Dimmu Borgir : In Sorte Diaboli

Black Metal, Chroniques - No Comments » - Posted on February, 15 at 1:00 am

In Sorte Diaboli

Il fallait bien que ça arrive un jour …

Et pourtant, qui aurait pu le prédire à la vue ou plutôt à l’écoute d’une carrière entamée sous les meilleurs auspices, culminant sur un “Stormblåst” de toute beauté, empli de tessitures guitaristiques hypnotiques et d’harmonies pianistiques touchantes baignées d’une aura mystérieuse, à la fois nostalgique et mortuaire, assurément l’une des plus belles réussites en matière de black metal atmosphérique, suivie d’un “Enthroned Darkness Triumphant” plus véloce, plus rentre-dedans, moins envoutant certes, mais qui a su frapper juste par ses riffs acérés et ses claviers monumentaux, plus symphoniques et grandiloquents que par le passé.

Rien ne laissait alors présager de la catastrophe, et pourtant … une seconde partie de carrière où le clinquant et l’artificiel prirent progressivement le pas sur la sobriété et l’authenticité avait de quoi mettre la puce à l’oreille. Une orientation estompant la flamme du Black Metal pour jouer de plus en plus à fond la carte du spectaculaire, parfaitement assumée cela dit, ayant trouvé son aboutissement sur un “Death Cult Armageddon” se posant en véritable blockbuster hollywoodien gorgé de riffs pétaradants propulsés à grands coups d’orchestrations massives, parvenant à compenser une inspiration aussi mince qu’un sandwich SNCF, pour peu que l’on ait envie de mettre le cerveau sur off un moment, bien aidé en cela par son soucis du détail permanent et une recherche effrénée de l’arrangement qui tue. Fort sympathique et distrayant. Seulement voilà, le doute commença à s’insinuer en mon esprit : les norvégiens de DB (Dummy Burger ? … non, Dimmu Borgir, mon bon monsieur), autrefois si inspirés, devenaient aseptisés.

Dimmu Borgir, le désormais symbole par excellence du BM grande consommation (BM ? … Big Mac ? … non, Black Metal, mon bon monsieur), référence incontournable d’une génération de trve-evil-méchants ne voyant pas plus loin que les bacs de la Fnac, chantre du surfait et de la musique en polymèr(d)e de synthèse.

Ne pouvant vraisemblablement aller plus loin en termes de débauche symphonique pompeuse, les norvégiens décidèrent alors d’adopter une orientation musicale plus brute, une expression plus spontanée traduite par une production plus roots, c’est du moins ce qu’ils prétendaient. Ils ont voulu changer leurs habitudes … pourquoi pas … au fond, je n’ai rien contre ce principe, bien au contraire, car les habitudes c’est comme les bonnes femmes, il faut savoir en changer de temps en temps.

Mais le problème était ailleurs, et les interrogations fusaient : avaient-ils les moyens de concrétiser leurs velléités ? Les guitaristes Silenoz et Galder, ramollis par des années passées à pondre des riffs et autres leads aussi digestes que des barquettes de frites exhalant l’huile rance, pouvaient-ils supporter à eux seuls toute la charpente en la quasi-absence du claviériste Mustis, excellent arrangeur en son état mais arrivé sur le tard pour les séances de répétitions ? Le départ de Nick Barker et sa frappe de brute parviendrait-il à être compensé par l’embauche de Jan Axel “Playskoolhammer” Von Blomberg et sa frappe de mouche ?

Bien évidemment, ces questions demeuraient très inquiétantes, et je craignais franchement le résultat, je me disais qu’il fallait bien que ça arrive un jour. Et c’est arrivé … Le malaise, même si peu apparent, était trop profond. Dimmu Borgir, malade à en crever, tiraillé à s’en tordre, ballonné à en exploser, se retenant jusque-là au nom de la sacrosainte Bienséance, a fini par craquer … et la prophétie se réalisa en ce jour du 27 Avril 2007 : Dimmu Borgir largua un monumental étron dans un tonnerre de flatulences pestilentielles. Nom de code de la chose : ISD (Immonde Selle Dégoutante ? … non, In Sorte Diaboli, mon bon monsieur).

Un ISD déboulant à grands renforts de riffs pseudo-black de bouffon échappé du cirque Pinder, de bourrades thrash poids plume et de cavalcades heavy boiteuses, tournant à vide, s’enchaînant interminablement, interchangeables d’un morceau à l’autre, dégoulinant comme une mauvaise diarrhée que nos deux gaillards S&G s’acharnent à mouliner à grands coups de tremolos-branlettes au rythme de plans de batterie aussi plats que la poitrine de Jane Birkin : rien, absolument rien qui ne justifie de balancer la purée dans son falzar.

Parlons-en justement de cette batterie et du bonhomme aux manettes de la mécanique. Alors, oui, Hellhammer est doté d’un bon niveau technique et a su en son temps apporter rigueur et précision à un Mayhem qui en avait fichtrement besoin au vu de ses toutes premières prods. Mais là, ça sent l’usure. Le manque de puissance est flagrant. Et comme si ça ne suffisait pas, l’usage outrancier du trigger, accentuant l’aspect artificiel et aseptisé de l’ensemble, confère aux percussions un apparat de boîte à rythmes aussi stérile qu’un eunuque.

Rien à retenir de côté-là non plus, si ce n’est du mauvais, comme les breaks laborieux de “The Ancestral Fever” ou le roulement en intro de “The Chosen Legacy” sonnant comme un gamin passant sa crise de nerfs sur son kit en plastoc King Jouet : désolant et crispant.

Sans parler des interventions de Vortex au chant clair, que j’ai failli oublier d’aborder, tant elles m’ont marqué. Aussi déplacées qu’un poil de cul atterrissant dans la soupe, elles se sont retrouvées parachutées là sans trop de raison, certainement pour faire joli ou parce que les fans en réclament. Perdues au beau milieu du massacre, elles n’ont eu d’autre choix que de périr lamentablement, sans pouvoir se défendre. Peuchère…

Un massacre qui n’est cependant pas total, une catastrophe que le claviériste Mustis, tel l’invincible Sangoku surgissant du marasme post-apocalyptique provoqué par l’abominable Freezer, est parvenu à contenir in extremis.

Ses interventions, malheureusement trop sporadiques, parviennent pourtant à redonner vie au revêtement plastique de la carcasse dimmuborgienne, y insufflant un semblant d’élan épique, profilant à elles seules la personnalité de chacun des morceaux de ISD. Le cardiogramme s’emballe enfin au son des arrangements de cordes grandioses de “The Sacrilegious Scorn“, je me sens enfin transporté au son des chœurs de “The Conspiracy Unfolds”.

Mustis, le sauveur, et qui comme à son habitude, excelle dans les parties de piano de virtuose : “The Sinister Awakening” et “The Sacrilegious Scorn“, certainement le titre le plus potable de l’album avec “The Fallen Arises” où le maestro nous propose un instrumental symphonico-médiéval dépeignant une ambiance cinématographique convaincante, voire même ponctuellement envoûtante lors de l’intervention des chœurs angéliques.

Mais si par le passé, son rôle de locomotive du TGV Dimmu Borgir lui permettait de tracter efficacement ses boulets de coéquipiers qui lui servaient de wagon, son positionnement en queue de convoi sur ISD lui coupe toute efficience, le contraignant à commettre quelques fautes de gouts. Forcément, c’est toujours la nullité qui finit par déteindre sur le reste. Je pense aux harmonies bal-musette de “The Invaluable Darkness” ou aux orchestrations hilarantes de “The Serpentine Offering” rappelant les plus grands moments de Goldorak contre les Golgoths, quoique la puissance dégagée évoque plutôt l’OVT d’Alcor (vous savez, cette espèce de frisbee jaunâtre qui se fait dézinguer à chaque épisode).

Voilà pour tout ce qui concerne l’aspect purement technique et compositionnel : pas grand-chose à en sauver, et c’est bien triste. Mais ce n’est pas le plus grave, loin de là. Car Dimmu Borgir a oublié un point essentiel, vital, capital : un album doit être réalisé avec le cœur, les tripes et les couilles. Et cette lacune ne pardonne pas, chaque élément de la Triarchie pointant aux abonnés absents. Dimmu Borgir veut paraître, mais n’est pas, dans ce ISD où tout n’est qu’esquissé, suggéré, caricaturé. C’est beau la volonté, mais contrairement à ce que prétend le célèbre proverbe, vouloir n’est pas toujours synonyme de pouvoir.

