Slayer : Decade of Aggression
Cette décennie d’agression thrash-metallique n’est pas achevée que certaines évidences s’imposent à la majorité des metalheads. Il en va ainsi de l’hommage unanime que les thrashers rendent avec dévotion à leur suzerain incontestable : Slayer est bien maître en son royaume, en ces premières années 90. Il a pour lui la légitimité des groupes fondateurs, grâce au redoutable Show No Mercy, dès 1983. Il repousse un peu plus loin les limites de la noirceur avec l’enchaînement Haunting the Chapel / Hell Awaits, à l’heure où ses principaux concurrents Metallica et Exodus bâtissent leur légende. Il fait front avec une rage ultime avec Reign in Blood quand les Dark Angel ou Kreator repoussent les limites de l’intensité et de la violence en cette année 86. A l’instar de Metallica et de son And Justice For All, il sait brillamment évoluer avant l’heure vers un univers plus lourd et suffocant, au travers du sous-estimé South of Heaven, tandis que le thrash vit son heure de gloire et connaît l’affluence maximum des nouveaux groupes en quête de gloire.
Surtout, quand son plus grand rival est sur le point de virer définitivement de bord en préparant son Black Album, Slayer se paie le luxe d’un album synthèse flirtant avec le sans-faute, Seasons in the Abyss.
En sept années, cinq albums et un EP non moins légendaire, les Californiens ont marqué le thrash metal au fer rouge, aucun concurrent ne pouvant afficher une discographie aussi prolixe que qualitative. Cela explique sans doute le débat toujours aussi vif pour statuer sur l’uvre la plus marquante du quatuor.
Sauf qu’à vouloir à tout prix faire un choix définitif relève de la gageure, tandis que l’on oublie trop vite un aspect fondamental de la construction de la légende Slayerienne : sa force scénique démoniaque. Le groupe reprenant à son compte le terme allemand controversé Wehrmacht, littéralement machine de guerre, que les bienséants s’échineront stupidement à considérer comme une provocation idéologique, le fait est que la définition est définitivement taillée pour Slayer, tant ses shows dantesques viennent parachever l’uvre destructrice d’une discographie impitoyable.
Aussi, à la question du meilleur album de Slayer, le groupe lui-même a sans doute apporté sa réponse la plus cinglante, avec la sortie du double live Decade of Aggression, en 1991, issu de la tournée mythique de Seasons in the Abyss.
Si l’exercice de l’album live fût bien souvent un passage obligé pour bon nombre de groupes, masquant ici des obligations contractuelles avec un label peu scrupuleux, là un moyen d’occuper l’espace et de gagner un peu d’argent lors de passages difficiles, Decade of Aggression est le fruit d’une logique implacable : Slayer triomphe là où il est le meilleur, à l’apogée de sa carrière.
Bien sûr, le parachèvement de l’uvre nécessite la réunion de tous les ingrédients indispensables.
En premier lieu, et ce n’est pas toujours une mince affaire, la qualité sonore. Premier critère, premier coup de maître. Le rendu est absolument exceptionnel de clarté et de puissance, l’atmosphère titanesque du live jaillit à chaque note. On relève notamment un parfait équilibre entre la présence extra-musicale (le public est très présent) et la précision de l’exécution. Bien entendu, les musiciens sont à leur sommet : le duo Hannemann / King est irréprochable, écrasant tout par la puissance de ses riffs et époustouflant de maîtrise au niveau des soli, Tom Araya fait preuve d’un charisme et d’une autorité au chant qu’il n’a malheureusement plus dans ses prestations actuelles; quant au métronome Lombardo, il évolue sur une autre planète…
En fait, en comparaison des albums studio, le thrash metal de Slayer semble animé d’une force supplémentaire incontestable qui donne la chair de poule. Plus fort, plus vite, plus puissant, plus possédé, Slayer écrase tout sur son passage. Non content de ne déplorer aucune perte au niveau de la finesse des compositions des albums, chacune d’entre elle prend une teinte organique et viscérale bluffante.
Bien entendu, le deuxième ingrédient de l’alchimie vient d’une track-list qui frôle la perfection. On relèvera que la richesse discographique du groupe l’a obligé de fait à aller vers le format du double album, ce qui permet d’offrir un choix non moins cornélien de vingt et un titres tous aussi légendaires les uns que les autres. Pour aller plus loin dans la dithyrambe, même le positionnement des différents titres est exempte de défaut.
De l’intro rituelle par Hell Awaits, déjà quasi paroxystique dans la communion avec un public en fusion, aux enchaînements absolument démoniaques, Slayer sait y faire.
Il en va ainsi du terrible Mandatory Suicide, écrasant de puissance et de lourdeur malsaine, qui prépare copieusement le déchaînement cataclysmique de Angel Of Death, qui prend une toute autre ampleur que la version album, dès le cri déchirant d’Araya annonçant la tempête.
Il n’est pas question de se lancer ici dans une longue litanie égrenant les morceaux, la seule évocation de leur nom se suffisant à elle-même.
Si les morceaux les plus récents du redoutable Seasons in the Abyss bénéficient déjà d’une puissance de feu redoutable sur l’album, on note quand même l’effet titanesque provoqué par un War Ensemble ou encore l’atmosphère glauque et tourmentée du saisissant Dead Skin Mask. Toutefois, les effets dopants du live ont d’autant plus de prise sur les morceaux plus anciens. Déjà les titres Cultes de Reign in Blood (largement représenté sur les deux disques) trouvent un élan supplémentaire de puissance et de vitesse, mais lorsqu’on a affaire au « old stuff », là l’effet est bluffant. Par exemple, les morceaux Die By The Sword / Black Magic, bénéficiant d’une puissance qu’on ne leur connaissait pas, retrouvent une nouvelle jeunesse, et surtout mettent en évidence qu’en 1983, Slayer était bien en avance sur son temps…le tout s’enchaîne d’ailleurs avec un Captor Of Sin qui lui aussi prend une envergure incroyable.
