous la forme d’un instrumental à la Cradle Of Filth, et que l’on peut aisément rapprocher de “A Melody Of Coming Nightmare” de Black Countess. En somme, dans cet album, la présence du clavier – et par extension du piano – insuffle une sorte de noirceur esthétique, de violence baroque à la musique qui a de quoi séduire. Mais attention, rien à voir avec l’inimitable “Moon In The Scorpio” de Limbonic Art, quand bien même j’utilise là des adjectifs qui pourraient vous faire penser à cette œuvre.

En tout état de cause, les interventions du clavier rappellent bien le concept de cet album, et notamment sa pochette. Ici, le message visuel est très clair : le groupe a évidemment voulu rendre hommage aux ténèbres, ce que le titre de l’album ne fait que confirmer. À noter tout de même que le dessin réalisé par Toshihiro Egawa n’est pas fondamentalement original… Le tout nous est assez familier, et ce pour une raison très simple : nous sommes sur le terrain de jeu pictural du célèbre Necrolord (Kristian Wåhlin), illustrateur de talent. Un ciel obscur, une forêt, des montagnes, de la neige, une forteresse, des monstres ; tout ça, dans un océan de violet… Autant dire que l’on a là tous les éléments – ou presque – constitutifs de la pochette de l’incontournable “In The Nightside Eclipse” d’Emperor. Doit-on voir cela comme un clin d’œil aux géniteurs du Black Symphonique ? Possible. Quoi qu’il en soit, les similitudes graphiques sont plus qu’évidentes. La seule véritable liberté que l’illustrateur japonais ait prise concerne probablement le choix des monstres car, à ma connaissance, il n’est pas commun de trouver une sorte de kraken et des guivres réunis sur une pochette de Black Symphonique. “Mare Nostrum” de Stormlord pourrait me contredire, mais c’est encore une exception qui confirme la règle…

“A fortress of evil surrounded by darkness.” Telle est la première phrase hurlée par Sorceron dans “Floods”, une phrase qui pourrait tout à fait être employée pour la description de la pochette. Si je cite cette phrase, c’est donc parce qu’elle a le mérite de montrer à elle seule la cohérence conceptuelle de cet album. Et effectivement, si l’on s’y intéresse de près, on voit très bien que les textes du groupe abordent principalement des thèmes classiques comme l’étreinte des ténèbres et du mal, le pouvoir de la lune, ou le froid saisissant des vents hivernaux ; thèmes qui rejoignent plus ou moins la symbolique de la pochette. Petite anecdote amusante : “Smoke And Mirrors” pourrait entre autres faire écho à la quasi-symétrie axiale en vigueur dans la réalisation de Toshihiro Egawa ! Mais là, je divague peut-être un peu trop…

Là où je ne divague pas, en revanche, c’est en vous disant que la formation américaine a choisi son pseudonyme en connaissance de cause. Abigail Williams, tel est en effet le nom d’une des jeunes femmes à l’origine du massacre d’innocents en 1692 à Salem Village dans le Massachusetts. Cette année-là, Abigail Williams, entre autres, se mit à se comporter d’une façon volontairement très étrange devant les autres citoyens. Ainsi, les médecins l’ayant auscultée, naturellement incapables de diagnostiquer l’origine de cette fausse pathologie, en déduisirent qu’une puissance extérieure était responsable de cet état, une puissance qui échappait aux lois de la science stricto sensu. Bien sûr, dans la conscience collective de l’époque, largement en proie à des croyances surnaturelles, c’est la sorcellerie et le satanisme qui s’imposèrent d’emblée. Et dans ce marasme de la perception, dans cette hystérie de groupe à grande échelle, Abigail Williams parvint à déployer ses plans machiavéliques et dénonça en masse des individus, censés être responsables de son délire mythomane. Ces individus – innocents, s’il en est – furent enfermés, “jugés”, puis exécutés. Comme vous pouvez le constater, cette histoire a le mérite de nous prouver une fois de plus que la bande à Sorceron reste assez cohérente dans son concept malsain. Et puis, comme il s’agit avant tout d’une histoire américano-américaine, on peut y voir aussi un moyen pour le groupe d’affirmer son origine yankee et son souhait de proposer du “made in USA”.

Finalement, avec ce “In the Shadow of a Thousand Suns“, Abigail Williams a indubitablement réussi à tirer son épingle du jeu en se forgeant une réputation internationale, et en se hissant du même coup en tête du peloton américain en matière de Black Symphonique. Et même si cet album n’a rien de bien révolutionnaire, on peut au moins reconnaître que les musiciens ayant participé à son élaboration ont fait du bon travail. D’une certaine façon, ils n’ont donc pas volé leur nouveau statut. Quoi qu’il en soit, quel parcours étonnant pour un groupe initialement inspiré par la scène Metalcore, n’est-ce pas ?



Sothis : De Oppresso LiberDe Oppresso Liber“… Voilà bien une expression qui a de quoi intriguer les non latinistes, une expression dont le sens ne saute pas aux yeux à brûle-pourpoint. Mais, disons-le d’emblée, si le groupe a choisi de mettre cette locution aux premières loges en intitulant son album de la sorte, ce n’est certainement pas un hasard, et vous ne tarderez pas à découvrir pourquoi…

Sothis, en plus d’être la déesse symbolisant Sirius dans la mythologie égyptienne – la plus étincelante de toutes les étoiles pour les simples Terriens que nous sommes -, est un groupe de Black Metal Symphonique qui nous vient tout droit des États-Unis ; de Los Angeles dans l’État de Californie, pour être plus précis. La formation américaine, née en 1999, se compose grosso modo pour l’occasion de Drogoth au chant, Scathe et Nylock à la guitare, Keres à la basse, Dross à la batterie, et, pour la touche féminine, Asperia aux claviers. À noter que Scathe et Dross sont les membres fondateurs.