Ils entendent nous faire griller vif dans les flammes des Enfers, malheureusement il y a un con qui leur a coupé le gaz (et oui, c’est la crise pour tout le monde).

Point de fournaise ? Alors pourquoi pas une petite séance de blizzard des terres nordiques. Même en restant attentif, je ne perçois que le léger souffle d’une clim Ecotherm. Raté là aussi.

Dimmu Borgir espère nous transformer en passoire sous une pluie de balles tombant dans un tonnerre de détonations assourdissantes, mais je n’entends que les claquements agaçants du AK Paratrooper Jouéclub de mon gentil petit neveu.

Ils aspirent à invoquer le Grand Cornu rompu à toutes les techniques d’étripage en règle, brûlant de nous assommer d’un coup de boule ravageur, de nous perforer d’un coup de corne magistral, de nous achever dans une ruade implacable. Mais que diable, le rituel aurait-il merdé ?! Pourquoi n’ai-je en face de moi qu’une vulgaire vachette emboulée tout droit sortie des joutes épiques d’Intervilles ?!

Ils se sont escrimés à tourner le mythique Diablesses affamées prises en DADV par une meute de cerbères en rut dans un tonnerre de hurlements de souffrance et de jouissance explosant en geysers d’hémoglobine, de mouille et de foutre incandescents. Mais ça joue Ta mère mugissante en jarretelles se tapant son chihuahua dans un flot de menstruation dégueulaxative.

Bienvenue dans le monde du satanic-porno à deux balles et du plastoc en toc, transpirant jusque dans l’artwork et sa figurine au bâti digne d’un éthiopien crevant de famine et aux airbags gonflés à la silicone. Chapeau à l’auteur de cette merde picturale sensée être inquiétante, mais à défaut de chier dans mon froc, je me pisse de rire.

Et comment ne pas parler du summum de l’artificiel et du superfétatoire, j’ai nommé : le miroir. Cet accessoire livré avec la version limitée de ISD, permettant de lire les paroles imprimées dans le livret et dont des hordes de fans ont chanté les louanges, y trouvant un je-ne-sais-quoi de mystérieux et d’énigmatique. Comment peut-on se laisser berner à ce point ? C’est simple : une version Deluxe, un bon coup de pub, de la poudre de perlimpinpin et vas-y que j’t'embrouille … Et ça fonctionne, pour peu qu’on soit un tantinet fragile du cigare … ou aficionado des gadgets offerts avec chaque Picsou Magazine. Navrant.

Et derrière tout ça, il y a un concept parolier, une histoire. Ai-je eu l’envie de m’y plonger ? Non. En ai-je eu la patience ? Non plus. Mais qu’importe, un concept en soi n’a jamais fait un album. Il faut aussi et surtout une base musicale solide et cohérente, et au vu de celle que me démontre ISD, le concept, je m’en fous comme de ma première chaussette.

Alors, oui, je ne m’y suis pas intéressé, oui, je ne suis qu’un trve du cvl de la mort qui n’a rien compris à rien, alors oui, traitez-moi comme tel, oui, chatiez-moi, torturez-moi, éviscérez-moi, oui, faites-moi subir les pires tourments de l’Enfer. Oui, mille fois oui, je ne demande que ça. Offrez-moi tout ce que ce fadasse ISD a été incapable de me faire ressentir.

Un ISD qui montre au grand jour les limites et les carences des créations dimmuborgiennes modernes qui, allégées de leurs atours ultra-symphoniques et de leur toute-puissante superproduction, ne sont plus rien.

Des créations d’un orchestre en jupette que le courageux et talentueux Mustis a tenu à bout de bras, permettant de faire illusion le temps de trois albums. Mais tel Messi paumé au beau milieu d’une équipe de CFA, il n’a pu éternellement faire des miracles, surtout en ne jouant qu’une mi-temps. Allez, Must’, là tu t’es bien économisé et le prochain match, tu le joues en entier et à fond. On compte sur toi !

Swallow The Sun : Ghosts of Loss

Chroniques, Doom Metal - No Comments » - Posted on February, 1 at 1:00 am

Ghosts of LossAuteur d’un solide premier album “The Morning Never Came” (2003) excellant dans un registre Doom/Death mélodique comme les ténors My Dying Bride, Anathema et Katatonia le pratiquaient au cours des années 90, Swallow The Sun revient pile poil deux ans après avec huit nouveaux titres dans la besace pour un “Ghosts of Loss” resservant sensiblement la même formule reposant principalement sur la savoureuse alchimie concoctée par les brillants maîtres guitaristes Juha Raivio et Markus Jämsen, mélangeant habilement la consistance d’une rythmique béton, l’onctuosité de leads harmonieux et la velouté d’arpèges cristallins, rehaussée par un chant polyvalent capable d’épouser toutes les saveurs qu’elle exhale, des plus intenses aux plus délicates, et servie avec un discret mais exquis nappage de claviers au charme ensorcelant.

Un mets savoureux garanti sans grumeaux ni mauvais goût, une nouvelle fois préparé dans l’antre du Sam’s Workshop par Sami Kokko, le propriétaire des lieux, finalisé aux incontournables Finnvox Studios (chez lesquels transite la majeure partie des productions finlandaises), et assaisonné par les magnifiques illustrations de Tuomo Lehtonen dans les tonalités verdâtres qui lui sont chères, mêlant beauté et désolation.

Tous les éléments qui ont constitué la réussite de “The Morning Never Came” répondent ici présents et l’impression que “Ghosts of Loss” en est une copie conforme se fait forcément ressentir de prime abord, certains titres sonnant même alors comme des redites, une sensation qui s’estompe toutefois au fur et à mesure des écoutes successives.

“Descending Winters”, par exemple, a poussé sur le même terreau que “Deadly Nightshade” : on y retrouve le même élan et la prépondérance d’un mid-tempo écrasant tout sur son passage, mais là où le morceau du premier album rependait une ombre insidieuse, celui de “Ghosts of Loss” nous assène littéralement le souffle glacial et implacable d’un hiver rugueux, déployant son épais manteau blanc à perte de vue.

Psychopath’s Lair”, quant à lui, rappelle à notre bon souvenir le climat inquiétant de “Swallow (Horror Part 1)” mais apparaît bien plus terrifiant, distillant une atmosphère de caveau humide hanté par la double personnalité du chant, partagé entre une voix claire déshumanisée aussi froide qu’une lame de rasoir et un growl menaçant débordant sur des hurlements black révélateurs d’un esprit détraqué perdant le contrôle de ses actes, tandis que surgit une ligne de synthé horrifiante au possible. Une ambiance étouffante et un pouvoir d’évocation amplifié pour un morceau qui n’a étrangement pas bénéficié de la mention “Horror Part 2″ : l’horreur, pardon, l’honneur … en reviendra à “Don’t Fall Asleep” apparaissant sur “Hope“, l’opus suivant. Enfin, il ne s’agit que d’un détail, l’important étant le constat qui ressort de la comparaison des morceaux précités : une intensité émotionnelle accrue, et un groupe qui a progressé dans l’expression de son art, apparaissant aussi plus ambitieux musicalement parlant, en témoigne l’énorme “The Giant”, imposant du haut de ses 12 minutes construites selon une structure progressive réservant moult rebondissements, entre déboulés rouleau-compresseur et instants de pur ravissement, dominé par un Mikko Kotamäki en grande forme, toujours aussi épatant niveau chant extrême, et en net progrès niveau chant clair depuis le premier album : le vocaliste y insuffle davantage de corps, d’assurance et ses complaintes désenchantées n’en sont que plus poignantes.