Non, décidément, ce Slayer dopé aux anabolisants ne cesse de couper le souffle tout au long de ces deux disques, sans laisser le moindre répit. La transe n’est jamais loin, le headbanging frénétique fatigue les cervicales, vous êtes dans la fosse et tout vous invite à y rester furieusement. Et l’on voudrait que cette orgie de thrash metal n’ait pas de fin, tant chaque nouveau morceau provoque une excitation nouvelle. Quel pied…
Si jamais, par le plus grand des malheurs, on devait se contenter d’un seul disque de Slayer, en fait la question ne se poserait sans doute pas. Si Slayer a bien touché le sublime un jour, c’est sur scène, et nous avons la chance de pouvoir le revivre à l’envi au travers de ce double album.
L’apogée du Maître, après dix ans d’agression sonore.
Apoptosis : From Fall to Winter Solstice
Voilà un jeune groupe qui ne perd pas de temps. Formé en 2007, Apoptosis n’a pas attendu deux ans avant de se lancer dans l’aventure de l’auto-production. Du MySpace au concept même de l’album, on sent que ces jeunes gens ont les idées claires et savent où aller.
Ceci dit, afficher une certaine ambition peut être à double tranchant, car le contenu musical se doit d’être à la hauteur. Surtout quand on se réclame de la mouvance black metal, aux intransigeances parfois contradictoires, aux concepts rigides, et surtout à la concurrence disparate et multiple.
A l’écoute de From Fall to Winter Solstice, la voie choisie par Apoptosis se dégage assez nettement. Le style prédominant reste le black metal, sans claviers et peu attiré par la vitesse et la brutalité, mais pur, aéré et hypnotique. Les compositions sont relativement monolithiques, s’appuyant généralement pour l’essentiel sur quelques riffs entêtants et immersifs, simplement entrecoupés de quelques touches subtiles : ici un break acoustique, là un solo, et souvent un final à la tournure épique. Dit comme cela, on pourrait penser que les Gersois s’en tiennent au service minimal. En fait, ce n’est pas vraiment la question, car avant toute chose, Apoptosis atteint son but : sa musique fait mouche.
Cependant, sous son apparent classicisme, le groupe n’hésite pas à piocher dans d’autres répertoires. Bien sûr, l’influence norvégienne est patente : le chant de Death, par ailleurs excellent, ne cache pas bien longtemps son héritage ; la froideur des riffs et l’atmosphère glacée qui se dégage du disque s’inspire notablement d’un répertoire éprouvé chez quelques fameux vikings. Mais Apoptosis n’hésite pas non plus à assumer sa culture heavy metal. On est ainsi surpris à l’écoute des premiers soli au lyrisme étonnant. Dans le même ordre d’idée, le son très produit et anormalement « propre » pour un premier disque de black metal, auto-produit qui plus est, témoigne d’un parti pris complètement assumé.
En conclusion le combo évite le cliché du true black minimaliste et revendique une certaine indépendance vis-à-vis des standards en vigueur, allant plutôt lorgner vers une approche heavy/black épique pas si éloignée de celle d’un Between Two Worlds (I). Le chevauchement des riffs épiques et froids mais au son très clair, avec une voix black plutôt traditionnelle provoque durant les premiers instants une certaine surprise, mais finalement s’avère un choix que je trouve judicieux. Ce point devrait diviser, c’est sûr, mais la qualité de la production, et la technique maîtrisée des musiciens (tout est en place, le couple basse/rythmique tient la route avec une sobriété de bon aloi), malgré un rendu très carré, ne nuit pas à l’atmosphère.
Car au final, c’est bien cette ambiance qui compte. Avec ses longues tirades black/heavy, lancinantes et immersives, From Fall to Winter Solstice se révèle séduisant en diable. Même sans inventer des dizaines de riffs improbables, Apoptosis délivre un metal accrocheur, aérien et subtil malgré son dépouillement. D’un From Fall to Winter Solstice aiguisé et tranchant, en passant par la tirade heavy/black inspirée de The Path To Dorang, jusqu’à l’entêtant The Rise Of Our Servant, le début du disque affiche notamment un visage fringant.
On pourra quand même regretter que le groupe n’aille pas toujours au bout de ses idées. Par exemple plusieurs compos génèrent une certaine frustration à cause d’une fin achevée un peu trop prématurément, quand il ne s’agit pas de l’absence d’un riff complémentaire qui permettrait d’enrichir la structure et du coup permettre d’allonger un peu ces morceaux. Quitte à jouer la carte d’un black plutôt atmosphérique et éthéré, Apoptosis peut sans doute aller plus loin dans l’onirisme et l’évasion…or son potentiel hypnotique se trouve parfois un peu atrophié par ces constructions. De la même façon, les breaks mériteraient sans doute de gagner en cohérence et en stature. Bien que placés de manière opportune, ils semblent parfois un peu trop timides pour vraiment peser, et restent globalement moins inspirés que le reste des compositions, en particulier le break acoustique central de Feelings, que j’ai personnellement trouvé déstabilisant (du reste ce morceau est peut-être le moins inspiré du disque). Dernière petite incompréhension enfin sur le morceau de clôture, dont le mixage, volontairement ou pas, laisse curieusement en retrait la guitare. Dommage, car la composition est, encore une fois, très séduisante et originale dans la superposition d’une mélodie hypnotique et de blasts continus.
Mais très honnêtement, ces bémols sont sans doute à mettre sur le compte de la jeunesse, et ne viennent pas ternir une impression globale très positive. Voilà bien un premier disque plein de promesses, parvenant de surcroît à se démarquer grâce à son orientation musicale et une belle personnalité. Il faut être tout à fait franc d’ailleurs : en choisissant la voie du heavy/black plutôt épique et bien produit, il est peu probable que le disque fasse l’unanimité chez les blackeux les plus virulents, comme on peut honnêtement penser qu’il a le potentiel pour séduire un public plus large. En tout cas, la séduction a opéré chez moi.
Souhaitons longue vie à Apoptosis, que l’on va désormais suivre avec attention, et qui peut se construire un bel avenir si il va au bout de ses convictions.
Samael : Ceremony Of Opposites
1994, année d’effervescence. En Europe, l’agitation vient surtout de Scandinavie, depuis qu’une poignée de combos norvégiens a enfin réussi à faire décoller le black metal, qui végétait dans son antre obscure depuis dix ans, abandonné par ses leaders d’un temps, Bathory et Hellhammer/Celtic Frost.
