Sothis : De Oppresso LiberDe Oppresso Liber“… Voilà bien une expression qui a de quoi intriguer les non latinistes, une expression dont le sens ne saute pas aux yeux à brûle-pourpoint. Mais, disons-le d’emblée, si le groupe a choisi de mettre cette locution aux premières loges en intitulant son album de la sorte, ce n’est certainement pas un hasard, et vous ne tarderez pas à découvrir pourquoi…

Sothis, en plus d’être la déesse symbolisant Sirius dans la mythologie égyptienne – la plus étincelante de toutes les étoiles pour les simples Terriens que nous sommes -, est un groupe de Black Metal Symphonique qui nous vient tout droit des États-Unis ; de Los Angeles dans l’État de Californie, pour être plus précis. La formation américaine, née en 1999, se compose grosso modo pour l’occasion de Drogoth au chant, Scathe et Nylock à la guitare, Keres à la basse, Dross à la batterie, et, pour la touche féminine, Asperia aux claviers. À noter que Scathe et Dross sont les membres fondateurs.

Après trois sorties commerciales autoproduites – une démo en 2005, un bootleg officiel en 2006 et un DVD relatant les exploits scéniques du quintette lors d’un concert mexicain l’année suivante -, nos musiciens yankees ne parviennent pas vraiment à percer dans le milieu du Black Symphonique, restant en vain dans l’ombre des géants de ce monde, des géants qui ont une longueur d’avance sur eux, un avantage concurrentiel d’une dizaine d’années… Et si vous ne voyez pas à qui je fais référence, je vous suggère de vous tourner vers la Norvège ; là, vous aurez sûrement des éléments de réponse…

Mais le groupe n’a pas dit son dernier mot, et c’est en 2008 qu’il débarque en force avec ce “De Oppresso Liber“. J’ai bien dit “en force” parce que, cette fois-ci, le groupe n’a visiblement pas lésiné sur les moyens pour se faire connaître et élargir son public… MySpace digne d’un groupe comme Dimmu Borgir, pochette et livret soignés à l’extrême, deux clips en haute définition, signature avec le label mythique Candlelight Records, production propre grâce au mixage d’Andy LaRocque (cf. King Diamond) dans ses Sonic Train Studios suédois… Décidément, rien n’a été laissé au hasard pour aguicher les fans potentiels. Stratégie commerciale et financière, diront certains. C’est un fait, reconnaissons-le. Mais reconnaissons aussi qu’il y a peut-être mieux que le Black Metal pour se remplir les poches en ce bas monde. À méditer…

Allez, je suis sûr que vous trépignez maintenant d’impatience à l’idée de savoir ce que signifie cette fameuse locution latine “De Oppresso Liber“… Le cadre étant posé, vous êtes désormais en mesure de comprendre les tenants et aboutissants de ces trois mots ; trois mots qui ne constituent rien d’autre que la devise des forces spéciales de l’armée américaine. Eh oui, “exempt de l’oppression”, telle est la devise qui motive ces hommes au quotidien pour défendre la paix dans le monde. Mais comme vous pouvez vous en douter à la vue de la pochette pour le moins explicite, Sothis a pris soin de détourner ce slogan militaire national pour qu’il épouse les formes du style musical pratiqué, à savoir le Black Symphonique, rappelons-le. Un tel détournement est peut-être un pied de nez à la nation américaine ; un pied de nez qui semble d’ailleurs faire écho à “Sinister Nation” – un morceau issu de la démo de 2005 – et à son clip choc, engagé et dénonciateur des atrocités du monde dans lequel nous vivons. Je vous invite en cela à y jeter un œil non seulement parce que le clip vaut le coup, mais aussi parce que la musique risque bien de vous décoiffer…

Naturellement, vous imaginez qu’en tant que chroniqueur psychorigide sur la question de l’exhaustivité, je n’ai pas pu m’empêcher d’aller chercher plus loin une éventuelle signification sous-jacente. J’en suis donc venu à me demander si, finalement, les soldats américains n’étaient pas en fait les diables empalant les anges, les monstres qui ont massacré violemment des innocents dans leur quête paradoxale de libération. Bien entendu, le parallèle avec la guerre en Irak n’échappera ici à personne, et la simple présence du drapeau américain dans le clip de “Of Night And Silence” montre qu’il y a peut-être un lien réel… Ceci étant dit, je ne voudrais en aucun cas vous induire en erreur en vous noyant dans des raisonnements fallacieux, donc sentez-vous libres d’ignorer le bien-fondé de mon analyse et de mettre à l’écart ces possibles élucubrations de ma part.