Trois titres, en l’occurrence les trois premiers de l’album, et déjà trois raisons d’affirmer que “Ghosts of Loss” n’est pas qu’une simple resucée de son aîné, mais c’est dans sa continuation qu’il va révéler sa véritable identité, celle d’une ode à Dame Mélancolie et au Mal-Être, son fidèle compagnon. Les riffs lancinants de “Forgive Her…” et “Ghost of Laura Palmer” n’auront de cesse de tourmenter notre esprit mis au supplice d’une douleur perpétuelle, leur détresse comprimant notre poitrine jusqu’à l’étouffement, tandis que les harmonies plaintives résonnent comme un appel à la renonciation à tout.

Une affliction vive trouvant son point d’orgue sur le bouleversant “Gloom, Beauty and Despair” qui demeure à mes yeux LE classique de Swallow The Sun. Débutant sur un long passage purement atmosphérique basé sur des arpèges mortuaires empreints d’une beauté profonde, à peine troublée par un inquiétant râle venu du lointain, celui d’une âme égarée dans les limbes, le morceau adopte ensuite l’allure d’une procession funèbre écrasée par l’immense chagrin d’une perte irrémédiable, avançant le visage fermé, la gorge nouée, ne laissant échapper que quelques sanglots étranglés. Les riffs se font solennels et une ligne mélodique déchirante où vocalises féminines (assurées par une certaine Marja Savolainen) et synthés ne font qu’un.

Sur ce morceau précis plane l’ombre de Shape Of Despair, nous plongeant dans un océan de spleen avant de couler à pic sur “The Ship”, dont les derniers échos retentissent comme l’ultime oraison funéraire, l’ultime adieu.

L’état d’esprit du compositeur Juha Raivio, dont la très chère mère disparut au cours de la phase compositionnelle de “Ghosts of Loss“, n’est évidemment pas étranger à l’orientation particulièrement mélancolique de cet album qui lui est d’ailleurs dédié. Un magnifique cadeau d’adieu que cette sépulture érigée en l’honneur de sa mémoire, et “Fragile”, le seul morceau n’étant pas du ressort de Raivio (composé en intégralité par le claviériste Aleksi Munter), dénote par son aspect plus lumineux et presque léger, reposant sur un schéma couplet/refrain quasi-tubesque en comparaison du reste (impression tout de même relative, sa durée restant conséquente - 7′12”- et le pont reliant les second et troisième refrains ressemblant plutôt à un viaduc). Sa présence, loin d’être déplacée, montre qu’en tout malheur, aussi immense soit-il, réside toujours une lueur d’espoir. L’espoir d’un au-delà paisible et radieux où nous pourrons un beau jour retrouver les êtres qui nous sont chers, disparus au cours de notre bien triste existence en tant qu’entité de chair et de sang.

Sans réellement surprendre, Swallow The Sun confirme toute son aisance et son savoir-faire en termes de doom/death mélodique et atmosphérique dans ce “Ghosts of Loss“, second opus de la formation finlandaise auquel certains pourraient reprocher une trop grande ressemblance avec son prédécesseur “The Morning Never Came“, mais qui, au fil des écoutes répétées, dévoile sa sensibilité propre, chargée d’une profonde tristesse distillée au travers de morceaux d’une durée moyenne revue à la hausse et d’une vitesse d’exécution revue à la baisse … plus fondamentalement doom en somme.

Magnifiquement sinistre, “Ghosts of Loss” est comme ce visage mortuaire, semblant flotter, nimbé d’une aura irréelle illustrant l’arrière du CD, nous fixant de son regard magnétique, nous invitant à nous perdre dans ses abîmes insondables. Saurez-vous résister à son charme vénéneux ?

Swallow The Sun : The Morning Never Came

Chroniques, Doom Metal - No Comments » - Posted on January, 24 at 1:00 am

The Morning Never Came

Eu égard à la promotion orchestrée par son label de l’époque, Firebox Records, on s’attendait, avec Swallow The Sun et son premier album “The Morning Never Came” (reprenant les quatre titres de sa promo “Out Of This Gloomy Light” dans des versions optimisées, en plus de quatre autres titres inédits), à voir débouler un énième combo finlandais pratiquant la spécialité maison : le Funeral Doom. Bien sûr, la sortie de nouvelles œuvres de ses compagnons d’écurie que sont My Shameful, Pantheïst et Until Death Overtakes Me la même année (2003) n’a rien arrangé, pas plus que la presse usant et abusant d’une comparaison hâtive et facile avec les compatriotes de Shape Of Despair.

Evidemment, la musique jouée par le sextet de Jyväskylä est loin de respirer la joie et la bonne humeur (le pourrait-elle seulement avec un pareil titre d’album ?), mais elle affiche une teneur bien moins ambiante que celle de son voisin de Helsinki, tout en reposant sur des structures bien moins rigides et répétitives. Une musique plus foncièrement metal qui entend remettre au goût du jour le bon vieux doom/death mélodique tel que pratiqué par les old-My Dying Bride, Anathema et Katatonia, soit une association de rythmiques massives et de mélodies, à la frappe lourde autant qu’à la caresse soyeuse, telle une main de fer dans un gant de velours.

Loin de n’être qu’un simple réchauffé de ses illustres ainés, Swallow The Sun en offre une relecture aussi passionnante qu’inspirée, avec une maturité impressionnante pour un premier opus. Comme tout bon finlandais qui se respecte, chaque membre du sextet multiplie (ou a multiplié) les projets parallèles et a pu ainsi engranger un maximum d’expérience au sein de diverses formations underground telles que Plutonium Orange ou Funeris Nocturnum avant de s’associer sous la bannière Swallow The Sun érigée par le guitariste Juha Raivio. Et cela se sent : le groupe sait où il va, sait ce qu’il veut et sait comment l’obtenir.

L’interprétation est irréprochable et chaque élément de ce matin qui ne vint jamais fait systématiquement mouche. Une jolie réussite qui repose principalement sur la brillante paire de guitaristes Raivio/Jämsen, au jeu très complémentaire, combinant tout à tour rythmiques plombées, leads mélodiques et arpèges cristallins avec aisance et fluidité, capable de distiller des atmosphères délicieusement tristes et envoutantes (”Out Of This Gloomy Light“, “Hold This Woe”, “Under the Waves”) ou de plonger dans des abimes ténébreuses et menaçantes (”Deadly Nightshade”, “Swallow” qui constitue le premier volet de la saga des “Horror” qui sera poursuivie sur l’album “Hope” quatre ans plus tard), sans oublier les incontournables odes à la dépression (”Through Her Silvery Body”, “The Morning Never Came“) sur un rythme essentiellement low-tempo n’atteignant le mid qu’en de très rares occasions (”Deadly Nightshade”). Un rythme néanmoins étranger à toute forme de monolithisme, le batteur offrant moult plans élaborés de même que des breaks relativement fréquents.

Les claviers, assez discrets et principalement utilisés en doublure ou en soutien de l’architecture metal, renforcent son aspect mélodique et son aura majestueuse au travers d’harmonies simples mais élégantes, tout en jouant habilement sur les ambiances avec force nappes éthérées ou effets angoissants. Les rares incursions en lead apparaissent sous la forme de légères notes de piano invitant à la mélancolie, en intro de “Through Her Silvery Body”, en trame de “Hold This Woe” ou encore en break dans “Silence of the Womb”, ce dernier morceau étant particulièrement marquant par son caractère multi-facette : on y retrouve un condensé de toutes les composantes et atmosphères propres à la musique de Swallow The Sun : de l’âpreté à la douceur en passant par un pur moment d’angoisse sur fond de pulsations de basse sinistres et d’effets guitares/synthé inquiétants, de même qu’il révèle tout le talent de son chanteur, l’étonnant Mikko Kotamäki : son growl, véritablement hanté, semble tout droit sorti de nos pires cauchemars et s’associe à des débordements black du meilleur effet, preuve que le bonhomme n’a pas oublié ses origines (il officiait sous le pseudonyme de Trmnt.xes dans le combo black Funeris Nocturnum splitté depuis 2004 après avoir sorti trois albums). Une excellente prestation qui l’impose d’entrée comme un des tous meilleurs dans la catégorie chant extrême.

Kotamäki nous gratifie également de quelques interventions en chant clair, une nouveauté par rapport à la promo “Out Of This Gloomy Light“. Il faut néanmoins reconnaître que son timbre typé goth-rock désabusé et ses harmonies davantage fredonnées que véritablement chantées ne cassent pas des briques, mais leur placement juste et la conviction de leur interprète donnent le résultat escompté, celui de renforcer la langueur des passages atmosphériques.