Après trois sorties commerciales autoproduites – une démo en 2005, un bootleg officiel en 2006 et un DVD relatant les exploits scéniques du quintette lors d’un concert mexicain l’année suivante -, nos musiciens yankees ne parviennent pas vraiment à percer dans le milieu du Black Symphonique, restant en vain dans l’ombre des géants de ce monde, des géants qui ont une longueur d’avance sur eux, un avantage concurrentiel d’une dizaine d’années… Et si vous ne voyez pas à qui je fais référence, je vous suggère de vous tourner vers la Norvège ; là, vous aurez sûrement des éléments de réponse…

Mais le groupe n’a pas dit son dernier mot, et c’est en 2008 qu’il débarque en force avec ce “De Oppresso Liber“. J’ai bien dit “en force” parce que, cette fois-ci, le groupe n’a visiblement pas lésiné sur les moyens pour se faire connaître et élargir son public… MySpace digne d’un groupe comme Dimmu Borgir, pochette et livret soignés à l’extrême, deux clips en haute définition, signature avec le label mythique Candlelight Records, production propre grâce au mixage d’Andy LaRocque (cf. King Diamond) dans ses Sonic Train Studios suédois… Décidément, rien n’a été laissé au hasard pour aguicher les fans potentiels. Stratégie commerciale et financière, diront certains. C’est un fait, reconnaissons-le. Mais reconnaissons aussi qu’il y a peut-être mieux que le Black Metal pour se remplir les poches en ce bas monde. À méditer…

Allez, je suis sûr que vous trépignez maintenant d’impatience à l’idée de savoir ce que signifie cette fameuse locution latine “De Oppresso Liber“… Le cadre étant posé, vous êtes désormais en mesure de comprendre les tenants et aboutissants de ces trois mots ; trois mots qui ne constituent rien d’autre que la devise des forces spéciales de l’armée américaine. Eh oui, “exempt de l’oppression”, telle est la devise qui motive ces hommes au quotidien pour défendre la paix dans le monde. Mais comme vous pouvez vous en douter à la vue de la pochette pour le moins explicite, Sothis a pris soin de détourner ce slogan militaire national pour qu’il épouse les formes du style musical pratiqué, à savoir le Black Symphonique, rappelons-le. Un tel détournement est peut-être un pied de nez à la nation américaine ; un pied de nez qui semble d’ailleurs faire écho à “Sinister Nation” – un morceau issu de la démo de 2005 – et à son clip choc, engagé et dénonciateur des atrocités du monde dans lequel nous vivons. Je vous invite en cela à y jeter un œil non seulement parce que le clip vaut le coup, mais aussi parce que la musique risque bien de vous décoiffer…

Naturellement, vous imaginez qu’en tant que chroniqueur psychorigide sur la question de l’exhaustivité, je n’ai pas pu m’empêcher d’aller chercher plus loin une éventuelle signification sous-jacente. J’en suis donc venu à me demander si, finalement, les soldats américains n’étaient pas en fait les diables empalant les anges, les monstres qui ont massacré violemment des innocents dans leur quête paradoxale de libération. Bien entendu, le parallèle avec la guerre en Irak n’échappera ici à personne, et la simple présence du drapeau américain dans le clip de “Of Night And Silence” montre qu’il y a peut-être un lien réel… Ceci étant dit, je ne voudrais en aucun cas vous induire en erreur en vous noyant dans des raisonnements fallacieux, donc sentez-vous libres d’ignorer le bien-fondé de mon analyse et de mettre à l’écart ces possibles élucubrations de ma part.

S’il n’y a donc pas de sens caché, on assiste simplement à un combat classique entre anges et démons, un combat que la religion chrétienne n’a eu de cesse de représenter à travers les âges, et qui continue de déchaîner les passions (je vous renvoie évidemment au roman “Anges & Démons” de Dan Brown et à son adaptation cinématographique). Mais à la différence de ce que Gustave Doré représentait dans ses célèbres illustrations sur le sujet, par exemple, ce sont ici les anges qui se font massacrer, comme si les anges déchus d’antan été revenus pour assouvir leur soif inextinguible de vengeance et ainsi reprendre la place qui était la leur avant d’avoir été bannis du Paradis. D’ailleurs, j’imagine, sans trop divaguer comme tout à l’heure, que le démon que nous voyons au premier plan et qui enfonce sauvagement sa lance dans une poitrine angélique n’est autre que Lucifer, le Diable. Ses ailes décharnées et noires comme le charbon, ses cornes acérées, le pentagramme visiblement marqué au fer rouge sur la chair de son pectoral gauche, et l’expression maléfique qui se dégage de son visage ne laissent pas de grands doutes quant à son identité… Petite anecdote, en outre : il me semblerait aussi tout à fait logique que, dans le cas présent, la victime du Démon suprême ne soit autre que l’archange Saint Michel, défenseur en chef des forces du bien et de la foi chrétienne. Son exécution en direct, ainsi que celle des anges masculins et féminins combattant à ses côtés, donne à ce dessin des allures de fresque apocalyptique et sonne le glas d’un monde à jamais anéanti, comme si l’issue du Jugement Dernier devait inéluctablement mener à l’avènement des forces du mal.

Point positif : nous savons plus ou moins à quoi nous attendre avec cet album, musicalement parlant, à partir d’un simple regard. En effet, avec Satan à l’honneur, il y a très peu de chances, comme vous le savez, de tomber sur un album de Power Metal Européen… Le Black est le style qui s’impose alors tout de suite à l’esprit, et ceci est largement compréhensible, d’autant plus si l’on jette un bref coup d’œil aux paroles, tout à fait typiques. Il s’avère, en effet, que le groupe s’exprime énormément sur l’étreinte des ténèbres, sur l’influence du mal, et s’intéresse particulièrement à la mort qui est associée à ce sombre tableau. Le mensonge est aussi un élément récurrent, un élément qui s’inscrit par extension dans la thématique inéluctable du vice. Seulement, pour revenir à la pochette, on en conviendra qu’il y a un peu trop de couleurs pour coller à l’imagerie du Black Traditionnel… À ce petit jeu-là, on est vite amené à extrapoler et à parier in fine sur le Black Symphonique. Bingo !