Ces derniers sont d’ailleurs érigés en diaboliques inspirateurs par les vikings eux-mêmes ; pourtant, l’héritier légitime de Celtic Frost est bien suisse, et se nomme Samael. Renouant avec le fil que Tom Gabriel Warrior avait perdu quelque part dans les méandres de Into The Pandemonium, Samael a d’ailleurs devancé les Norvégiens dans la reconquête du black metal avec le remarquable Worship Him, enfonçant le clou par la suite sur Blood Ritual. Leur rôle déclencheur dans le renouveau du black metal, bien que trop souvent négligé, leur assure néanmoins une crédibilité et un statut à part dans ce microcosme.
Le troisième album de Samael, Ceremony Of Opposites, déboule dans un contexte fondamentalement nouveau. Les standards du black metal sont désormais dictés par la Norvège. Mais les Suisses font preuve d’une indépendance artistique à toute épreuve, qui ne sera d’ailleurs jamais démentie au cours de leur carrière. Plutôt que de se raccrocher à cette nouvelle vague toute-puissante, Samael poursuit sa maturation musicale avec une cohérence bluffante. Toujours dans la lignée spirituelle de Celtic Frost, le groupe produit là une oeuvre marquante et décisive.
Le premier élément fondamental de Ceremony Of Opposites est son aspect très aéré. Plus directe, plus épurée, la teneur musicale des compositions rompt assez nettement avec le black plus primitif de ses débuts. Continuellement joué sur un tempo lancinant, appuyé par de longues périodes de double pédale, le metal de Samael n’a rien perdu de son caractère solennel. Cependant, c’est au niveau des guitares que la transition est plus marquée. Au travers d’un son sous-accordé, très froid, les riffs ciselés et purs de Vorph contribuent au caractère plus étheré du disque. Il serait exagéré d’aller jusqu’à évoquer une teneur industrielle, mais dans la forme, Samael s’en rapproche fortement. Rajoutez à cela l’apport des claviers de Xy, qui oscillent au fil des titres entre des esquisses discrètes et parfois une présence de premier plan, ce qui permet à Samael d’accoucher de quelques morceaux imparables, au caractère monumental (Baphomet’s Throne et sa théâtralité impressionnante par exemple).
Malgré son évolution indéniable, l’oeuvre de Samael ne perd pas son identité. A ce niveau, la filiation avec Celtic Frost reste toujours aussi évidente. Les thématiques obscures, l’ambiance mêlant ésotérisme et incantation, incarnés dans les vocaux saisissants de Vorph, tout cet ensemble concourt au fait que Ceremony Of Opposites ne fait pas d’infidélité notoire aux valeurs du black metal, du moins dans l’esprit.
La synthèse de Ceremony Of Opposites est donc cet amalgame novateur, entre l’innovation musicale d’un metal dark/black/indus, froid, sombre et dépouillé, l’atmosphère solennelle et majestueuse qui se dégage des compositions, et la haine glaciale et détachée héritée de son passé black metal. Dix morceaux cohérents et compacts, superbement encadrés par les monumentaux Black Trip et Ceremony Of Opposites. Une oeuvre unique dans le parcours des Suisses, qui est bien plus qu’un simple album de transition entre son black metal primitif des débuts et l’innovation électro assumée à partir de Passage. Il s’agit d’un coup de maître, redoutablement immersif derrière ses allures épurées, une forme d’équilibre idéal entre grandiloquence et austérité, puissance massive et inspirations aériennes.
D’ailleurs, c’est grâce à cet album que Samael prend l’envergure d’un groupe majeur. En effet, à l’époque le groupe reste associé au mouvement black en plein essor, et Ceremony Of Opposites reste indiscutablement un des albums clés de cette année 94. On peut d’ailleurs s’amuser de cela, car il a fallu que ce soit au moment où les Suisses se démarquent notablement des standards black metal qu’ils en tirent vraiment bénéfice, tandis que l’apport de Worship Him reste encore à ce jour trop négligé. Néanmoins, le fait de profiter de cet élan ne fait pas tout.
Si la stature de Samael prend corps avec cet album, c’est aussi parce qu’il incarne une rupture et que sa puissance dans tous les sens du terme puise sa source dans un talent artistique immense, qui force le respect de nombre de metalheads depuis des années.
Mar De Grises : Draining The Waterheart
L’Amérique du Sud est bien une terre prodigue pour le metal. Au delà des incontournables foyers black/thrash/death qui sévissent dans les contrées brésiliennes ou colombiennes, certaines associations sont plus intriguantes. C’est ainsi que le Chili a fait naître un jeune groupe au potentiel remarqué dans le microcosme…du doom, au nom énigmatique de Mar de Grises. Il a fallu 4 ans au quintet sud-américain pour relever le défi d’un premier album plutôt apprécié.
Attendre si longtemps, voyager si loin…tout cela n’a pas été vain. Car voilà bien une bénédiction qui vient des Andes, ce Draining The Waterheart.
Toujours sous la houlette des finlandais de Firebox, qui pour le coup ont vraiment eu le nez creux, Mar de Grises peut être fier du résultat.
L’oeuvre est difficilement préhensible, sa chronique est d’autant plus délicate.
A quelle approche musicale a t-on affaire ? Tout d’abord une structure doom-death, à la stature imposante. Contrairement à quelques uns de ses contemporains, on retrouve d’ailleurs une certaine fidélité stylistique aux glorieux ancêtres britanniques, mais je reviendrai sur ce point. Le jeu des guitares, plutôt que de se réfugier dans des structures monolithiques et austères, prend souvent un relief remarquable. Grâce à la complémentarité d’une rythmique puissante et lancinante et d’une lead guitar inspirée, plaintive et mélodique, la musique de Mar de Grises prend parfois des allures monumentales, renforcée à la fois par une section basse / batterie robuste (notamment avec l’utilisation pertinente de la double pédale), et également par l’apport de claviers discrets mais opportuns. L’effet provoqué est saisissant, au travers d’un souffle épique et prenant qui balaie un spectre émotionnel très large.