S’il n’y a donc pas de sens caché, on assiste simplement à un combat classique entre anges et démons, un combat que la religion chrétienne n’a eu de cesse de représenter à travers les âges, et qui continue de déchaîner les passions (je vous renvoie évidemment au roman “Anges & Démons” de Dan Brown et à son adaptation cinématographique). Mais à la différence de ce que Gustave Doré représentait dans ses célèbres illustrations sur le sujet, par exemple, ce sont ici les anges qui se font massacrer, comme si les anges déchus d’antan été revenus pour assouvir leur soif inextinguible de vengeance et ainsi reprendre la place qui était la leur avant d’avoir été bannis du Paradis. D’ailleurs, j’imagine, sans trop divaguer comme tout à l’heure, que le démon que nous voyons au premier plan et qui enfonce sauvagement sa lance dans une poitrine angélique n’est autre que Lucifer, le Diable. Ses ailes décharnées et noires comme le charbon, ses cornes acérées, le pentagramme visiblement marqué au fer rouge sur la chair de son pectoral gauche, et l’expression maléfique qui se dégage de son visage ne laissent pas de grands doutes quant à son identité… Petite anecdote, en outre : il me semblerait aussi tout à fait logique que, dans le cas présent, la victime du Démon suprême ne soit autre que l’archange Saint Michel, défenseur en chef des forces du bien et de la foi chrétienne. Son exécution en direct, ainsi que celle des anges masculins et féminins combattant à ses côtés, donne à ce dessin des allures de fresque apocalyptique et sonne le glas d’un monde à jamais anéanti, comme si l’issue du Jugement Dernier devait inéluctablement mener à l’avènement des forces du mal.

Point positif : nous savons plus ou moins à quoi nous attendre avec cet album, musicalement parlant, à partir d’un simple regard. En effet, avec Satan à l’honneur, il y a très peu de chances, comme vous le savez, de tomber sur un album de Power Metal Européen… Le Black est le style qui s’impose alors tout de suite à l’esprit, et ceci est largement compréhensible, d’autant plus si l’on jette un bref coup d’œil aux paroles, tout à fait typiques. Il s’avère, en effet, que le groupe s’exprime énormément sur l’étreinte des ténèbres, sur l’influence du mal, et s’intéresse particulièrement à la mort qui est associée à ce sombre tableau. Le mensonge est aussi un élément récurrent, un élément qui s’inscrit par extension dans la thématique inéluctable du vice. Seulement, pour revenir à la pochette, on en conviendra qu’il y a un peu trop de couleurs pour coller à l’imagerie du Black Traditionnel… À ce petit jeu-là, on est vite amené à extrapoler et à parier in fine sur le Black Symphonique. Bingo !

D’ailleurs, à peine avons-nous le temps de lancer le disque que notre oreille s’en aperçoit déjà. L’album commence effectivement par un morceau assez énergique et accrocheur intitulé “Of Night And Silence” ; un morceau dont les premières notes de clavier rappelle immédiatement le morceau “Pits Of The Cold Beyond” de Limbonic Art, issu de l’album “Ad NoctumDynasty Of Death”. Sachez que la fougue échevelée de Limbonic Art qui se dégage dans ce morceau n’est pas reproduite, mais je tenais juste à faire la remarque car la mélodie reste la même. Ceci dit, comme je le disais à l’instant, “Of Night And Silence” ne manque pas de punch avec ses blasts omniprésents, ses riffs de guitares véloces et agressifs, ses atmosphères à la fois noires et grandiloquentes, et son chant démoniaque. Le ton est donné, et d’une belle manière.