D’ailleurs, à peine avons-nous le temps de lancer le disque que notre oreille s’en aperçoit déjà. L’album commence effectivement par un morceau assez énergique et accrocheur intitulé “Of Night And Silence” ; un morceau dont les premières notes de clavier rappelle immédiatement le morceau “Pits Of The Cold Beyond” de Limbonic Art, issu de l’album “Ad NoctumDynasty Of Death”. Sachez que la fougue échevelée de Limbonic Art qui se dégage dans ce morceau n’est pas reproduite, mais je tenais juste à faire la remarque car la mélodie reste la même. Ceci dit, comme je le disais à l’instant, “Of Night And Silence” ne manque pas de punch avec ses blasts omniprésents, ses riffs de guitares véloces et agressifs, ses atmosphères à la fois noires et grandiloquentes, et son chant démoniaque. Le ton est donné, et d’une belle manière.

Le second morceau, le titre éponyme, ne fait que confirmer nos premières impressions… Les compositions sont encore une fois assez agressives et bien exécutées. Chaque instrument est à sa place et la production, très satisfaisante, contribue à ce rendu de qualité. Pas étonnant, donc, que le quintette américain ait choisi de réaliser une vidéo pour chacune de ces deux premières chansons ; surtout que, nous allons le voir, nous tenons là, à mon humble avis, les deux plus grandes réussites de l’album. Tant que nous y sommes, signalons aussi la pertinence des clips qui restent parfaitement cohérents au regard du concept entretenu… Je vous passe les détails.

Sinon, malheureusement, plus on avance, et plus le disque peine à retenir notre attention. S’il tend à s’essouffler à mesure que le temps s’écoule, c’est tout simplement parce que le groupe a sous-estimé l’importance d’une diversification des morceaux au sein d’un même album, à l’instar de Dimmu Borgir avec “In Sorte Diaboli“. Le tout est beaucoup trop homogène, en somme, et il aurait été judicieux de varier davantage les riffs pour le confort de l’auditeur. Le plus gros effort que le groupe ait fait à ce niveau-là est certainement incarné par “Obsidian Throne”, morceau globalement plus lent et mélodique que le reste et jouissant donc d’une sensibilité propre, clairement identifiable. Sauf qu’une fois de plus, on ne peut s’empêcher de penser à Limbonic Art, et surtout à “As The Bell Of Immolation Calls” cette fois-ci, également issu du très bon “Ad Noctum“. Les sons de cloches utilisés par Sothis dans “Obsidian Throne”, par exemple, sont déjà très révélateurs…

Nonobstant, certains autres morceaux parviennent malgré tout à tirer leur épingle du jeu. À mon sens, c’est le cas notamment de “Defiance” et “Perpetual” ; “Defiance” grâce à son riff principal assez aérien et mélancolique, et “Perpetual” grâce à son efficacité redoutable à l’image de son départ en trombe, terriblement orchestral.

Ceci étant dit, j’aimerais maintenant me concentrer plus particulièrement sur les atmosphères véhiculées par le clavier car c’est ici un élément important. Comme vous le savez certainement, le Black Symphonique est très friand de certaines sonorités bien spécifiques, des sonorités qui reviennent de fait de manière récurrente dans le style. Et, avec “De Oppresso Liber“, Sothis ne déroge pas vraiment à la règle parce que le quintette use et abuse du début à la fin des sonorités bien connues du public avide de Black Symphonique. Pour ceux qui comprennent un minimum le jargon de claviériste, je fais surtout référence à l’increvable String Ensemble, au Choir Aah, mais aussi au Church Organ ; éléments qui composent grosso modo la recette magique du claviériste de la période “Enthrone Darkness Triumphant” / “Spiritual Black Dimensions” de Dimmu Borgir. Donc si l’envie vous prend d’écouter “De Oppresso Liber“, ne vous étonnez pas si l’atmosphère vous est quelque peu familière. Au vu des sonorités utilisées, rien n’est plus normal a priori…

Que faut-il retenir de cet album, in fine ? Eh bien, je dirais qu’il ne fait aucun doute que nos yankees ont du talent… L’Amérique n’est pas fondamentalement la terre du Black Symphonique, nous le savons, et elle a un retard conséquent dans ce domaine par rapport à l’Europe, véritable berceau du style dans la première moitié des années 1990. À défaut de rattraper cet avantage historique indéniable avec cette offrande, Sothis s’en sort plutôt bien avec des compositions classiques mais efficaces. Sans révolutionner ni même faire évoluer le style, “De Oppresso Liber” a au moins le mérite d’être un album plaisant à écouter. En attendant de nouveaux méfaits de la part de ce groupe jeune et impétueux, avis aux amateurs…



Sirius (POR) : Spectral Transition - Dimension SiriusNous sommes en 2001. La Terre vient à peine d’achever sa révolution autour du Soleil après la sortie du fameux “Aeons of Magick“, que Sirius, formation portugaise de Black Metal Symphonique, est déjà de retour avec un nouvel album au titre pour le moins énigmatique : “Spectral Transition – Dimension Sirius“.

Rapide rétrospection… Remontons le temps et revenons en cette année 2000, marquant historiquement notre entrée dans un nouveau millénaire et, pour ce qui nous intéresse, marquant la sortie du premier album studio de nos Portugais. À cette époque, avec “Aeons of Magick“, Sirius donnait l’image d’un groupe au talent certain mais sans vraie personnalité, que ce soit du point de vue de la musique ou du concept. Musicalement et conceptuellement, Sirius laissait effectivement transparaître de façon claire et distincte son affiliation au style de Limbonic Art, première période… Même démarche orchestrale, même contexte cosmique ; bref, le moins que l’on puisse dire, c’est que Sirius avait vraisemblablement l’intention de s’inscrire comme suiveur plutôt que créateur. Avec l’arrivée de “Spectral Transition – Dimension Sirius” sur le marché du Black Symphonique, les premières questions qui nous viennent à l’esprit sont certainement les suivantes : qu’en est-il maintenant ? Sirius a-t-il évolué ? A-t-il enfin créé sa propre marque de fabrique ?