Il en est ainsi dès le premier morceau, magistrale entrée en matière, où après quelques minutes acoustiques très subtiles, où l’ambiance intimiste est emplie de mélancolie (les notes fleurent bon le vieil Anathema…), on entre de plain pied dans l’univers immersif du disque. Comment décrire cette puissance émotionnelle qui se dégage du doom/death très aérien, d’apparence très épurée (les structures et les riffs ne font jamais dans le sophistiqué), mais emplie d’une richesse tout en nuances ? Les jeux complémentaires mais fluctuants des guitares et de ce clavier léger paraissent prendre mouvement, encadrés en second plan par à la fois une batterie très sobre mais judicieuse, et également par le growl lointain mais émouvant de Juan Escobar. Ne cherchez pas de chant clair, Draining The Waterheart n’en comporte pas. Comme les autres instruments, les vocaux n’occupent pas tout l’espace, ils viennent là, avec parcimonie, apportant au moment opportun une touche finale à un tableau plutôt impressionniste.
Quand on évoque le doom/death, on utilise souvent des métaphores monumentales, des masses pierreuses figées et froides…cela ne sied pas vraiment à Mar de Grises. Sa puissance sombre et envoûtante se complait à intégrer de nombreuses passages légers et aériens, apportant la troisième base artistique complétant le doom et le death metal : une composante atmosphérique à couper le souffle. Les Chiliens mettent à profit à plusieurs reprises un répertoire acoustique tirant vers le progressif, comme avec les longues minutes mélancoliques de Kilometros de Nada, où le piano accompagne un riff lancinant, avant d’enchaîner avec un final où l’angoisse et le désespoir s’invitent, sans jamais redescendre sur terre. Mais l’exemple le plus sublime est sans doute One Possessed, orgie émotionnelle grâce à la finesse et l’inspiration de quelques notes très pures mais magnifiquement agencées. En fait, pour revenir à la question de la métaphore, la première image qui me vient serait celle d’un cétacé nageant dans des eaux noires et profondes. Ambiance froide, impressionnante, mais mouvements fluides, élégants, dégageant une force tranquille, une puissance gracieuse, tout en évoquant des notions de beauté, de solitude, de mélancolie aussi…mais définitivement vivante.
En fait, bien que sous l’angle technique la musique de Mar de Grises reste épurée, finalement assez conventionnelle, le fond artistique est lui atypique et quelque part novateur. La finesse des constructions et le relief foisonnant de son orchestration contribuent à donner une couleur très particulière à son doom atmosphérique, qui attire sans se laisser facilement apprivoiser. Draining The Waterheart est ainsi un disque en marge, salutaire et presque miraculeux : une alternative à la voie la plus funèbre et désespérée du doom/death, qui fait la part belle à l’onirisme, la beauté et la vie, sans perdre la force sombre, puissante et implacable qui font sa grandeur.
Sadist : Above the light
On pourra toujours me dire le contraire, m’avancer que chaque époque a généré son lot de groupes talentueux et créatifs. Egalement souligner assez justement- que ce début des nineties a forcément marqué au fer rouge une génération de jeunes trentenaires qui s’immergea dans le metal avec passion. Il n’empêche qu’au delà des figures de proues et des groupes emblématiques jalonnant cette période, on trouve toujours des pépites insuffisamment reconnues.
Celle-ci est italienne. Sa naissance a lieu en 1991, sous l’impulsion d’un leader charismatique et talentueux au possible, Tommaso Talamanca. Associé au batteur Peso et au bassiste/chanteur Andy, le groupe se taille rapidement une solide réputation dans l’underground européen, ce qui lui permet de se faire signer par Nosferatu pour deux albums. Above the light sort en 1993. A vrai dire, tel un nologue de talent qui saurait dater un Saint Emilion sans coup férir, le fan de metal qui connait bien l’époque en question est sans doute capable de faire la même chose avec ce premier Sadist, à la seule écoute de quelques compositions…
Etudions en détail le premier vrai morceau du disque (après la magnifique introduction instrumentale Nadir), Breathin’ Cancer, et vous allez comprendre où je veux en venir. Premières notes acoustiques en arpège, premier riff inquiétant et vicieux, avec une influence Coroner évidente. L’atmosphère est déjà pleine de personnalité, l’immersion immédiate. On accélère, pour un passage à la Leprosy, furia death//thrash, riff acéré, batterie lancée comme une balle, et le growl rugueux d’Andy parachevant le tout. Break improbable, aérien au possible, où tout le toucher de Tommy se révèle : solo de guitare éloquent, nappes de claviers d’une finesse absolue…un break digne du Focus de Cynic…le metal de Sadist se déverse ainsi pendant plus de sept minutes, dans un mouvement fluide et souple, alternant le mordant et la finesse au travers d’un enchaînement désarmant, touchant dans la précision de la forme, incroyable de profondeur dans son ambiance et son fond artistique. Les différentes comparaisons flatteuses mais pas audacieuses vous font maintenant comprendre pourquoi Above the light ne peut cacher son année de naissance. D’abord l’héritage marqué du techno-thrash de Coroner, qui transpire plus ou moins ouvertement à longueur de disque, dans la construction des compositions jusqu’au jeu très similaire entre les deux Tommy (Talamanca versus Vetterli). Pour ceux qui connaissent le génie du guitariste des Suisses, cela est assez évocateur. Ensuite par l’influence du death technique alors en vigueur en cette année 93, du mordant d’un Death à la subtilité progressive d’un Cynic.