Voilà ce que l’on retient à l’issue de l’écoute de “The Morning Never Came” : on a toujours le bon riff, le bon lead, le bon break, la bonne mélodie, la bonne tonalité de chant au bon moment … Swallow The Sun déroule son style avec une facilité et une précision déconcertantes, aidé en cela par une production admirable de puissance, de densité et de clarté. Bien que concoctée par un illustre inconnu (Sami Kokko, ex-guitariste de l’obscur combo de death metal Paraxism, depuis longtemps splitté) dans son home-studio (le Sam’s Workshop), elle est tout simplement parfaite (comme quoi, la renommée ne fait pas tout) et permet de ne rien louper du spectacle. Aucun arrangement ne peut échapper à notre oreille, même lors du sensationnel final du morceau-titre, combinant trois lignes de guitare dans une limpidité absolue.

Malgré des influences archi-évidentes et donc un manque d’originalité flagrant, Swallow The Sun parvient sans peine à charmer les adeptes de doom/death à forte orientation mélodique avec ce premier album et ses morceaux bien ficelés, son interprétation sans faille et son merveilleux travail sur les atmosphères, parfaitement en phase avec l’artwork (signé par un certain Tuomo Lehtonen, visiblement très inspiré par Travis Smith) et cette mystérieuse et inquiétante demeure trônant dans un paysage aussi beau que sinistre et baignant dans des tons verdâtres.

Mais au-delà de ces qualités-ci, c’est aussi la sincérité dont fait preuve la formation finlandaise qui est marquante, les musiciens n’ayant d’autre ambition que celle de jouer la musique qu’ils affectionnent, qu’ils ressentent au plus profond d’eux-mêmes, et de livrer des prestations live impeccables, toutes en classe et en sobriété.

Le toc et le clinquant n’ont aucunement leur place dans Swallow The Sun qui apparaît comme une force tranquille, un groupe sûr de lui et pouvant envisager l’avenir avec sérénité. La suite confirmera cette première impression …

Xasthur : Defective Epitaph

Black Metal, Chroniques - No Comments » - Posted on November, 29 at 1:00 am

Defective Epitaph

Pas évident de traiter de manière objective un album de Xasthur, propriété du seul et unique Scott Conner (alias Malefic), projet black d’origine Outre-Atlantique le plus en vue depuis une demi-décennie, et souvent proclamé comme la superstar des atmosphères dépressives et suicidaires … vraiment pas évident !

D’un côté, on a une production des plus craspec, conférant aux guitares un son grille-pain et aux claviers un aspect dégoulinant, sans parler de la voix difficilement audible prononçant des paroles inintelligibles, et une musique techniquement à la ramasse, l’interprétation réservant son lot de pains et de loupés, entre breaks foirés et arpèges faux, le tout avançant sur un rythme poussif et mis en forme au travers d’un mixage souvent hasardeux, réalisé sur un bon vieux 8-pistes analogique rendant le son granuleux et ultra-compressé.

De l’autre, on a la même musique capable de faire ressentir tout le désarroi et la déchéance de l’être humain, véritable monument de décrépitude érigé à la gloire de la Dame Faucheuse. Les riffs lancinants possèdent une senteur de cadavre faisandé que les nappes de claviers hantées, plus proches du dark ambiant que des traditionnels synthés en vigueur dans le black, enveloppent comme un brouillard glacial, tandis que les dissonances et effets d’écho, employés à outrance, donnent à l’ensemble un aspect irréel.

Pas d’éléments techniques ni de fantaisies ou d’instants spectaculaires auxquels se raccrocher dans la musique de Xasthur, tout est sobre et marche au feeling … Par conséquent, certains jours ça fonctionne, d’autres jours moins, d’autres jours carrément pas, selon l’humeur du moment.

Pour ce nouvel opus intitulé “Defective Epitaph“, le topo reste sensiblement le même que sur ses prédécesseurs : on retrouve toute la panoplie des immuables qualités et défauts, cette dualité faisant toute la personnalité de Xasthur, si inimitable et immédiatement identifiable à la première écoute.

Cependant, on s’aperçoit vite qu’une sensibilité particulière en émane, permettant à ce dernier-né de se distinguer par rapport à ses ainés, Malefic ayant cette fois-ci appuyé sur le côté ambiant de sa musique : claviers placés en première ligne, usage intensif d’arpèges “clairs”, guitares électriques mises quelque peu en sourdine, … en faisant certainement son album le plus morne, le plus funèbre. Un album baigné d’un climat paisible, dénué de toute violence, de toute colère, nimbé d’une atmosphère cotonneuse, d’une étrange sensation de bien-être, la sensation de s’abandonner enfin à la mort après une vie passée à lutter sans autre espoir que d’y succomber. La parfaite suite d’un “Subliminal Genocide” tout en colère contenue et pulsions d’auto-destruction.

Une sensibilité ambiante qui s’accentue dans la seconde partie de l’album, à partir de “Dehumanizing Procession” qui en constitue le point charnière, le point de non-retour, où la lente et hypnotisante valse des claviers nous entraîne tout droit dans les bras de Mère Faucheuse, et qui atteint son paroxysme sur les trois derniers morceaux de l’album (on retiendra surtout “A Memorial to the Waste of Life” essentiellement construit sur la base d’arpèges dissonants et vaporeux, ainsi que “The Only Blood That Pours Is Yours” avec son final à l’orgue) où les percussions ne sont plus que pulsations lointaines, tandis que l’âme quitte cette enveloppe charnelle dans laquelle elle a subi les pires tourments pour enfin connaître l’épanouissement.

C’est donc une curieuse impression de plénitude que laisse “Defective Epitaph“, une fois l’écoute achevée.

Une œuvre qui voit également Malefic rompre avec certaines de ses vieilles habitudes et proposer quelques surprises, pas toujours très heureuses cependant.

Première du lot et pas la moindre : l’usage d’une vraie batterie, correspondant à un véritable bouleversement sur l’échelle de l’évolution Xasthurienne. C’en est donc fini du cliquetis stérile de la boîte à rythmes en vigueur jusqu’alors. Place désormais à un son de percussion plus profond et un tempo plus lourd. Bien que la batterie organique conserve le même jeu que son homologue électronique d’antan, très binaire et dépouillé, son apport n’en est pas moins salutaire et confère davantage de consistance aux compositions.

On remarquera aussi l’absence d’intro et d’interludes aux claviers. Simple remarque, car il ne s’agit pas forcément d’un bien ni d’un mal.

Par contre, là où ça se gâte, c’est lorsque Malefic use d’un authentique violoncelle pour créer l’ambiance de fond de “Unblessed Be”, intention louable de prime abord mais résultat très pénible pour les tympans, le bonhomme s’étant simplement contenté de déposer l’archet sur les cordes et de répéter scrupuleusement le même déplacement de va-et-vient, sans aucune extension ni démanché, durant les 8 minutes que dure le morceau, ce qui finit par rapidement taper sur le système et gâche malheureusement la fin de l’album.

Il faut également se farcir les habituels cris de Malefic, très étouffés, très lointains et que j’ai toujours trouvé plus gênants que véritablement utiles. Bien qu’il ait eu la bonne idée de les employer à plus faible dose et de les mixer encore plus en retrait que de coutume, leur présence reste fort déplacée dans le contexte de “Defective Epitaph” qui aurait certainement gagné à être un album purement instrumental.

Sans compter certains morceaux à l’inspiration défaillante, tels que “Purgatory Spiral” et “Funeral Drenched in Apathy” faisant office de remplissage, s’oubliant vite et n’apportant rien de substantiel à cet album qui, comme de coutume chez Xasthur, aurait gagné à être plus condensé. Sans oublier non plus le morceau d’introduction “Soulless Elegy” se terminant en queue de poisson, le père Conner l’ayant certainement laissé tomber en cours de route, faute de savoir par quel moyen l’achever proprement.