Oui et non, à tous les niveaux…

D’abord, non, parce Sirius n’a pas abandonné la dimension cosmique de son concept ; concept déjà si cher à Limbonic Art depuis 1996, rappelons-le. En cela, on ne s’étonnera pas de voir à nouveau, dans “Spectral Transition – Dimension Sirius“, l’espace au centre des préoccupations. Le logo à l’effigie de Sirius, le soleil de notre galaxie, en témoigne ; tout comme les paroles avec des titres évocateurs comme “In Astral Plains Of Trance” ou encore “Stellar Transcendence”.

Pourtant, malgré ce conformisme conceptuel global, Sirius a vraiment innové avec cet opus en se focalisant désormais sur une approche très scientifique des phénomènes spatio-temporels, tout en explicitant leur influence sur les êtres. Une fois encore, les titres des chansons sont très évocateurs… Pour la rédaction des textes, il est manifeste que le groupe a consulté des documents relatifs à la physique quantique, à la transmigration, aux événements électromagnétiques, si ce n’est, encore plus précisément, aux théories explicatives de la Ceinture de Photons et aux hypothèses d’un Multivers ; autant dire des documents particulièrement abscons pour le commun des mortels… Pour que vous compreniez un minimum de quoi il s’agit, et n’ayant pas moi-même les aptitudes requises pour me lancer dans une démonstration épistémologique détaillée, je vais essayer de faire simple…

Avec “Spectral Transition – Dimension Sirius“, les Portugais ont vraiment poussé à l’extrême la complexité de leur concept, comme je vous le disais à l’instant. La pochette, indéchiffrable s’il en est, nous conforte un peu plus dans cette idée. Mais, venons-en au fait… Dans cet album, Sirius a décidé de se concentrer sur les phénomènes physico-chimiques qui régissent l’Univers, autrement dit qui maintiennent l’ordre cosmique. Le groupe s’intéresse alors naturellement à la Ceinture de Photons, sujet digne d’un film de science-fiction, mais qui est pourtant extrêmement sérieux quand on voit la théorie scientifique pointue qu’il y a derrière… La Ceinture de Photons est une sorte d’agrégat de particules lumineuses se situant dans l’espace. Cette “ceinture”, qui n’est en fait rien d’autre qu’une étendue gigantesque de lumière vive, a une influence déterminante sur la réalité, matérielle ou spirituelle. Son rayonnement, qui procède par impulsions électromagnétiques, par vibrations à fréquences élevées, s’infiltre dans tout ce qui existe et donne lieu à des transformations systématiques. On dit alors que la puissance photonique dégagée intervient dans la perturbation des cycles qui animent l’univers des possibles. En effet, il est généralement admis que le réel est soumis à une évolution cyclique, suivant le principe de hiérarchie. On entend par là que tout être, toute chose dans notre Univers, bien que traditionnellement conditionné(e) par une dynamique ascendante, un processus d’élévation primaire, connaît aussi des phases de régression, de chute. Selon les spécialistes, 2012 devrait être le moment où la Ceinture de Photons aura une action démultipliée et irréversible sur l’Univers : on parle du Point Zéro. L’ordre cosmique sera complètement bouleversé, et il faudra alors s’adapter aux changements. À ce titre, on parlera de “transition dimensionnelle”, ce qui devrait vous rappeler le titre de l’album en question… Serons-nous téléportés dans la “dimension Sirius” dans quelques années ? Nul ne le sait. Ce qui est sûr, c’est que l’homme est loin d’avoir percé tous les mystères du cosmos. Voilà pourquoi nous ne devons pas négliger la possibilité d’existence d’une infinité d’univers parallèles, d’un Multivers en somme, qui serait fragmenté en plusieurs dimensions…

Après cette digression des plus abstraites sur la théorie soulevée par “Spectral Transition – Dimension Sirius“, il m’incombe maintenant de revenir à des choses plus terre à terre… D’après ce que nous venons de voir, d’un point de vue conceptuel, Sirius n’est donc ni vraiment original ni complètement banal (loin de là…). Il s’avère qu’il en est de même pour ce qui a trait à la musique, au sens strict du terme.

Eh oui, en un sens, Sirius a radicalement évolué en un an, à tel point qu’on est maintenant loin d’un remake orchestral de Limbonic Art. Il n’y a plus d’”In Abhorrence Dementia” ou d’”Epitome Of Illusions” qui tiennent, cette période est clairement révolue. Avec “Spectral Transition – Dimension Sirius“, l’auditeur est désormais confronté à un style direct où le clavier a définitivement perdu sa suprématie des premiers instants, ce qui laisse ipso facto une plus grosse part du gâteau aux autres instruments. En fait, ce qui frappe, c’est d’abord la violence inattendue des compositions, servie idéalement par une production en béton et renforcée par un chant puissant et profond. Ce chant, et c’est une surprise, n’a plus grand-chose à voir avec l’imitation d’Ihsahn à laquelle on avait droit dans “Aeons of Magick” (cf. “In The Nightside Eclipse“). Dans “Spectral Transition – Dimension Sirius“, les vocaux sont globalement plus percutants, mais aussi plus polyvalents, alternant entre des aigus incisifs et des graves destructeurs.

Néanmoins, l’originalité n’est pas aussi présente que vous pouvez l’imaginer… Le virage qu’a pris Sirius avec ce deuxième album n’est pas sans rappeler le virage qu’a pris Limbonic Art avec “Ad NoctumDynasty Of Death” ; ce dernier ayant créé la surprise lors de sa sortie, en privilégiant nettement la brutalité aux structures symphoniques grandiloquentes d’antan. D’ailleurs, on notera l’intervention exceptionnelle de Daemon dans le cadre de l’élaboration de l’album des Portugais ; histoire de montrer que tout n’est pas complètement le fruit du hasard… Mais, plus intéressant encore, Sirius semble s’être largement inspiré d’Emperor pour la composition de ce “Spectral Transition – Dimension Sirius“. À vrai dire, même sans avoir écouté l’album, on aurait pu s’en douter parce que Sirius a un contrat avec Nocturnal Art Productions (le label de Samoth, guitariste d’Emperor), parce que Sirius a pu compter sur la collaboration de Samoth lui-même et de Faust (premier batteur d’Emperor), et parce que Sirius a tout simplement repris à sa sauce “The Majesty Of The Nightsky” (morceau d’Emperor, issu du mythique “In The Nightside Eclipse“).