Cependant, n’allez pas croire que Sadist fait uniquement dans le copier/coller. Above the light a une vraie personnalité et une grande cohérence. Capable de se montrer à la fois très nerveux (Enslaver Of Lies), touchant (l’émotion heavy/thrash du superbe Sometimes They Come Back), ou simplement déroutant (Happiness N’Sorrow), le style Sadist jongle merveilleusement bien entre son assise thrash/death musclée et ses penchants progressifs magnifiés par la flamboyance complice de claviers très présents et d’envolées guitaristiques à couper le souffle. Le détail qui confirme le génie de la composition est sans doute la capacité à canaliser une créativité débordante, sans jamais tomber dans le piège de la surenchère et de la surcharge alambiquée (peut-être à l’exception de la dispensable instrumentale Sadist). A ce stade on peut se poser la question du manque de reconnaissance de ce disque au travers des années. Certes, le disque déplore tout de même quelques faiblesses. Pour poursuivre le parallèle, la production mise à disposition de Sadist n’est pas sans rappeler les limites du son de Coroner à ses débuts, le point faible résidant surtout dans cet affreux bruit de grosse caisse, souffreteux au possible, qui se révèle un peu handicapant dans les passages les plus brutaux. Mais la richesse des compositions et l’inspiration bluffante des mélodies s’accomodent largement de ce point faible. Plus handicapant, le fait que le disque fasse son âge. Je l’ai dit plus haut, Above the light est un disque de son temps, se posant à la fois en héritier de Coroner tout en lorgnant franchement vers le death technique et progressif alors au firmament. De ce fait, en affichant trop ouvertement ses influences, à plusieurs reprises l’impression de déjà entendu peut pointer, ce qui s’avère préjudiciable à la personnalité propre des Italiens. Sans parler d’anachronisme, on peut concevoir qu’à l’époque de sa sortie, Above the light ait eu un peu trop recours à des référentiels en bout de course (le techno-thrash classique en premier chef).
Toutefois, ces considérations ne sont plus d’actualité. Il est largement temps de réhabiliter ce chef d’uvre injustement resté dans l’ombre de certains de ses contemporains. Symbole d’une époque tout en affichant un caractère prononcé, ce disque de rupture, à la croisée des styles, peut toucher des publics variés mais ravira en premier chef ceux qui se sont passionnés pour cette période bénie ou le metal extrême cohabitait pour la première fois avec une sensibilité mélodique et progressive.
Quelques années plus tard, Sadist parviendra à couper définitivement le cordon et à affirmer sa personnalité fantasque sur Tribe, définitivement plus moderne.
The Amenta : NON
The Amenta, jusqu’en 2008, c’était avant tout un nom associé à une image assez marquée. Auteur d’un premier album volontaire et plutôt en marge, le groupe a su construire un concept. La nationalité australienne qui va bien dès qu’il s’agit d’être un peu barré, le goût proNONcé pour un metal extrême confinant à l’indus, le tout au service d’une démarche artistique entièrement dédiée à une misanthropie froide et inorganique.
Il fallait bien que nos amis transforment l’essai, et on a bien senti au travers de la promotion de NON, ce second album sous la houlette du label Listenable, que les ambitions sont là.
Le concept est donc poussé à fond. NON se veut un condensé de la négation humaine, un brûlot de douze titres aux noms évocateurs, mots uniques posés là comme une litanie de souffrance. L’artwork du disque met parfaitement en relief la teneur de son contenu, genre combo terroriste du metal. Les lyrics concordent avec le discours du groupe, bref, tout semble réuni pour submerger l’auditeur d’une vague misanthrope décharnée et rédhibitoire. On découvre même une liste respectable de guests, parmi lesquels Jason Mendonca (on devine ici un lien commun avec The Berzeker), ou plus surprenant, le redoutable Nergal. Ceci dit, l’apparition de ces invités reste plus prégnante dans le livret qu’à l’écoute du disque lui-même, il faut bien le dire.
Arrive la musique, servie sur un plateau par une introduction où les samples anNONcent sans vergogne la teneur hautement industrielle du disque. Et là, les écoutes successives n’y font rien, le constat est amer. On se heurte trop souvent à un mur, matérialisé d’abord par une batterie insipide se bornant à du mitraillage saccadé, et dont on se met à douter d’une présence humaine derrière les fûts, tant le rendu est synthétique. Certes c’est de l’indus, donc on ne va pas s’effaroucher pour si peu. Le problème, c’est que niveau guitare, on n’est pas mieux loti: les riffs n’en sont guère, on doit se contenter d’un jeu à deux ou trois notes, simplement agrémenté de quelques harmoniques et de lacérations stridentes. On saisit vite que l’ossature des compositions est avant tout rythmique, et que l’utilisation régulière de claviers et de samples est fondamentale dans la construction des morceaux. Le fil se reconstitue autour du chant, agressif sans être impressionnant, et conduisant lui aussi à une lassitude rapide. Régulièrement des transitions inspirés d’électro/ambiant viennent faire office de respirations, plutôt cohérentes avec le fil du disque, mais sans vraiment parvenir à casser une certaine linéarité.
Le tableau que je dépeins ici n’est pas reluisant, j’en conviens. Après tout, il n’est pas forcément opportun de juger l’approche artistique de The Amenta en zoomant trop en détail à l’échelle de la composition. Dans ces sphères industrielles assez brutales, on gagne sans doute à considérer le disque dans son ensemble, pour rechercher un côté immersif et introspectif. L’idée d’une misanthropie destructrice y trouve sans doute mieux sa signification. Mais là encore, même sous cet angle, NON n’est pas complètement convaincant. Pour ma part je dois attendre le quatrième morceau, Entropy, pour connaître enfin la sensation de pénétrer au coeur de l’univers des Australiens. Cette courte instrumentale, angoissante et paroxystique par son final inspiré de techno hardcore, aurait mérité d’être poussée plus loin…mais les trois morceaux suivants parviennent toutefois à se laisser plus facilement apprivoiser. Slave, notamment, présente sans doute le meilleur équilibre, entre une approche brutale maîtrisée et convaincante (la rythmique décollant en puissance grâce à sa bonne coordination avec des riffs plus massifs), et des passages ambiants prenants: le résultat prend soudain du relief, de la profondeur, et on sent enfin passer le courant entre l’artiste et l’auditeur, saisi par le désespoir et la haine de ce monde décharné.
Hélas, la diffusion de l’essence de NON reste trop précaire, et le disque la majeure partie du temps il conserve son visage hermétique. On peut même parler de frustration, avec une question de base qui reste sans réponse: est-ce moi qui n’arrive pas à saisir le sens artistique du disque, ou bien est-ce The Amenta qui a finalement navigué à vue et qui s’est heurté lui-même à l’ambition de son concept ? J’ai suffisamment cherché et insisté pour pencher vers la seconde réponse, m’étant convaincu que ce disque n’a pas grand chose à offrir derrière sa façade indus / ambiant / death aride et hermétique. Mais il y a là une grande place de subjectivité qui pourra diviser les amateurs du genre.