De ces nombreux ratés ressortent toutefois de petites pépites, telles que “Cemetary of Shattered Masks” et “Oration of Ruin” se développant sur des mid-tempi ravageurs auquel les battements organiques, tels la marche lente et inexorable d’un troupeau de condamnés à mort se dirigeant vers leur funeste destin, confèrent une dimension écrasante et inéluctable.

Les morceaux “Legacy of Human Irrelevance” et “Worship (the War Against”) Yourself” offrent davantage de relief dans leur construction, alternant mid-tempo, rythmes plus soutenus et breaks atmosphériques. Leur placement judicieux permet de se dégager un moment de la monotonie ambiante … pour pouvoir mieux y revenir ensuite. Au rayon des réussites, on notera également l’inquiétante complainte des claviers fantomatiques apparaissant dans la seconde moitié de “Worship…”, retentissant comme les pleurs d’un cortège d’âmes en peine manifestant leur chagrin et leur douleur.

Certains aspects sont donc intéressants voire séduisants, mais il faut être capable de faire fi des faiblesses et insuffisances propres à la musique de Xasthur, que son compositeur met volontairement en avant. Dans le cas contraire, la musique de “Defective Epitaph” peut se résumer en trois mots : chiante au possible.

Voilà bien tout le paradoxe de Xasthur : malgré le son et les atmosphères inhumaines qu’il dégage, ce projet est profondément humain. Car Xasthur n’est rien d’autre que Scott Conner : un être humain avec ses qualités et ses défauts. C’est comme un pote au fichu caractère dont je peux, au gré de mon humeur, apprécier la compagnie ou ne pas pouvoir voir en peinture.

Malgré tout, son jusqu’au-boutisme, sa volonté d’appliquer sa recette coûte que coûte, sans relâche, sans se soucier du “qu’en-dira-t-on” ni du relatif succès que connaît son projet (auquel il ne s’attendait certainement pas et qui semble glisser sur lui comme l’eau sur le plumage d’un canard) forcent le respect.

Et comme tout être humain, il sait parfois aussi, en dépit son intégrité, changer certaines de ses habitudes, comme le prouve ce “Defective Epitaph” auquel je ne me risquerais pas à donner une simple et banale note, qui ne saurait aucunement refléter toute la complexité du cas Malefic et de son style, son œuvre … Une œuvre créée, accomplie et condamnée à perdurer pour le meilleur et pour le pire.

Xasthur (USA) : Defective Epitaph

Black Metal, Chroniques - No Comments » - Posted on November, 29 at 1:00 am

Xasthur (USA) : Defective Epitaph

Pas évident de traiter de manière objective un album de Xasthur, propriété du seul et unique Scott Conner (alias Malefic), projet black d’origine Outre-Atlantique le plus en vue depuis une demi-décennie, et souvent proclamé comme la superstar des atmosphères dépressives et suicidaires … vraiment pas évident !

D’un côté, on a une production des plus craspec, conférant aux guitares un son grille-pain et aux claviers un aspect dégoulinant, sans parler de la voix difficilement audible prononçant des paroles inintelligibles, et une musique techniquement à la ramasse, l’interprétation réservant son lot de pains et de loupés, entre breaks foirés et arpèges faux, le tout avançant sur un rythme poussif et mis en forme au travers d’un mixage souvent hasardeux, réalisé sur un bon vieux 8-pistes analogique rendant le son granuleux et ultra-compressé.

De l’autre, on a la même musique capable de faire ressentir tout le désarroi et la déchéance de l’être humain, véritable monument de décrépitude érigé à la gloire de la Dame Faucheuse. Les riffs lancinants possèdent une senteur de cadavre faisandé que les nappes de claviers hantées, plus proches du dark ambiant que des traditionnels synthés en vigueur dans le black, enveloppent comme un brouillard glacial, tandis que les dissonances et effets d’écho, employés à outrance, donnent à l’ensemble un aspect irréel.

Pas d’éléments techniques ni de fantaisies ou d’instants spectaculaires auxquels se raccrocher dans la musique de Xasthur, tout est sobre et marche au feeling … Par conséquent, certains jours ça fonctionne, d’autres jours moins, d’autres jours carrément pas, selon l’humeur du moment.

Pour ce nouvel opus intitulé “Defective Epitaph“, le topo reste sensiblement le même que sur ses prédécesseurs : on retrouve toute la panoplie des immuables qualités et défauts, cette dualité faisant toute la personnalité de Xasthur, si inimitable et immédiatement identifiable à la première écoute.

Cependant, on s’aperçoit vite qu’une sensibilité particulière en émane, permettant à ce dernier-né de se distinguer par rapport à ses ainés, Malefic ayant cette fois-ci appuyé sur le côté ambiant de sa musique : claviers placés en première ligne, usage intensif d’arpèges “clairs”, guitares électriques mises quelque peu en sourdine, … en faisant certainement son album le plus morne, le plus funèbre. Un album baigné d’un climat paisible, dénué de toute violence, de toute colère, nimbé d’une atmosphère cotonneuse, d’une étrange sensation de bien-être, la sensation de s’abandonner enfin à la mort après une vie passée à lutter sans autre espoir que d’y succomber. La parfaite suite d’un “Subliminal Genocide” tout en colère contenue et pulsions d’auto-destruction.

Une sensibilité ambiante qui s’accentue dans la seconde partie de l’album, à partir de “Dehumanizing Procession” qui en constitue le point charnière, le point de non-retour, où la lente et hypnotisante valse des claviers nous entraîne tout droit dans les bras de Mère Faucheuse, et qui atteint son paroxysme sur les trois derniers morceaux de l’album (on retiendra surtout “A Memorial to the Waste of Life” essentiellement construit sur la base d’arpèges dissonants et vaporeux, ainsi que “The Only Blood That Pours Is Yours” avec son final à l’orgue) où les percussions ne sont plus que pulsations lointaines, tandis que l’âme quitte cette enveloppe charnelle dans laquelle elle a subi les pires tourments pour enfin connaître l’épanouissement.

C’est donc une curieuse impression de plénitude que laisse “Defective Epitaph“, une fois l’écoute achevée.

Une œuvre qui voit également Malefic rompre avec certaines de ses vieilles habitudes et proposer quelques surprises, pas toujours très heureuses cependant.

Première du lot et pas la moindre : l’usage d’une vraie batterie, correspondant à un véritable bouleversement sur l’échelle de l’évolution Xasthurienne. C’en est donc fini du cliquetis stérile de la boîte à rythmes en vigueur jusqu’alors. Place désormais à un son de percussion plus profond et un tempo plus lourd. Bien que la batterie organique conserve le même jeu que son homologue électronique d’antan, très binaire et dépouillé, son apport n’en est pas moins salutaire et confère davantage de consistance aux compositions.

On remarquera aussi l’absence d’intro et d’interludes aux claviers. Simple remarque, car il ne s’agit pas forcément d’un bien ni d’un mal.

Par contre, là où ça se gâte, c’est lorsque Malefic use d’un authentique violoncelle pour créer l’ambiance de fond de “Unblessed Be”, intention louable de prime abord mais résultat très pénible pour les tympans, le bonhomme s’étant simplement contenté de déposer l’archet sur les cordes et de répéter scrupuleusement le même déplacement de va-et-vient, sans aucune extension ni démanché, durant les 8 minutes que dure le morceau, ce qui finit par rapidement taper sur le système et gâche malheureusement la fin de l’album.

Il faut également se farcir les habituels cris de Malefic, très étouffés, très lointains et que j’ai toujours trouvé plus gênants que véritablement utiles. Bien qu’il ait eu la bonne idée de les employer à plus faible dose et de les mixer encore plus en retrait que de coutume, leur présence reste fort déplacée dans le contexte de “Defective Epitaph” qui aurait certainement gagné à être un album purement instrumental.

Sans compter certains morceaux à l’inspiration défaillante, tels que “Purgatory Spiral” et “Funeral Drenched in Apathy” faisant office de remplissage, s’oubliant vite et n’apportant rien de substantiel à cet album qui, comme de coutume chez Xasthur, aurait gagné à être plus condensé. Sans oublier non plus le morceau d’introduction “Soulless Elegy” se terminant en queue de poisson, le père Conner l’ayant certainement laissé tomber en cours de route, faute de savoir par quel moyen l’achever proprement.