Alors, évidemment, la discographie d’Emperor étant particulièrement hétéroclite, encore faut-il y situer “Spectral Transition – Dimension Sirius“. Pour cela, laissez-vous guider par la couleur des pochettes… Vous voyez certainement où je veux en venir, n’est-ce pas ? Oui, je fais bien référence à “IX Equilibrium“, le troisième album des géniteurs du Black Symphonique. J’y fais référence parce que les ressemblances avec l’album qui nous préoccupe sont édifiantes. On y retrouve globalement les mêmes rythmiques véloces, le même mélange Black/Death efficace et subtil, et la même utilisation aérienne du clavier. Comble de l’histoire : “Spectral Transition – Dimension Sirius” a été enregistré dans le même studio que “IX Equilibrium“, à savoir le Akkerhaugen Lydstudio. Seul petit problème : l’homogénéité est de retour. Donc ne vous attendez tout de même pas à un ensemble aussi varié que le fameux “IX Equilibrium” d’Emperor. Ici, tous les morceaux sont approximativement construits sur le modèle d’un “The Source Of Icon E” ou d’un “Sworn“, ce qui laisse finalement peu de place à des morceaux plus calmes du type “An Elegy Of Icaros” ou “The Warriors Of Modern Death” qui introduiraient pourtant une certaine diversité non négligeable.

En dépit de ce que nous venons de voir, précisons qu’il ne s’agit pas pour autant d’un plagiat basique, sans intérêt. Le petit plus que Sirius apporte avec ce “Spectral Transition – Dimension Sirius“, c’est certainement un regain de puissance appréciable, mais aussi une atmosphère singulière, dans des cas particuliers. L’intro et le dernier morceau (mid-tempo, s’il vous plaît…) montrent par exemple que nos musiciens portugais sont tout à fait capables de composer quelque chose qui est bien a eux, avec cette atmosphère mêlant théâtralité et électronique grâce au clavier.

Avec “Spectral Transition – Dimension Sirius“, on ne peut donc pas s’empêcher de tirer plus ou moins les mêmes conclusions qu’avec “Aeons of Magick“… Sirius est un groupe au talent certain, mais c’est aussi un groupe qui manque d’inventivité, et qui ne parvient pas à tracer sa route dans le milieu du Black Symphonique. Les Portugais semblent avoir de réelles difficultés à dépasser l’apport de leurs influences notables – Limbonic Art et Emperor – ainsi qu’à diversifier leurs morceaux au sein de leurs productions. Peut-être le groupe devrait-il prendre plus de temps à l’avenir pour laisser mûrir ses idées et trouver du même coup comment mettre un peu plus de sa personnalité dans sa musique.

Malheureusement, et malgré la signature avec Nuclear Blast Records que “Spectral Transition – Dimension Sirius” a provoqué, il n’y aura pas de prochaine fois car le groupe s’est séparé peu de temps après la sortie de cet opus. Dommage, car Sirius avait un fort potentiel à exploiter, et le label géant représentait une opportunité unique de le faire pleinement fructifier.



Sirius : Spectral Transition - Dimension SiriusNous sommes en 2001. La Terre vient à peine d’achever sa révolution autour du Soleil après la sortie du fameux “Aeons of Magick“, que Sirius, formation portugaise de Black Metal Symphonique, est déjà de retour avec un nouvel album au titre pour le moins énigmatique : “Spectral Transition – Dimension Sirius“.

Rapide rétrospection… Remontons le temps et revenons en cette année 2000, marquant historiquement notre entrée dans un nouveau millénaire et, pour ce qui nous intéresse, marquant la sortie du premier album studio de nos Portugais. À cette époque, avec “Aeons of Magick“, Sirius donnait l’image d’un groupe au talent certain mais sans vraie personnalité, que ce soit du point de vue de la musique ou du concept. Musicalement et conceptuellement, Sirius laissait effectivement transparaître de façon claire et distincte son affiliation au style de Limbonic Art, première période… Même démarche orchestrale, même contexte cosmique ; bref, le moins que l’on puisse dire, c’est que Sirius avait vraisemblablement l’intention de s’inscrire comme suiveur plutôt que créateur. Avec l’arrivée de “Spectral Transition – Dimension Sirius” sur le marché du Black Symphonique, les premières questions qui nous viennent à l’esprit sont certainement les suivantes : qu’en est-il maintenant ? Sirius a-t-il évolué ? A-t-il enfin créé sa propre marque de fabrique ?

Oui et non, à tous les niveaux…

D’abord, non, parce Sirius n’a pas abandonné la dimension cosmique de son concept ; concept déjà si cher à Limbonic Art depuis 1996, rappelons-le. En cela, on ne s’étonnera pas de voir à nouveau, dans “Spectral Transition – Dimension Sirius“, l’espace au centre des préoccupations. Le logo à l’effigie de Sirius, le soleil de notre galaxie, en témoigne ; tout comme les paroles avec des titres évocateurs comme “In Astral Plains Of Trance” ou encore “Stellar Transcendence”.