En conclusion, ayons au moins l’honnêteté de reconnaître aux australiens une certaine cohérence entre les intentions et le résultat : NON est bien un accès colérique et haineux d’indus flirtant avec le death, parsemé de dark ambiant, proprement exempt de tout sentiment positif et de poésie…mais ce déluge un peu impersonnel ne parvient pas à révéler suffisamment de relief pour soulever l’enthousiasme à son écoute.
Avec toutes les réserves que l’on doit porter sur ce type de comparaison, on peut avancer qu’avec NON, The Amenta manque son pari et reste loin derrière loin un Red Harvest, qui sous une forme différente, parvient depuis des années à évoquer avec brio un monde apocalyptique, lunaire et misanthrope, en jouant la carte de l’indus.
Phazm : Cornerstone Of The Macabre
En toute bonne foi, je ne peux laisser la seule chronique de Julien laisser installer cette impression amère, qui risque de dissuader plus d’un lecteur d’investir dans le dernier Phazm.
Bien entendu, j’entends bien la formidable impression laissée par Antebellum, l’un de ces disques qui fait regonfler le torse de bon nombre de metalheads franchouillards, ravis d’entendre qu’en France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées, d’autant plus côté metal.
Mais que diable, puisque l’on est parti sur une comparaison discutable, suis-je donc le seul à remettre en cause les louanges adressées à un Gojira pour un The Way Of All Flesh (qui risque de rester longtemps dans l’ombre de son brillant prédécesseur), de la même façon que cette tendance incompréhensible à juger Cornerstone Of The Macabre comme une simple stagnation des Lorrains ?
Et bien dussé-je être le seul à encenser Phazm pour son dernier effort, je ne me défilerai pas.
N’y allons pas par quatre chemins : la musique de Phazm n’a rien perdu de cette impayable personnalité, cette sorte de death’n roll aux relents poisseux de stoner, capable de groover comme personne, tout en gardant cette forme de second degré cynique et glauque. Rendez-vous sur The Old Smell Of The Meat pour s’en rendre compte.
Toujours cet univers américain qui émane d’un Adrift massif mais révélant des touches bluesy du meilleur effet, sans parler de la furie blues-rock de Mucho Mujo (avec en prime des soli plein de classe) ou de la balade du poor lonesome cowboy impayable (Strange Song).
Mais bien loin que de contenter de nous resservir le même plat, avec Cornerstone, Phazm alourdit un peu plus son univers, lui donnant un cachet mortuaire prégnant qui rompt d’une certaine façon avec le caractère outrageusement « barré » de son prédécesseur. Et c’est sur ce point précis que selon moi, Phazm apporte quelque chose de neuf et ne regarde pas dans le rétroviseur.
De l’écrasant (et « Gojiresque » de par son intro, ou plutôt « Morbidangelesque » pour être plus juste) The Worm of The Hook qui affiche une atmosphère suffocante qui pue la mort à des kilomètres, au funèbre Welcome To My Funeral, qui a la bonne idée d’aller chercher une ossature doom du meilleur effet, le disque dissipe rapidement l’illusion donnée par le death n’roll sautillant de Love Me Rotten (bien agréable par ailleurs même si son esprit n’est pas représentatif du disque).
Le cynisme est toujours là, mais au fil des écoutes s’installe surtout un brouillard poisseux et funèbre, émanant du riffing basique et spontané de compositions imparables. Cet univers suintant vous colle aux oreilles et ne s’en détache plus
vous collant un bourdon désespéré (The End et Necrophiliac), et même la reprise de Metallica (Damage Inc), aussi spontanée que le reste des compos, ne vous change pas les idées sombres.
En fait, j’ai compris pourquoi ce disque m’a accroché de la sorte au sortir de tous ces albums guidés par la surenchère du plus vite, plus fort, plus technique, Phazm offre une oasis de spontanéité, sous sa forme nonchalante, ce son un poil crasseux mais tellement organique, ses compositions erratiques, son respect des racines du rock et du blues car à chaque note, la mort rôde et le désespoir règne, discrètement, sans effusion ni démonstration.
Dernière phrase du livret: « No keyboards, triggers, virtual shit and any bitches make-up on this record »
Certains groupes obnubilés par la forme et ayant oublié l’essentiel devraient prendre de la graine de ce trio infernal, qui sait pourquoi jadis on a baptisé ce style « métal de la mort ».
Sadist : Tribe
Sadist, incarné par ce musicien de génie qu’est Tommy Talamanca, fait partie de ces artistes qui font la richesse du métal. Les Italiens ne sont pas de ceux qui occupent le devant de la scène et s’accaparent le succès médiatique. Non, ils sont plutôt le parfait exemple de la créativité, de l’imagination et du talent artistique que l’on rencontre au fil des explorations musicales dans le monde passionnant de la musique métallique.
Il est d’ailleurs rassurant de croiser la route de ces albums qui ne rentrent pas dans les cases formatées des styles académiques. Certains de ces disques s’avèrent passionnants. C’est le cas de Tribe.
Quelle est donc cette bête exotique… premier élément indiscutable, présent des premières secondes à la fin de l’album : l’omniprésence des claviers. Il ne s’agit pas de nappes d’ambiance venant renforcer la musique, qu’on se le dise. Ce sont les claviers qui commandent la construction mélodique de Tribe, qui distillent les mélodies, utilisant une palette de sons innombrables et finement adaptée à l’instant musical. Et soudain vient à claquer une batterie agressive, déclenchant aussitôt un riff puissant de guitare, très thrashy, appuyé par une basse imposante. Le chant rageur et vociférant distille sa colère. Retour au calme, le synthé maîtrise avec merveille ces atmosphères tantôt inquiétantes, tantôt mélancoliques. Nouveau déchaînement métallique, puis les instruments se répondent, fusionnent, l’intensité et l’émotion grandissent jusqu’à un solo sublime de technicité, de fluidité et de créativité. Le premier titre, Escogido, est déjà avalé, la surprise a rapidement fait place à un plaisir imparable. Le second morceau, India, est de la même veine, ces mélodies sorties de nulle part, ces claviers distillant des sons passant du néo-classique au contemporain pour mieux amener un metal touffu, puissant et ultra technique, jusqu’au paroxysme artistique généré par un jeu guitaristique époustouflant. Agréable intermède instrumental, dont le titre confirme que l’auditeur voyage la tête dans les étoiles, pour un retour dans le vif du sujet, dans la lignée des premiers morceaux.