De ces nombreux ratés ressortent toutefois de petites pépites, telles que “Cemetary of Shattered Masks” et “Oration of Ruin” se développant sur des mid-tempi ravageurs auquel les battements organiques, tels la marche lente et inexorable d’un troupeau de condamnés à mort se dirigeant vers leur funeste destin, confèrent une dimension écrasante et inéluctable.

Les morceaux “Legacy of Human Irrelevance” et “Worship (the War Against”) Yourself” offrent davantage de relief dans leur construction, alternant mid-tempo, rythmes plus soutenus et breaks atmosphériques. Leur placement judicieux permet de se dégager un moment de la monotonie ambiante … pour pouvoir mieux y revenir ensuite. Au rayon des réussites, on notera également l’inquiétante complainte des claviers fantomatiques apparaissant dans la seconde moitié de “Worship…”, retentissant comme les pleurs d’un cortège d’âmes en peine manifestant leur chagrin et leur douleur.

Certains aspects sont donc intéressants voire séduisants, mais il faut être capable de faire fi des faiblesses et insuffisances propres à la musique de Xasthur, que son compositeur met volontairement en avant. Dans le cas contraire, la musique de “Defective Epitaph” peut se résumer en trois mots : chiante au possible.

Voilà bien tout le paradoxe de Xasthur : malgré le son et les atmosphères inhumaines qu’il dégage, ce projet est profondément humain. Car Xasthur n’est rien d’autre que Scott Conner : un être humain avec ses qualités et ses défauts. C’est comme un pote au fichu caractère dont je peux, au gré de mon humeur, apprécier la compagnie ou ne pas pouvoir voir en peinture.

Malgré tout, son jusqu’au-boutisme, sa volonté d’appliquer sa recette coûte que coûte, sans relâche, sans se soucier du “qu’en-dira-t-on” ni du relatif succès que connaît son projet (auquel il ne s’attendait certainement pas et qui semble glisser sur lui comme l’eau sur le plumage d’un canard) forcent le respect.

Et comme tout être humain, il sait parfois aussi, en dépit son intégrité, changer certaines de ses habitudes, comme le prouve ce “Defective Epitaph” auquel je ne me risquerais pas à donner une simple et banale note, qui ne saurait aucunement refléter toute la complexité du cas Malefic et de son style, son œuvre … Une œuvre créée, accomplie et condamnée à perdurer pour le meilleur et pour le pire.

GLOOMY GRIM - Under the Spell of the Unlight

Chroniques Metal - No Comments » - Posted on November, 26 at 10:39 pm

Horror Metal - Finlande - Anticulture Records - 2008

Appréciation : 16/20

Chantres de l’Horror Metal auquel ils se disputent la paternité avec leurs voisins norvégiens de Tartaros, les finlandais de Gloomy Grim en restent aujourd’hui le seul et unique digne représentant encore sur pied.
L’Horror Metal, style puisant ses racines dans un Black Metal ayant subi une forte injection d’ambiances dignes d’une fête foraine macabre où l’on est transporté de la baraque hantée au train fantôme, en passant par l’incontournable cimetière au clair de lune, a toujours été l’apanage d’un cercle très restreint. Mais désormais, exit les Tartaros, Morgul et Notre Dame reposant (paisiblement ?) dans leur tombe, Gloomy Grim en demeure le seul prince, avec à sa tête Agathon, l’incontestable et incontesté Maître de Cérémonie, accompagné de ses indéboulonnables serviteurs Lord Heikkinen et Mörgoth aux postes de guitaristes.

Un groupe dont chaque nouvel opus a marqué une étape importante de son évolution.
“Blood, Monsters, Darkness” est une des pierres angulaires de l’Horror Metal et regorge d’idées et de bidouillages aux synthés géniaux signés Maître Agathon, avec une atmosphère archi-glauque dissimulée sous un second degré ravageur (style Addams Family), “Life?” marque une progression vers davantage de vélocité et une toute relative brutalité, “Written in Blood” se distingue par l’abandon de la boîte à rythmes et le retour de Agathon à ses premières amours (rappelons qu’il est batteur de formation), et “The Grand Hammering” voit le groupe adopter un line-up stable et taillé pour le live, Nukklear Tormentörr remplaçant Caesar à la basse et Suntio occupant le poste de batteur, Agathon se consacrant désormais exclusivement au chant, aux synthés et à la composition.
Cependant, il faut bien reconnaître que si chacun de ces albums a toujours été d’un bon calibre, aucun n’a jamais non plus été irréprochable, loin de là.
“Blood, Monsters, Darkness” est encore trop approximatif et on sent que le groupe a galéré pour traduire ses idées en musique. “Life?” manque singulièrement de diversité, pilonne trop systématiquement et sa répétitivité finit quelque peu par lasser. “Written in Blood” est plombé par un mixage bouclé à l’arrache. Et “The Grand Hammering”, ayant quasiment délaissé les synthés qui constituaient pourtant la principale attraction de Gloomy Grim, déçoit par son aspect conventionnel et son manque d’extravagance.
Mais c’est compter sans la force de caractère de Agathon et de sa bande qui ont constamment su se remettre en question et tirer parti des erreurs et approximations du passé pour sortir leur album le plus abouti à ce jour : “Under the Spell of the Unlight”, qui marque le retour à des compositions basées sur les claviers, ainsi qu’un changement de label, Gloomy Grim quittant Holy Records, son écurie de toujours, pour rejoindre les rangs de Anticulture.

Les titres présentés sur le récent EP auto-produit “Tapetum Lucidum” avaient déjà mis la puce à l’oreille (et l’eau à la bouche) en dévoilant un Gloomy Grim plus consistant, se basant sur des orchestrations plus imposantes et dégageant une ambiance d’épouvante dense comme jamais le groupe n’en a créé auparavant, et ce dernier-né “Under the Spell of the Unlight” confirme la tendance.
Les quatre titres de l’EP y sont d’ailleurs inclus et ont été, sinon intégralement réenregistrés, du moins partiellement rejoués et remixés, en témoignent certaines sonorités de claviers nettement améliorées et quelques parties de guitares qui ont gagné en puissance dans l’affaire.
On est donc heureux de retrouver les alternances entre passages martiaux et accélérations soudaines de “Within the Woods”, les attaques de cordes furieuses et l’orgue impérial de “Cellar Dweller” s’achevant sur un final plus mélodique, les trompettes et roulements de tambour retentissant comme l’annonce d’un destin funeste et tragique de “And the Bird Came In”, et l’amalgame de cordes saccadées et de riffs écrasants de “The Bells Toll My Name”, le tout dans des versions optimisées tirant profit d’une qualité de production irréprochable, à la fois dense et claire.

Les huit autres morceaux, tous inédits, ne sont pas en reste et bénéficient des mêmes soins apportés à la composition et à la production.
“Åkerspöke” par exemple, se développe sur un mid-tempo très pesant avec, en sa partie centrale, le mot en question scandé telle l’incantation d’un rituel, pour se finir sur des notes de kantele (instrument traditionnel finlandais) renforçant la dimension mystique et rituelle du morceau, puis laisse la place à “Cold Fingers” démarrant sur une rythmique purement thrash avant de se parer d’une envergure symphonique à grand renfort de chœurs, et peuplé d’effets de cordes courant comme des doigts glacés sur la nuque.
L’interlude qui suit, “So, I Slept & Slept”, pose une ambiance cauchemardesque et ses notes de piano répétitives et entêtantes ne sont pas sans rappeler les travaux de John Carpenter. Le réveil est ensuite brusque avec “Invoking of the Flames” assenant accélérations assassines et riffs plombés sans se départir d’un élan symphonique omniprésent.
Et il en est ainsi sur toute la durée de l’album, les morceaux, reliés entre eux par des ponts atmosphériques, s’enchaînent sans temps mort, saupoudrés de “gloomygrimesquement” traditionnels sons de cloches et notes de piano tout droit sortis d’un film d’épouvante, et accompagnés de la voix si caractéristique de Agathon, véritable gnome pestiféré.