Pourtant, malgré ce conformisme conceptuel global, Sirius a vraiment innové avec cet opus en se focalisant désormais sur une approche très scientifique des phénomènes spatio-temporels, tout en explicitant leur influence sur les êtres. Une fois encore, les titres des chansons sont très évocateurs… Pour la rédaction des textes, il est manifeste que le groupe a consulté des documents relatifs à la physique quantique, à la transmigration, aux événements électromagnétiques, si ce n’est, encore plus précisément, aux théories explicatives de la Ceinture de Photons et aux hypothèses d’un Multivers ; autant dire des documents particulièrement abscons pour le commun des mortels… Pour que vous compreniez un minimum de quoi il s’agit, et n’ayant pas moi-même les aptitudes requises pour me lancer dans une démonstration épistémologique détaillée, je vais essayer de faire simple…

Avec “Spectral Transition – Dimension Sirius“, les Portugais ont vraiment poussé à l’extrême la complexité de leur concept, comme je vous le disais à l’instant. La pochette, indéchiffrable s’il en est, nous conforte un peu plus dans cette idée. Mais, venons-en au fait… Dans cet album, Sirius a décidé de se concentrer sur les phénomènes physico-chimiques qui régissent l’Univers, autrement dit qui maintiennent l’ordre cosmique. Le groupe s’intéresse alors naturellement à la Ceinture de Photons, sujet digne d’un film de science-fiction, mais qui est pourtant extrêmement sérieux quand on voit la théorie scientifique pointue qu’il y a derrière… La Ceinture de Photons est une sorte d’agrégat de particules lumineuses se situant dans l’espace. Cette “ceinture”, qui n’est en fait rien d’autre qu’une étendue gigantesque de lumière vive, a une influence déterminante sur la réalité, matérielle ou spirituelle. Son rayonnement, qui procède par impulsions électromagnétiques, par vibrations à fréquences élevées, s’infiltre dans tout ce qui existe et donne lieu à des transformations systématiques. On dit alors que la puissance photonique dégagée intervient dans la perturbation des cycles qui animent l’univers des possibles. En effet, il est généralement admis que le réel est soumis à une évolution cyclique, suivant le principe de hiérarchie. On entend par là que tout être, toute chose dans notre Univers, bien que traditionnellement conditionné(e) par une dynamique ascendante, un processus d’élévation primaire, connaît aussi des phases de régression, de chute. Selon les spécialistes, 2012 devrait être le moment où la Ceinture de Photons aura une action démultipliée et irréversible sur l’Univers : on parle du Point Zéro. L’ordre cosmique sera complètement bouleversé, et il faudra alors s’adapter aux changements. À ce titre, on parlera de “transition dimensionnelle”, ce qui devrait vous rappeler le titre de l’album en question… Serons-nous téléportés dans la “dimension Sirius” dans quelques années ? Nul ne le sait. Ce qui est sûr, c’est que l’homme est loin d’avoir percé tous les mystères du cosmos. Voilà pourquoi nous ne devons pas négliger la possibilité d’existence d’une infinité d’univers parallèles, d’un Multivers en somme, qui serait fragmenté en plusieurs dimensions…

Après cette digression des plus abstraites sur la théorie soulevée par “Spectral Transition – Dimension Sirius“, il m’incombe maintenant de revenir à des choses plus terre à terre… D’après ce que nous venons de voir, d’un point de vue conceptuel, Sirius n’est donc ni vraiment original ni complètement banal (loin de là…). Il s’avère qu’il en est de même pour ce qui a trait à la musique, au sens strict du terme.

Eh oui, en un sens, Sirius a radicalement évolué en un an, à tel point qu’on est maintenant loin d’un remake orchestral de Limbonic Art. Il n’y a plus d’”In Abhorrence Dementia” ou d’”Epitome Of Illusions” qui tiennent, cette période est clairement révolue. Avec “Spectral Transition – Dimension Sirius“, l’auditeur est désormais confronté à un style direct où le clavier a définitivement perdu sa suprématie des premiers instants, ce qui laisse ipso facto une plus grosse part du gâteau aux autres instruments. En fait, ce qui frappe, c’est d’abord la violence inattendue des compositions, servie idéalement par une production en béton et renforcée par un chant puissant et profond. Ce chant, et c’est une surprise, n’a plus grand-chose à voir avec l’imitation d’Ihsahn à laquelle on avait droit dans “Aeons of Magick” (cf. “In The Nightside Eclipse“). Dans “Spectral Transition – Dimension Sirius“, les vocaux sont globalement plus percutants, mais aussi plus polyvalents, alternant entre des aigus incisifs et des graves destructeurs.

Néanmoins, l’originalité n’est pas aussi présente que vous pouvez l’imaginer… Le virage qu’a pris Sirius avec ce deuxième album n’est pas sans rappeler le virage qu’a pris Limbonic Art avec “Ad NoctumDynasty Of Death” ; ce dernier ayant créé la surprise lors de sa sortie, en privilégiant nettement la brutalité aux structures symphoniques grandiloquentes d’antan. D’ailleurs, on notera l’intervention exceptionnelle de Daemon dans le cadre de l’élaboration de l’album des Portugais ; histoire de montrer que tout n’est pas complètement le fruit du hasard… Mais, plus intéressant encore, Sirius semble s’être largement inspiré d’Emperor pour la composition de ce “Spectral Transition – Dimension Sirius“. À vrai dire, même sans avoir écouté l’album, on aurait pu s’en douter parce que Sirius a un contrat avec Nocturnal Art Productions (le label de Samoth, guitariste d’Emperor), parce que Sirius a pu compter sur la collaboration de Samoth lui-même et de Faust (premier batteur d’Emperor), et parce que Sirius a tout simplement repris à sa sauce “The Majesty Of The Nightsky” (morceau d’Emperor, issu du mythique “In The Nightside Eclipse“).

Alors, évidemment, la discographie d’Emperor étant particulièrement hétéroclite, encore faut-il y situer “Spectral Transition – Dimension Sirius“. Pour cela, laissez-vous guider par la couleur des pochettes… Vous voyez certainement où je veux en venir, n’est-ce pas ? Oui, je fais bien référence à “IX Equilibrium“, le troisième album des géniteurs du Black Symphonique. J’y fais référence parce que les ressemblances avec l’album qui nous préoccupe sont édifiantes. On y retrouve globalement les mêmes rythmiques véloces, le même mélange Black/Death efficace et subtil, et la même utilisation aérienne du clavier. Comble de l’histoire : “Spectral Transition – Dimension Sirius” a été enregistré dans le même studio que “IX Equilibrium“, à savoir le Akkerhaugen Lydstudio. Seul petit problème : l’homogénéité est de retour. Donc ne vous attendez tout de même pas à un ensemble aussi varié que le fameux “IX Equilibrium” d’Emperor. Ici, tous les morceaux sont approximativement construits sur le modèle d’un “The Source Of Icon E” ou d’un “Sworn“, ce qui laisse finalement peu de place à des morceaux plus calmes du type “An Elegy Of Icaros” ou “The Warriors Of Modern Death” qui introduiraient pourtant une certaine diversité non négligeable.