Je cesse là ma description linéaire, car elle s’avère particulièrement inadaptée au contenu de Tribe. De toute façon, cet enchaînement complexe de mélodies, de rythmes et d’instruments se poursuit allègrement, sans baisser d’intensité et de qualité. Les morceaux suivants sont tous construits de manière analogue, dans la durée (autour des 4 minutes) et dans la forme de réponses alternées claviers/guitare pour mieux se retrouver autour de passages plus enlevés. Le schéma est usité jusqu’au morceau final en forme d’apothéose, lancinante montée paroxystique où les claviers et les guitares se mêlent dans une harmonie magnifique.
Je me rends compte qu’à cet instant, la description de Tribe n’est pas franchement suffisante pour que celui qui ne connaîtrait pas ce disque puisse se faire une idée précise de ce qui l’attend.
J’ai beau jeu de stigmatiser les étiquettes stylistiques trop étroites pour ce type d’artiste aussi atypique. Pourtant, il faut bien se raccrocher à quelque chose, et il est finalement nécessaire de poser quelques jalons pour situer cette drôle de création.
Le premier référentiel qui vient à l’esprit est le metal progressif. Indiscutablement, la construction sophistiquée et l’audace technique s’en rapprochent. Le seul bémol que je mettrais, de manière très personnelle, est que contrairement à beaucoup de disques de metal prog (je pense à Dream Theater), je ne m’ennuie pas à l’écoute de Tribe, car les morceaux restent courts et surtout assez cohérents. On ne sent pas de démonstration technique hors de propos.
La musique de Sadist ne renie jamais ses inspirations thrash, dans l’âpreté et la puissance des riffs, dans le jeu du batteur également. Il faut également relever l’excellente prestation du bassiste qui ne fait pas que de la figuration et qui apporte à certaines occasions une contribution originale et pertinente aux compos.
Expérimentale, la musique de Sadist l’est assurément. Attendez-vous à de longues séquences sans guitare, avec des claviers qui occupent tout l’espace. Ces passages peuvent d’ailleurs s’avérer rapides, appuyés par une batterie et un chant très agressifs, tandis que la guitare intervient en tempo plus lent, presque comme un repos sonore… ou l’inverse.
Enfin on notera la technicité incroyable des musiciens, très bien mise à profit. Basse, batterie, claviers, guitare… du très haut niveau.
On ne peut pas conclure sans évoquer la nationalité de Sadist : baroque, extravagante, cependant élégante et raffinée, la musique de Tribe est indiscutablement Italienne…
En résumé, ce disque est en priorité réservé aux amateurs d’expérimental et d’atypique, qui ne sont pas rebutés par le prog. Les musiciens avertis y trouveront également leur compte. Et si Tribe n’est pas du genre d’album que l’on écoute en boucle, il est toujours une assurance d’un voyage dépaysant dans le monde parfois trop convenu du metal. Et jusqu’aujourd’hui, il demeure l’album référence de la discographie de Sadist, avec son formidable prédecesseur.
Korn : Issues
A l’heure du jugement de l’Histoire, certains phénomènes et évènements n’ont plus lieu de générer la polémique, ils deviennent des faits incontestables, froids et insensibles aux passions subjectives des uns et des autres, y compris de leurs contemporains.
C’est ainsi que presque quinze ans après, on ne conteste plus à Korn la paternité de la vague néo-metal, ni l’ampleur du phénomène durant la décennie qui a suivie. Et en poussant plus loin ce constat, on doit admettre que le succès de Korn et de ses condisciples fût d’autant plus grand qu’il répondait à un véritable manque pour une masse colossale de jeunes métalleux en herbe, réfractaires à la brutalisation globale incarnée par l’avènement du death metal, voire même du post-thrash, héritier peu légitime d’une vague qui avait marquée les années 80. Bien entendu, ces kids n’allaient pas non plus se réfugier dans les contrées un peu ringardes du hard rock ou du heavy metal, forcément obsolètes puisque écoutés par leurs aïeux.
Bref, l’album éponyme de Korn est devenu de fait un des classiques de l’histoire du metal, idolâtré avant tout pour la rupture qu’il a engendrée. Et fort logiquement, par voie de conséquence, tout ce que produisit Korn dans les années qui suivirent, divisa franchement le monde du metal
dieux vivants d’une vague se nourrissant d’une base de jeunes fans abreuvés de MTV, icône du mal pour les vieux metalheads voyant d’un mauvais il cette approche minimaliste qui ne respectait plus aucun des fondamentaux intouchables du metal de toujours.
Pourtant, comme souvent, les approches manichéennes sont source d’injustice. Ignorer la qualité du quatrième album de Korn, au nom du rejet définitif de ce qui se rapproche de près ou de loin au nu-metal, en est une.
Issues, dernier coup de maître de Jonathan Davies et de sa bande, apogée de son style dans ce qu’il a de plus puissant, album peut-être le plus personnel et le plus sombre.
C’est tout d’abord le thème de l’album en lui-même qui explique beaucoup de choses. Davies construit ainsi une sorte de concept autour de ses problèmes psychologiques, qu’il lie à la maltraitance subie dans son enfance. Bien que ce sujet ait été maintes fois exploité durant la carrière de Korn, c’est ici que ce fil rouge prend toute sa signification, y compris dans l’approche musicale. Son chant en tire un véritable bénéfice, montrant un panel époustouflant, d’un guttural proche du death par moments jusqu’à ces touches plaintives pleines d’émotion.
D’ailleurs, les autres musiciens ne sont pas en reste, délivrant une prestation parfaite du plus pur Korn. Et bien entendu, plus que pour n’importe quel autre style, la puissance du son et de la production étant des éléments clés, Korn bénéficie sans doute là de la plus grosse force de frappe depuis ses débuts, guitares à 7 cordes sous-accordées et basse infrasonore omnipotentes. Ajoutez à cela la maîtrise complète des compositions et notamment des passages calmes et posés, tapant généralement dans le sample bien senti et encadré par une section rythmique sachant montrer beaucoup de finesse quand il s’agit de faire monter l’émotion.
