Abigail Williams : In the Shadow of a Thousand SunsL’Amérique et le Black Metal Symphonique… Non, ce n’est pas antinomique, contrairement à ce que vous pensez probablement. Il est bien vrai que les racines de ce style sont à chercher dans la froideur hivernale des vastes forêts norvégiennes, on ne le répètera jamais assez. Cependant, convenons que la genèse de cette symphonie obscure est maintenant achevée depuis bien longtemps. Il serait en cela absurde de se cantonner à la Norvège, pour peu que vous soyez un explorateur musical en quête de perles oubliées ou passées inaperçues. Pour les plus téméraires d’entre vous, sachez qu’il est même possible de s’aventurer au-delà des frontières de l’Europe, continent sacré pour le Black Symphonique car c’est ici que résident les dinosaures du style… Alors, prêts pour le dépaysement ? Allons-y : direction les États-Unis !

Une fois plongés dans le contexte qui nous intéresse ici, nous ne pouvons nier l’évidence : le Black Symphonique yankee n’est pas une institution dans le monde, et aux États-Unis, rares sont les groupes qui ont réussi à se faire un nom dans le milieu. Le plus illustre de tous les exemples de réussite américaine dans le domaine est certainement Dragonlord. Mais il n’y a pas de secret ni de recette magique : la notoriété des musiciens ex ante a pesé lourd dans la balance. Et si je vous dis que c’est Eric Peterson, guitariste de Testament, groupe de Thrash américain immensément réputé, qui est à l’origine du projet Dragonlord, je pense que vous voyez où je veux en venir…

Mais en 2005, les choses s’accélérèrent… Un certain Ken Bergeron alias Sorceron, simple citoyen de Phoenix en Arizona, décida de former un groupe de Metal. Ce groupe, nous le connaissons aujourd’hui sous le pseudonyme d’Abigail Williams, et c’est ce groupe qui attire toute notre attention en ce moment même. Après de nombreux changements de line-up et plusieurs tentatives infructueuses pour se faire connaître, matérialisées notamment par la diffusion sur Internet d’une première démo dès 2005 – “Gallow Hill” –, par la sortie officielle d’un EP l’année suivante – “Legend” –, mais aussi par la participation active à des concerts dont une tournée avec Dark Funeral et Enslaved, Abigail Williams finit par se mettre en stand-by pour une durée indéterminée en début d’année 2007. Mais la trêve fut finalement de courte durée… En effet, grâce à l’inspiration foisonnante de Ken Sorceron au cours de cette pause (et c’est un euphémisme car ce dernier a presque tout écrit et composé…), la formation parvint à se remotiver rapidement et entra du même coup en studio l’année suivante pour enregistrer sa première œuvre intégrale : “In the Shadow of a Thousand Suns“. Fin octobre – soit même pas deux mois après la sortie de “De Oppresso Liber” des compatriotes de Sothis – ce disque atterrit dans les bacs, et la suite, laissez-moi vous la raconter…

À l’instar de Sothis, Abigail Williams n’a pas eu peur de mettre la main au porte-monnaie pour frapper fort avec cet album et ainsi mettre toutes les chances de son côté dans sa recherche de public. En témoignent entre autres le merchandising à tire-larigot, le soin apporté au niveau graphique (je pense notamment à la pochette et au livret), la signature avec le label géant Candlelight Records, les collaborations prestigieuses (on y reviendra…). Dans ce cas de figure, certains diront une fois de plus qu’il s’agit là d’un business, et seulement d’un business… Ce à quoi je réponds comme toujours que la musique “professionnelle” et l’industrie du disque sont un peu les deux faces d’une même pièce. On a beau dire et beau faire, ces deux faces sont intimement liées et ne peuvent être dissociées. Donc, pour ceux que l’aspect commercial rebute, je vous suggère de réfléchir posément à tout ça avant de jeter la pierre à cet album, sans même l’avoir écouté…

Ceci étant dit, entrons justement dans le vif du sujet : la sphère musicale de l’album.

In the Shadow of a Thousand Suns” démarre gentiment sur une intro modestement intitulée “I”, une intro qui s’avère assez courte puisqu’elle n’atteint même pas les quarante secondes. Mais ces quelques instants suffisent à l’auditeur pour se mettre dans le bain, “I” nous offrant une sorte de symphonie nocturne, certes brève, mais terriblement immersive. À partir de là, il devient déjà clair que nous allons avoir affaire à du Black Symphonique car, il faut bien le dire, ce type d’entrée en matière n’est pas nouveau. Cradle Of Filth, par exemple, a toujours pris soin d’envoûter ses auditeurs avec ses introductions grandiloquentes et baroques, ce qui est aussi le cas d’un groupe comme Dimmu Borgir au début du majestueux “Puritanical Euphoric Misanthropia”.