En dépit de ce que nous venons de voir, précisons qu’il ne s’agit pas pour autant d’un plagiat basique, sans intérêt. Le petit plus que Sirius apporte avec ce “Spectral Transition – Dimension Sirius“, c’est certainement un regain de puissance appréciable, mais aussi une atmosphère singulière, dans des cas particuliers. L’intro et le dernier morceau (mid-tempo, s’il vous plaît…) montrent par exemple que nos musiciens portugais sont tout à fait capables de composer quelque chose qui est bien a eux, avec cette atmosphère mêlant théâtralité et électronique grâce au clavier.

Avec “Spectral Transition – Dimension Sirius“, on ne peut donc pas s’empêcher de tirer plus ou moins les mêmes conclusions qu’avec “Aeons of Magick“… Sirius est un groupe au talent certain, mais c’est aussi un groupe qui manque d’inventivité, et qui ne parvient pas à tracer sa route dans le milieu du Black Symphonique. Les Portugais semblent avoir de réelles difficultés à dépasser l’apport de leurs influences notables – Limbonic Art et Emperor – ainsi qu’à diversifier leurs morceaux au sein de leurs productions. Peut-être le groupe devrait-il prendre plus de temps à l’avenir pour laisser mûrir ses idées et trouver du même coup comment mettre un peu plus de sa personnalité dans sa musique.

Malheureusement, et malgré la signature avec Nuclear Blast Records que “Spectral Transition – Dimension Sirius” a provoqué, il n’y aura pas de prochaine fois car le groupe s’est séparé peu de temps après la sortie de cet opus. Dommage, car Sirius avait un fort potentiel à exploiter, et le label géant représentait une opportunité unique de le faire pleinement fructifier.



Sirius (POR) : Aeons of MagickL’espace : refuge des mystères les plus insondables de l’Univers, théâtre du Big Bang, catalyseur de la création, berceau de l’existence et de la vie… L’espace est un ailleurs qui a toujours fasciné les hommes à la recherche de leurs origines ou rêvant d’évasion. Car l’espace est a priori un monde infini où tout est possible, et où tout reste à découvrir. Grâce aux immenses progrès de la science depuis moins d’un siècle et notamment grâce aux efforts des astronomes/astronautes, le rêve le plus fou de l’humanité consistant à résoudre les énigmes du cosmos, est en train de se réaliser petit à petit. L’odyssée stellaire a définitivement commencé, et il y a fort à parier que ce voyage au cœur de la nuit des temps nous apportera des révélations qui transformeront notre perception de l’Univers à tout jamais…

En musique, et notamment dans le Metal, ce thème est particulièrement récurrent. Regardez Limbonic Art, formation norvégienne pionnière en matière de Black Metal Symphonique. Il ne se passe pas un album sans que le cosmos ne soit invité à la fête… On pourrait tout aussi bien évoquer Arcturus, groupe norvégien de Metal Atmosphérico-Symphonique Expérimental, tirant évidemment son nom d’une étoile. Mais il y a aussi les Allemands d’Obsidian Gate qui évoluent dans ce style caractéristique, et il convient de ne pas les oublier ; on verra pourquoi… Avec “Aeons of Magick“, Sirius semble donc s’inscrire dans la même logique conceptuelle que les groupes sus-cités, et je ne vais pas manquer de vous expliquer pour quelles raisons…

Sirius, comme vous le savez probablement, est une étoile. Une étoile, oui, mais pas n’importe laquelle… Dans certaines cultures, quelque part entre ésotérisme et astronomie, Sirius est effectivement l’étoile la plus brillante de notre galaxie, ce qui lui vaut naturellement le nom de “soleil de la Voie Lactée”. Pour ces cultures, de la même manière que les astres gravitent autour du soleil dans notre système solaire, la Voie Lactée toute entière (dont notre propre soleil) gravite autour de Sirius. Ainsi, on comprend déjà mieux la cohérence globale du groupe quand on jette un œil sur la pochette ou plus précisément sur le logo. La pochette représente sans équivoque le système héliocentrique potentiellement en vigueur dans notre galaxie, comme en témoigne ce zoom sur Sirius. L’astre apparaît naturellement flamboyant et immense à côté du reste de la galaxie, quasiment noyée dans un bleu intersidéral ; d’autant que le soleil galactique semble être mythifié par un cercle spirituel – pour ne pas dire ésotérique – qui l’entoure. Détail intéressant : il semblerait que Sirius, sur le dessin, s’apparente à la partie centrale d’un œil (pupille et iris), alors que la galaxie en forme le contour. Concernant le logo en particulier, il est clair que ce dernier s’inscrit parfaitement dans l’esprit de la pochette puisqu’il glorifie lui aussi Sirius, le supposé “soleil des soleils” dont nous venons de parler.