L’émotion, parlons en. Issues est à ce niveau tellement immersif que l’on suit sans peine l’oscillation permanente entre nostalgie, amertume, névrose et colère. Il faut dire qu’avec ces seize titres, le groupe s’est ménagé assez d’espace sonore pour exprimer sa créativité. Et notons que Korn parvient à ménager tout au long de l’album une atmosphère particulièrement noire, amère et introspective qui le singularise de ses prédécesseurs.
Même l’intro avec son imparable cornemuse donne déjà des frissons. S’en suit l’un des morceaux mythiques du groupe, Falling Away From Me : sample inquiétant laissant monter l’adrénaline, puis explosions successives du refrain qui dévastent tout sur leur chemin. La colère noire, furieuse, jalonne régulièrement le disque, du gros riff écrasant de Beg For Me, au superbe Somebody Someone, d’une intensité incroyable, avec ces poussées paroxysmiques successives savamment orchestrées à partir de plages au calme inquiétant, pour s’achever sur un final d’une lourdeur écrasante.
La folie névrosée est parfaitement incarnée par d’autres morceaux dans lesquels Davies excelle : Make Me Bad est à ce titre une franche réussite, autant par le chant de caméléon que par l’accroche de ces enchaînements très inspirés. On tombe même dans l’angoisse malsaine avec Hey Daddy, son couplet plaintif et oppressant - surtout avec le thème abordé, ou Davies règle ses comptes avec son père et les sévices qu’il lui a fait subir et ses refrains colériques et volcaniques.
L’émotion atteint son paroxysme avec No Way, longue descente aux enfers empreinte de nostalgie, avec ses touches de claviers délicates qui donne un relief unique à ce morceau.
Malgré sa longueur et sa densité, Issues s’écoute parfaitement d’un trait sans jamais s’avérer ennuyeux l’équilibre entre mélodies prenantes, breaks pachydermiques et riffs au groove inimitable empêche toute linéarité de s’installer. Son néo metal a beau utiliser des plans basiques et un jeu très direct, rien à dire, l’inspiration est présente tout au long de l’album. Evidemment, on pourra toujours reprocher de retrouver une certaine redondance dans la structure des compositions, et il est certain que la musique de Korn est quelque part plutôt prévisible. Mais ici on rentre dans le procès du genre, et en tout cas, à ce titre, Issues reste l’un des disques les plus inspirés de tout ce que je connais de cette vague.
Si il fallait encore une preuve qu’un grand talent artistique pouvait aussi s’épanouir dans les structures basiques du néo metal, Issues est celle là. Et rien que pour ce disque, Korn mérite le respect, même si il marque aussi pour moi le dernier coup de maître des Américains avant un déclin artistique aussi rapide que définitif.
Meshuggah : Contradictions Collapse
D’où sortent ils ces énergumènes qui ne font rien comme leurs compatriotes, à l’époque la plus prestigieuse du metal extrême suédois ? A se demander si ces vikings ne viennent pas tout simplement de se mettre au thrash metal au moment où celui-ci trépasse partout dans le monde. Certes, la vague techno-thrash ça et là parvient à se poser en héritière envisageable du mouvement, et Meshuggah pourrait de loin être assimilé à cette branche.
Signé par un label allemand encore modeste à l’époque mais très dynamique, Nuclear Blast, Meshuggah parvient à tirer son épingle du jeu parmi l’effervescence qui règne au sein de la scène extrême.
Sa recette: un metal complètement novateur au niveau de la construction rythmique, destructuré et déconcertant. Son socle référentiel reste quand même le thrash metal, des riffs épais et tranchants joués la plupart du temps sur un rythme mid-tempo. Le chant de Jens Kidman, un peu monocorde, sonne déjà entendu, par contre, un drôle de batteur s’épanouit derrière les fûts (malgré une caisse claire au son affreux): Tomas Haake semble s’amuser à brouiller les pistes, à taquiner le contre-temps, s’évader dans un faux rythme pour un temps certain, pour revenir là où on ne l’attend pas. Mais ce plaisantin n’agit pas seul. Dans la famille des musiciens tortueux (et géniaux, il faut le dire), il y a son acolyte Fredrik Thordenhal qui remet le deuxième effet kiss cool. Nullement troublé par la batterie, il balance ses riffs de fer sans toujours suivre la rythmique, pour se recaler pile poil sur un temps que l’auditeur n’a pas senti venir. Je fais grâce des soli atypiques qui empruntent au jazz pour un rendu complètement surréaliste (comme le solo introductif de Abnegating Cecity…).
Et le rendu dans tout ça ? Bien entendu on se doute que cette musique n’est pas très organique et qu’une certaine aridité se dégage de l’ensemble. Le caractère abstrait de Contradictions Collapse affleure de partout, et déstabilise assez pour ne pas rendre son écoute fluide et aisée. De ce côté c’est réussi, après, l’effet hypnotique qui deviendra par la suite la quête du graal de Meshuggah n’est encore qu’à son balbutiement. Pour ma part cela me convient plutôt, car l’ossature somme toute classique et thrashisante constitue un précieux refuge et l’assurance d’une accroche plutôt agréable. Il en va ainsi de morceaux comme l’initial Paralyzing Ignorance, son accélération tranchante et son refrain thrashy hargneux à souhait, venant contrebalancer des couplets au séduisant déhanché. Internal Evidence, Cadaverous Mastification ou l’étrange mais magnifique Choirs Of Devastation parviennent notamment à garder un équilibre qui peut s’avérer un peu précaire à certains moments de l’album.
Bref, ce premier album est déjà du Meshuggah pur jus, avec cette approche impayable et reconnaissable entre mille, mais s’appuyant encore suffisamment sur son héritage thrash pour offrir ce qu’il faut de puissance et d’impact aux amateurs d’un metal solide mais traditionnel. Pour les inconditionnels du metal expérimental et destructuré des Suédois, propice aux crises d’epilepsie sonore, cet album peut paraître encore un peu trop conventionnel.
Au delà, pour les historiens du metal, une approche aussi novatrice en 1991 est vraiment remarquable; et rien que pour cela, Contradictions Collapse mérite une attention particulière.