Ce qui nous amène à l’autre point fort de l’album : sa cohérence, tous les titres s’imbriquant dans un concept de nouvelle (soi-disant) autobiographique entièrement conçu par Maître Agathon et dont le précédent EP avait donné un aperçu.
Un concept basé sur son (soi-disant) emménagement dans une maison de laquelle les précédents occupants auraient mystérieusement disparu et qui aurait été le théâtre de phénomènes louches.
Tous les poncifs du genre sont bien entendu au rendez-vous : apparitions, possession, mystères, visions, dédoublement de personnalité, réincarnation, sans oublier l’incontournable sorcière. L’histoire se lit comme un bon Stephen King : c’est pas forcément original, plutôt prévisible, mais le tout est bien raconté et donc plaisant à suivre, depuis “Within the Woods” plantant le décor de la fameuse demeure jusqu’à “Astral Plane I Have Travelled Through” où le personnage est partagé entre la tristesse due à son isolement et les tourments, se demandant si tous ces évènements sont bien réels ou ne se sont passés que dans sa tête. Sans oublier l’épilogue “The Call” qui, comme de rigueur, laisse le champ libre à l’interprétation et sous-entend (peut-être) une suite …
Entretemps, on sursaute lorsque des bruits de pas furtifs se font soudainement entendre sur le plancher du dessus, on frémit lorsque des chuchotements et des rires évanescents se mettent à survenir de nulle part, on frissonne lorsque … lorsque quoi ou qui, au fait, je ne vois rien ni personne … tape avec insistance à la vitre. Flippant !

Après plus d’une dizaine d’années de tâtonnements, Gloomy Grim est enfin parvenu à proposer une œuvre à la fois cohérente et mature, même si on ne peut que prendre son concept au second degré.
D’excellent augure pour la suite, d’autant que Agathon n’a jamais fermé la porte au potentiel retour du chant féminin (absent depuis “Blood, Monsters, Darkness”, autant dire une éternité) ni à l’emploi d’un orchestre symphonique… Gageons que l’expérience acquise au cours de ses nombreuses années de carrière lui permettra de les utiliser à bon escient.
Sur ce, je dois vous laisser, j’entends qu’on frappe à ma vitre …

LIFELOVER - Konkurs

Chroniques Metal - No Comments » - Posted on November, 14 at 2:30 pm

Rock / Black Avantgardiste - Suède - Avantgarde Music - 2008

Appréciation : 17/20

Toute jeune formation suédoise (formée en 2005) où l’on retrouve notamment, sous le pseudonyme de “()”, le dénommé Kim Carlsson, leader de Hypothermia (l’une des pointures du genre black dépressif), Lifelover a immédiatement pris l’habitude de publier un nouvel enregistrement chaque année, chose relativement courante dans les années 70 (notamment dans la sphère hard rock) mais qui est devenue aujourd’hui plutôt rare. Et il s’agit en l’occurrence d’une bonne habitude car ni la qualité des compositions ni l’inspiration des musiciens n’ont eu à en pâtir jusque-là.

Mais avant de présenter le dernier-né “Konkurs”, il convient de s’attarder quelque peu sur le style pratiqué par le sextet, histoire de planter le décor. Alors Lifelover, c’est quoi ? … Une redite du précédemment cité Hypothermia ? … Non, car la musique proposée par Lifelover est beaucoup plus riche et par conséquent plus difficilement classable … Un clone de Shining auquel il est souvent comparé du fait de son pays d’origine et de l’aspect dépressif de sa musique ? … Non plus, car Lifelover développe sa propre personnalité, bien plus proche du rock que du metal. Une sorte de rock archi-torturé, atmosphérique et teinté de discrètes touches jazz, new-wave et electro, shooté aux influences black ressortant au niveau de quelques riffs, du son de guitare, très rêche et granuleux, et des épouvantables vocaux de Kim, naviguant entre plainte, horreur, souffrance et pleurs retenus à grand peine, comme un proche cousin de Kvarforth mais avec un timbre passé sur papier-verre.
Un mélange unique pour un style très avant-gardiste (ils ont d’ailleurs signé chez Avantgarde Music pour ce nouvel opus), répandant son venin au travers de riffs simples, de mélodies accrocheuses (à la guitare claire ou au piano) et de morceaux au format tubesque, pour un ensemble donnant une sensation de profonde névrose, maelström de sentiments inavouables refoulés sous une apparence lisse et respectable, et d’ambivalence, tel un malade mental aux pulsions suicidaires se tailladant affreusement les veines en chantonnant “Colchiques dans les prés”.

Après leur premier essai “Pulver”, remarquable d’originalité musicale, à la pochette inoubliable (à la fois sanglante et édénique) et demeurant l’album le plus agressif et torturé de leur discographie, auquel succéda un “Erotik” artistiquement plus posé (aussi bien visuellement que musicalement) et révélateur d’un sentiment de spleen urbain, morose et désabusé au possible, ce troisième album intitulé “Konkurs” (littéralement “Faillite”) et se développant en trois phases principales présente un condensé des ambiances cristallisées sur les deux opus précédents, tout en ouvrant une nouvelle voie : celle de la nostalgie, de l’amertume et du regret, en suivant une progression logique et implacable.
L’immersion est tout d’abord brutale avec les trois premiers titres rappelant à notre bon souvenir l’effroyable “Pulver”, caractérisés par des riffs acérés et le retour au premier plan des vocaux maladifs de Kim (mis quelque peu en sourdine sur “Erotik”). Trois morceaux parmi les plus barges que le combo suédois ait jamais composé, avec une mention spéciale pour le très addictif “Mental Central Dialog” basé sur une mélodie au synthé aussi simple qu’ensorcelante et des paroles écrites sous forme d’un jeu de questions-réponses sans fin, tournant en rond dans l’esprit d’un cerveau dérangé, mis au supplice, captif de ses propres tourments et s’auto-persécutant avec un sentiment de masochisme destructeur.
Ce déchaînement laisse ensuite la place à une atmosphère plus proche de celle développée sur “Erotik”, c’est-à-dire plus soft de prime abord, mais chargée d’une sensation de dépression tenace, d’un insupportable mal de vivre. Une musique faussement apaisée et faisant la part belle aux voix claires, sans que celles-ci n’expriment quelque chose de “beau”, bien au contraire. Ces voix sont désabusées, sans énergie si ce n’est celle du désespoir, un désespoir sans espoir de jours meilleurs.
Quelques instants de fausse joie (les notes champêtres de “Cancertid”, le passage à l’accordéon de “Konvulsion”) sont de la partie, de même que quelques instants de colère (”Twitch”), mais tout cela semble bien vain au final, car la dépression nous ronge, tel un cancer, résultant en un irréversible sentiment de lassitude et d’abattement.
Une phase de spleen s’achevant par le très jazzy “Stängt P.G.A. Semester”, aussi rébarbatif et maussade qu’un jour sans soleil, et laissant la place à la dernière phase de l’album, s’ouvrant sur les magnifiquement tristes “Original” et “Bitter Reflektion”, rythmés par des notes de piano tristes et mélancoliques. Maintenant est venu le temps des regrets … des regrets éternels … à se demander ce qu’aurait été notre existence pourrie si l’on ne s’était pas fourvoyé, si l’on avait fait les bons choix au bons moments…
Tant de désillusions, tant de promesses jamais tenues … Le souvenir d’une présence oubliée, le souvenir de tendres caresses disparues à jamais … Sensations irréelles mais néanmoins tenaces, assassines … ne pouvant trouver leur apaisement que dans le geste final, ultime et irréversible … La seule issue d’un destin s’achevant sur “Spiken I Kistan” (Les ongles dans le cercueil) où les ultimes cris de Kim, vains et désespérés, sonnent comme les derniers soubresauts du cadavre destiné à quitter cette vie de merde, et “En Tyst Minut”, une minute de silence troublée par des sonorités industrielles, comme si, même après la mort, l’esprit du défunt ne pouvait trouver le repos éternel et désiré.