Comme vous pouvez vous en douter, ce n’est pas tout… Sirius, le groupe, a aussi pris soin de rédiger des textes qui soient les plus proches possible du concept pictural. C’est en cela que l’on aura le plaisir de retrouver dans les paroles un véritable hommage à l’espace. Et, on en conviendra, le plaisir s’avère d’autant plus intense que la musique est parfaitement bien adaptée à la situation…

Musicalement, nous sommes quelque part dans la discographie de Limbonic Art, entre “In Abhorrence Dementia” et “Epitome Of Illusions” (version réenregistrée des démos précédant “Moon In The Scorpio”) avec un chant qui ressemble à s’y méprendre à celui d’Ihsahn dans “In The Nightside Eclipse“. En fait, “Aeons of Magick” est globalement moins emphatique et diversifié qu’”In Abhorrence Dementia” mais reste plus travaillé et symphonique qu’”Epitome Of Illusions” ; d’où la place intermédiaire que je lui ai attribuée. Les pistes instrumentales sont, par exemple, symptomatiques de cette place. En effet, que ce soit “The Stargate” ou “Beyond The Scarlet Horizon”, on reste bel et bien entre un “Oceania” mélancolique et un “Arctic Odyssey” orchestral. À propos des chansons au sens strict du terme, il faut reconnaître que les compositions sont globalement trop homogènes, et c’est quelque peu regrettable. Tout ceci nous donne presque l’impression que le groupe, malgré son talent, n’est pas créatif. Limbonic Art est un bonne influence, et donc une bonne base de travail compositionnel. Cependant, il faut savoir s’en détacher, et se faire violence pour acquérir une autonomie dans le milieu, pour imposer sa marque de fabrique. Il faut aussi savoir introduire un minimum de variations dans les compositions, sans quoi on sombre automatiquement dans une logique de bloc compact qui lasse généralement l’auditeur à terme, ce dernier ayant l’impression d’écouter à chaque fois la même piste.

D’un certain point de vue, on pourrait dire qu’il y a malgré tout de l’innovation puisque “Aeons of Magick” n’est pas un plagiat pur et simple d’un album de Limbonic Art en particulier, vu qu’il est dans une position intermédiaire entre “In Abhorrence Dementia” et “Epitome Of Illusions”. Seulement, ce qui est gênant, c’est que Sirius a aussi été précédé dans cette entreprise par Obsidian Gate (nous y voilà…) avec “The Nightspectral Voyage”. La conséquence, c’est que Sirius arrive presque comme un cheveu sur la soupe avec rien de bien nouveau à nous proposer. Néanmoins, sur ce dernier point, on ne tiendra pas vraiment rigueur à Sirius dans la mesure où il est très peu probable que les Portugais aient eu connaissance des travaux des Allemands ; déjà parce qu’Obsidian Gate est un groupe à notoriété limitée, mais aussi parce qu’un intervalle de temps assez court sépare “Aeons of Magick” de “The Nightspectral Voyage”…

Ceci étant dit, depuis le début de ma chronique, je parle beaucoup de Limbonic Art, et je pense que cela n’a échappé à personne. Mais pour ceux qui ne seraient pas familiers avec les productions de ce groupe, surtout avec “In Abhorrence Dementia” et “Epitome Of Illusions” dont il est question ici, il m’incombe d’apporter de plus amples informations afin de livrer une analyse compréhensible par tous.

Aeons of Magick“, c’est quoi exactement ? Eh bien, c’est du Black Symphonique, au sens propre du terme. Ici, le clavier est quasi omniprésent, à tel point qu’il noie en partie les autres instruments dans ses nappes symphoniques sophistiquées. Mais justement, l’utilisation grandiloquente de cet instrument fait que la dénomination “Black Symphonique” prend tout son sens ; et ce d’autant plus que la production est très correcte. Les pistes instrumentales évoquées plus haut, à savoir “The Stargate” et “Beyond The Scarlet Horizon”, en sont des preuves éloquentes car le clavier y est ici le seul acteur, avec néanmoins quelques percussions en toile de fond pour “The Stargate”. “The Stargate”, justement… Il faut avouer que ce morceau porte particulièrement bien son nom… Vous connaissez sans doute le film de science-fiction éponyme ou la célèbre série associée – “Stargate SG-1″ – avec toutes ses dérivées, qui mettent en scène des humains ayant découvert une porte des étoiles permettant de voyager à travers la galaxie. Dans le cas présent, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a comme une similitude réelle entre ce que nous propose Sirius avec “The Stargate” et les bandes son symphoniques associées aux réalisations cinématographique ou télévisuelle que l’on vient d’évoquer. Même constat, ou presque, avec “Beyond The Scarlet Horizon” qui, sans être similaire aux bandes son de “Stargate”, incarne bien l’esprit présent dans de nombreuses musiques de films. Remarquez, les “vraies” chansons de l’album ne sont pas non plus à négliger dans le cadre de ce constat car les compositions de Sirius pourraient tout à fait être des musiques de films, avec néanmoins le côté Metal en plus.

Un mot sur le groupe… Sirius est né en 1994 de la volonté d’un seul homme : un certain Draconiis. À la base, il devait s’agir d’un projet solo, mais trois ans plus tard, suite à l’éclatement de Twilight, groupe de Metal Portugais où jouait également Draconiis, ce dernier fut rapidement rejoint dans le projet Sirius par ses camarades du groupe défunt. Un premier effort – “… The Eclipse (The Summons Of The Warriors Of Armageddon)” -, démo saluée par la critique, verra le jour peu de temps après cette collaboration. Mais c’est en 1999, fière de son contrat avec Nocturnal Art Productions, que la formation présenta “Aeons of Magick“, son premier véritable album et l’objet de toutes nos attentions aujourd’hui. Alors, bien sûr, un détail qui n’échappera pas aux connaisseurs est le label avec lequel Sirius a signé après sa démo. Oui, c’est effectivement celui qui a fait la renommée de Limbonic Art. Quelle surprise, me direz-vous…

Finalement, s’il fallait ne retenir qu’une seule chose de cette chronique, c’est donc bien qu’”Aeons of Magick” est un album fort sympathique à écouter pour tout admirateur de Black Symphonique, et notamment pour tout fan invétéré de Limbonic Art, véritable monument du style. Malheureusement, on regrettera le manque d’engagement flagrant de Sirius avec cet opus qui fait tout sauf sortir des sentiers battus. Le talent est là, mais l’inspiration manque cruellement. Et, soit dit en passant, ce n’est pas parce que Therion a sorti un “Sirius B” et Gojira un “From Mars To Sirius” bien après ce “Aeons of Magick” des Portugais qu’il faut y voir une relation de cause à effet… Peut-être Draconiis et sa bande devraient-ils revenir sur terre car ce n’est pas en levant simplement les yeux vers le ciel que l’inspiration va forcément pleuvoir…