Notez que citer cet album ici n’est pas du tout un geste anodin de ma part, et vous en avez la confirmation dès que les premières notes de “The World Beyond” retentissent… Âmes sensibles s’abstenir : la transition entre “I” et “The World Beyond” est la même qu’entre “Fear And Wonder” et “Blessings Upon The Throne Of Tyranny” dudit album, à savoir particulièrement abrupte ! Tout à coup, la pureté du charme orchestral laisse place, sans pour autant s’effacer, à une rage dévastatrice, à une fureur implacable, comme si nous étions brutalement extirpés d’un rêve pour être confrontés aux dures réalités de la vie. Et autant le dire d’emblée, cette agressivité, cette puissance musicale rythme la quasi-intégralité de l’album, et n’est donc pas sans évoquer la démarche même de “Puritanical Euphoric Misanthropia” sur toute la ligne. Outre “The World Beyond” dont nous venons de parler, nous avons effectivement dans chaque chanson au moins un riff qui se démarque par sa furie : “Acolytes” (cf. 03:03), “A Thousand Suns” (cf. 01:45), “Into The Ashes” (cf. succession de riffs après l’intro au clavier), “Smoke And Mirrors” (cf. 04:00), “Empyrean : Into The Cold Wastes” (cf. riff introductif), “Floods” (cf. 04:03), “The Departure” (cf. 01:03).

Bien entendu, la batterie y est pour beaucoup avec tous ses blasts échevelés en long, en large, et en travers ; blasts qui s’avèrent techniquement irréprochables. Et même si ce n’est pas l’inimitable Nicholas Barker qui est aux manettes, il serait malvenu de se plaindre car c’est bel et bien Trym Torson – le batteur d’Emperor en personne – qui est venu donner un coup de main à Abigail Williams pour l’enregistrement des parties de batterie. Remarquez, l’expression “coup de main” n’est pas forcément la plus appropriée à la situation car Trym a effectivement fait la plus grosse part du boulot, et n’a laissé que les morceaux “Acolytes”, “Empyrean : Into The Cold Wastes”, et “Floods” à Sam Paulicelli ou “Samus” (qui se débrouille très bien lui aussi, comme vous pourrez le constater par vous-mêmes si vous écoutez ces pistes…).

Tant que nous sommes dans les invités de marque, permettez-moi une petite digression… Trym Torson est un invité de choix, c’est certain. Mais cela ne doit pas non plus faire oublier la présence de James Murphy, monstre sacré du Death/Thrash Metal américain pour ses nombreuses contributions de prestige en tant que guitariste. Death, Obituary, ou encore Testament dont nous avons parlé tout à l’heure, font partie de son palmarès impressionnant. Fort de son expérience en tant que musicien mais aussi en tant que producteur et ingénieur du son, Murphy nous offre donc là une production propre et sans bavure, et il se permet même un petit solo au beau milieu de “The World Beyond“. Comme quoi, l’appel de la guitare est bel et bien irrésistible…

Revenons à nos moutons. Pour ce faire, je vous mets en garde : les apparences sont parfois trompeuses…

D’abord, il me paraît important de signaler que “In the Shadow of a Thousand Suns” n’est pas un vulgaire plagiat de Dimmu Borgir, même si l’affiliation se fait naturellement, tant les similitudes sont prégnantes. Ce que nous propose Abigail Williams ici, c’est un Black/Death Metal Symphonique assez rentre-dedans et massif à l’image du mythique “Puritanical Euphoric Misanthropia”. Cependant, le rendu n’est pas exactement le même…

Premièrement, le chant de Sorceron est tout à fait différent de celui de Shagrath. Nous avons droit à une voix Black, certes, mais cette dernière s’avère beaucoup plus stridente que celle du leader norvégien ; ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle vient titiller Dani Filth sur son territoire… Pour être franc, je pense qu’elle est plutôt à rapprocher de la voix d’Ihsahn sur “In The Nightside Eclipse“… Bref. À noter aussi la maigre présence d’un chant clair que l’on peut entendre au début du morceau “A Thousand Suns” (et qui est particulièrement raté…) ainsi qu’à la fin de “The Departure“, accompagné pour l’occasion par la voix de la claviériste, Ashley “Ellyllon” Jurgemeyer. Rien de bien conséquent, donc, à côté de la contribution vocale de qualité d’ICS Vortex dans “Puritanical Euphoric Misanthropia”. D’ailleurs, ici, le bassiste, Thomas G. Plaguehammer, garde la bouche fermée…

Deuxièmement, le jeu de guitare (de Sorceron, encore lui) repose, la plupart du temps, sur un son bien particulier, un son qui est très connu dans le monde du Black Symphonique puisque c’est Emperor qui en est plus ou moins à l’origine et qui avait l’habitude de s’en servir. Ce point est assez difficile à expliquer, en réalité, puisqu’il fait intervenir la subtilité de l’oreille. Mais je suis sûr qu’avec un peu d’attention, vous finirez bien par comprendre ce que j’entends par là. Inutile, donc, de vous assommer avec une description qui s’annoncerait plus absconse qu’autre chose…

Troisièmement, il faut bien le dire, la belle Ashley Ellyllon nous offre ici une prestation qui reste indéniablement personnelle. Ses orchestrations ont effectivement un penchant gothique affirmé par moments, ce que l’utilisation non négligeable du piano vient appuyer. Pour faire d’une pierre deux coups en illustrant cette dimension atmosphérico-gothique du clavier, citons bien sûr “A Semblance Of Life”, le seul interlude de l’album ; interlude qui se présente à nous sous la forme d’un instrumental à la Cradle Of Filth, et que l’on peut aisément rapprocher de “A Melody Of Coming Nightmare” de Black Countess. En somme, dans cet album, la présence du clavier – et par extension du piano – insuffle une sorte de noirceur esthétique, de violence baroque à la musique qui a de quoi séduire. Mais attention, rien à voir avec l’inimitable “Moon In The Scorpio” de Limbonic Art, quand bien même j’utilise là des adjectifs qui pourraient vous faire penser à cette œuvre.