Le second morceau, le titre éponyme, ne fait que confirmer nos premières impressions… Les compositions sont encore une fois assez agressives et bien exécutées. Chaque instrument est à sa place et la production, très satisfaisante, contribue à ce rendu de qualité. Pas étonnant, donc, que le quintette américain ait choisi de réaliser une vidéo pour chacune de ces deux premières chansons ; surtout que, nous allons le voir, nous tenons là, à mon humble avis, les deux plus grandes réussites de l’album. Tant que nous y sommes, signalons aussi la pertinence des clips qui restent parfaitement cohérents au regard du concept entretenu… Je vous passe les détails.

Sinon, malheureusement, plus on avance, et plus le disque peine à retenir notre attention. S’il tend à s’essouffler à mesure que le temps s’écoule, c’est tout simplement parce que le groupe a sous-estimé l’importance d’une diversification des morceaux au sein d’un même album, à l’instar de Dimmu Borgir avec “In Sorte Diaboli“. Le tout est beaucoup trop homogène, en somme, et il aurait été judicieux de varier davantage les riffs pour le confort de l’auditeur. Le plus gros effort que le groupe ait fait à ce niveau-là est certainement incarné par “Obsidian Throne”, morceau globalement plus lent et mélodique que le reste et jouissant donc d’une sensibilité propre, clairement identifiable. Sauf qu’une fois de plus, on ne peut s’empêcher de penser à Limbonic Art, et surtout à “As The Bell Of Immolation Calls” cette fois-ci, également issu du très bon “Ad Noctum“. Les sons de cloches utilisés par Sothis dans “Obsidian Throne”, par exemple, sont déjà très révélateurs…

Nonobstant, certains autres morceaux parviennent malgré tout à tirer leur épingle du jeu. À mon sens, c’est le cas notamment de “Defiance” et “Perpetual” ; “Defiance” grâce à son riff principal assez aérien et mélancolique, et “Perpetual” grâce à son efficacité redoutable à l’image de son départ en trombe, terriblement orchestral.

Ceci étant dit, j’aimerais maintenant me concentrer plus particulièrement sur les atmosphères véhiculées par le clavier car c’est ici un élément important. Comme vous le savez certainement, le Black Symphonique est très friand de certaines sonorités bien spécifiques, des sonorités qui reviennent de fait de manière récurrente dans le style. Et, avec “De Oppresso Liber“, Sothis ne déroge pas vraiment à la règle parce que le quintette use et abuse du début à la fin des sonorités bien connues du public avide de Black Symphonique. Pour ceux qui comprennent un minimum le jargon de claviériste, je fais surtout référence à l’increvable String Ensemble, au Choir Aah, mais aussi au Church Organ ; éléments qui composent grosso modo la recette magique du claviériste de la période “Enthrone Darkness Triumphant” / “Spiritual Black Dimensions” de Dimmu Borgir. Donc si l’envie vous prend d’écouter “De Oppresso Liber“, ne vous étonnez pas si l’atmosphère vous est quelque peu familière. Au vu des sonorités utilisées, rien n’est plus normal a priori…

Que faut-il retenir de cet album, in fine ? Eh bien, je dirais qu’il ne fait aucun doute que nos yankees ont du talent… L’Amérique n’est pas fondamentalement la terre du Black Symphonique, nous le savons, et elle a un retard conséquent dans ce domaine par rapport à l’Europe, véritable berceau du style dans la première moitié des années 1990. À défaut de rattraper cet avantage historique indéniable avec cette offrande, Sothis s’en sort plutôt bien avec des compositions classiques mais efficaces. Sans révolutionner ni même faire évoluer le style, “De Oppresso Liber” a au moins le mérite d’être un album plaisant à écouter. En attendant de nouveaux méfaits de la part de ce groupe jeune et impétueux, avis aux amateurs…



Recently:


You must be logged in to post a comment.

Name (obligatoire)

Email (obligatoire)

Site web

XHTML: You can use these tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Share your wisdom