En tout état de cause, les interventions du clavier rappellent bien le concept de cet album, et notamment sa pochette. Ici, le message visuel est très clair : le groupe a évidemment voulu rendre hommage aux ténèbres, ce que le titre de l’album ne fait que confirmer. À noter tout de même que le dessin réalisé par Toshihiro Egawa n’est pas fondamentalement original… Le tout nous est assez familier, et ce pour une raison très simple : nous sommes sur le terrain de jeu pictural du célèbre Necrolord (Kristian Wåhlin), illustrateur de talent. Un ciel obscur, une forêt, des montagnes, de la neige, une forteresse, des monstres ; tout ça, dans un océan de violet… Autant dire que l’on a là tous les éléments – ou presque – constitutifs de la pochette de l’incontournable “In The Nightside Eclipse” d’Emperor. Doit-on voir cela comme un clin d’œil aux géniteurs du Black Symphonique ? Possible. Quoi qu’il en soit, les similitudes graphiques sont plus qu’évidentes. La seule véritable liberté que l’illustrateur japonais ait prise concerne probablement le choix des monstres car, à ma connaissance, il n’est pas commun de trouver une sorte de kraken et des guivres réunis sur une pochette de Black Symphonique. “Mare Nostrum” de Stormlord pourrait me contredire, mais c’est encore une exception qui confirme la règle…

“A fortress of evil surrounded by darkness.” Telle est la première phrase hurlée par Sorceron dans “Floods”, une phrase qui pourrait tout à fait être employée pour la description de la pochette. Si je cite cette phrase, c’est donc parce qu’elle a le mérite de montrer à elle seule la cohérence conceptuelle de cet album. Et effectivement, si l’on s’y intéresse de près, on voit très bien que les textes du groupe abordent principalement des thèmes classiques comme l’étreinte des ténèbres et du mal, le pouvoir de la lune, ou le froid saisissant des vents hivernaux ; thèmes qui rejoignent plus ou moins la symbolique de la pochette. Petite anecdote amusante : “Smoke And Mirrors” pourrait entre autres faire écho à la quasi-symétrie axiale en vigueur dans la réalisation de Toshihiro Egawa ! Mais là, je divague peut-être un peu trop…

Là où je ne divague pas, en revanche, c’est en vous disant que la formation américaine a choisi son pseudonyme en connaissance de cause. Abigail Williams, tel est en effet le nom d’une des jeunes femmes à l’origine du massacre d’innocents en 1692 à Salem Village dans le Massachusetts. Cette année-là, Abigail Williams, entre autres, se mit à se comporter d’une façon volontairement très étrange devant les autres citoyens. Ainsi, les médecins l’ayant auscultée, naturellement incapables de diagnostiquer l’origine de cette fausse pathologie, en déduisirent qu’une puissance extérieure était responsable de cet état, une puissance qui échappait aux lois de la science stricto sensu. Bien sûr, dans la conscience collective de l’époque, largement en proie à des croyances surnaturelles, c’est la sorcellerie et le satanisme qui s’imposèrent d’emblée. Et dans ce marasme de la perception, dans cette hystérie de groupe à grande échelle, Abigail Williams parvint à déployer ses plans machiavéliques et dénonça en masse des individus, censés être responsables de son délire mythomane. Ces individus – innocents, s’il en est – furent enfermés, “jugés”, puis exécutés. Comme vous pouvez le constater, cette histoire a le mérite de nous prouver une fois de plus que la bande à Sorceron reste assez cohérente dans son concept malsain. Et puis, comme il s’agit avant tout d’une histoire américano-américaine, on peut y voir aussi un moyen pour le groupe d’affirmer son origine yankee et son souhait de proposer du “made in USA”.

Finalement, avec ce “In the Shadow of a Thousand Suns“, Abigail Williams a indubitablement réussi à tirer son épingle du jeu en se forgeant une réputation internationale, et en se hissant du même coup en tête du peloton américain en matière de Black Symphonique. Et même si cet album n’a rien de bien révolutionnaire, on peut au moins reconnaître que les musiciens ayant participé à son élaboration ont fait du bon travail. D’une certaine façon, ils n’ont donc pas volé leur nouveau statut. Quoi qu’il en soit, quel parcours étonnant pour un groupe initialement inspiré par la scène Metalcore, n’est-ce pas ?



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