On a coutume de dire que le troisième album d’un groupe doit être celui de la maturité … L’adage est bel et bien vérifié avec ce “Konkurs” qui est très certainement le meilleur album de Lifelover à ce jour, même si l’effet de surprise ne joue plus pour ceux qui suivent le groupe suédois depuis “Pulver”.
Tout aussi maladif, tout aussi indispensable que les deux autres opus, “Konkurs” est indiscutablement plus riche, plus diversifié, plus complet et doté d’une bien meilleure qualité de production, permettant d’apprécier chaque arrangement, chaque subtilité de leur musique si singulière.
Lifelover affine son art et parvient, malgré son rythme de création soutenu, à concevoir un album respirant l’authenticité, conservant intact sa personnalité si spécifique, tout en s’ouvrant à de nouvelles perspectives … Un joli tour de force, en somme ! Le tout sans avoir l’air ni de s’essouffler ni de craindre la panne d’inspiration … Rendez-vous est donc pris en fin d’année prochaine …

NORDVARGR - Pyrrhula

Chroniques Ambiant - No Comments » - Posted on November, 14 at 2:25 pm

Dark Ambiant / Drone - Suède - Cold Spring Records - 2008

Appréciation : 16/20

Après avoir sévi pendant presque une quinzaine d’années au sein de la mythique formation suédoise MZ. 412, donnant dans un dark ambiant / indus des plus virulents et chargé de réminiscences black des plus sulfureuses, l’un de ses trois mentors, le dénommé Henrik Nodvargr Björkk décida de monter en l’an 2002 son projet solo (parfois avec son nom complet, d’autres fois avec son simple diminutif “Nordvargr” en fonction des albums), coïncidant avec la baisse d’activité de son groupe d’origine.
L’on pouvait alors se demander comment le bonhomme allait s’en sortir sans ses compères de toujours : les sieurs Jonas “Drakhon” Aneheim et Jouni “Ulvtharm” Ollila … Excellemment bien ma foi, Nordvargr étant parvenu à créer l’un des projets musicaux les plus terrifiants qui ait vu le jour sur notre planète, tout spécialement destiné aux neurasthéniques avides d’ambiances d’un noir opaque pour peu que ceux-ci ne soient pas allergiques à la quasi-absence de guitares et d’éléments metal en général. Car Nordvargr donne dans un dark ambiant très inquiétant, très angoissant, beaucoup moins industriel que MZ. 412 et laissant transparaître sa personnalité au travers de vibrations drone passagères. Une sorte de drone/dark ambiant donc, mais de la pire espèce, véritable porte d’entrée vers un au-delà peuplé de spectres éternellement tourmentés, essayant désespérément de se raccrocher à leur ancienne condition d’êtres vivants.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les années qui passent n’ont aucunement diminué l’aura malfaisante de sa musique qui semble devoir à jamais être marquée par l’empreinte du Mal, ni même la multiplication des albums, au nombre de dix en six ans, dont quatre pour la seule année 2008 (qui n’est pas encore terminée…) : “Helvete”, “Interstellar”, “Pyrrhula” et “The Less You Know, The Better” issu de la collaboration avec Drakhon (il ne reste jamais bien loin celui-là) et Cordell Klier (compositeur muli-style toujours à la pointe de l’avant-gardisme, dans l’esprit d’un certain Brian Eno).

Parmi cette flopée d’albums, celui qui nous intéresse ici est le dénommée “Pyrrhula” sous-intitulé “Black Ambient Droneworks” enregistré pour la majeure partie au cours de l’hiver 2007-2008 dans la froideur et l’isolement de la Villa Bohult, le caveau mortuaire de la famille Björkk emménagé en studio d’enregistrement depuis les débuts solos du petit Henrik, et basé sur le thème du Pyrrhula, le bouvreuil pivoine, qui revêt une signification particulière en fonction des peuples et des cultures : bénéfique selon les croyances japonaises (les statuettes à l’effigie des bouvreuils, les “usodori” - littéralement “oiseau menteur” -, vendues dans certains sanctuaires dédiés à Michizane Sugawara, sont censées assurer une année faste et transformer les malheurs de l’année passée en mensonges), maléfique selon certaines croyances propres à notre culture occidentale, un oiseau sauvage, tel que le bouvreuil et son plastron rouge sang, voletant dans un habitat étant signe de malheur, de maladie voire de mort.
Bien sûr, comme toute croyance superstitieuse, la signification est propre à chaque culture, mais peut différer au sein même d’une culture, en témoigne la fréquente représentation du bouvreuil pivoine sur les cartes de vœux de la nouvelle année, soit une signification à priori bénéfique … à moins que l’on ne souhaite mauvais sort au malheureux destinataire …
Question de sensibilité donc, et le sieur Nordvargr, de par ses origines (dans la mythologie suédoise, le Pyrrhula est dénommé “Domherre”, soit littéralement “Le Seigneur du Destin Funeste”) mais également de par sa sensibilité personnelle, penche nettement du côté maléfique. Forcément, on ne se refait pas !

Toute ces choses immatérielles, que l’on ne peut que ressentir sans être en mesure de palper … voilà ce que représente la musique créée par Nordvargr, et ce nouveau-né “Pyrrhula” ne déroge pas à la tradition.
Denses et chargées de vibrations malfaisantes, les nappes de synthés nous enveloppent tel un magma de fluide noir et huileux. Magma d’où surnagent des accents drone (”Pyrrhula One”, “Pyrrhula Two”), dont les notes étirées à l’infini sonnent comme une menace source planant avec persistance, tantôt s’éloignant tantôt s’approchant, ainsi que quelques réminiscences industrielles typiques de MZ 412 (”Tordön”) à l’agressivité plus directe.
L’Horreur, omniprésente, est décuplée par les interventions vocales de Nordvargr, se déclinant en litanies incantatoires, chuchotements, suffocations ou en gargouillis atroces, comme autant de manifestations de souffrance émanant d’entités emprisonnées à jamais entre la vie et la mort, particulièrement effrayantes sur “Another Weeping Doomlord Lost” et “Aryana of the Open Wound”.
Une atmosphère oppressante, qui ramène directement aux origines de Nordvargr et à son terrifiant “Awaken”, de par l’impression de déambuler, transi et désorienté, dans d’interminables couloirs aux ramifications labyrinthiques, sans aucune issue, avec pour seule compagne une torche à la lueur blafarde, éclairant les orbites creuses d’amoncellements de crânes, derniers restes physiques de pauvres mortels passés par là avant nous et ayant fini par périr, nous scrutant de leur regard inquisiteur, tandis que les échos de leurs âmes, se répercutant dans les couloirs infinis de ce dédale infâme, nous appellent à les rejoindre.
“Awaken” dont une composition, l’épouvantable “Hascimh”, a d’ailleurs été reprise sur le présent “Pyrrhula” (”Hascimh Reborn”). Cette nouvelle version, bien que basée sur les mêmes éléments (nappes tour à tour brumeuses et agressives, voix abyssales, percussions implacables, cris d’horreur, rires sordides), a au passage gagné en intensité grâce à un son plus ample et un mixage plus dynamique, et s’imbrique parfaitement dans une série de morceaux astucieusement mis en place, jouant sur toutes les gammes de la peur, de l’angoisse à la terreur pure, et s’enchaînant sans temps mort, renforçant l’immersion de l’auditeur dans cet album qui s’achève sur un déchaînement de percussions et de chœurs aussi morbides qu’imposants (”Stripped of All but my Loyalty I Serve”) en provenance directe de l’au-delà et sonnant le glas de nous autres, malheureux mortels.

Un album typique de Nordvargr, passionnant et véritablement hanté. Un album de plus, serait-on tenté de dire péjorativement, s’il n’était, comme d’habitude, d’excellente facture.
Une valeur sûre pour les adeptes de dark ambiant teinté de drone et d’indus qui, à défaut d’être surpris, y trouveront leur comptant de sensations malfaisantes, nourrissant la facette obscure de leur psyché.
Une nouvelle pierre imbriquée dans ce monument de ténèbres qu’érige Nordvargr, année après année depuis les tréfonds de son caveau mortuaire, à la gloire du Mal, de l’au-delà et des forces obscures.

Amen…

COLD MEAT INDUSTRY - Live in Australia, Two Evenings of Delightful Delicacies

Chroniques Ambiant - No Comments » - Posted on November, 14 at 2:18 pm

Dark Ambiant / Indus - Suède - Cold Meat Industry - 2007

Appréciation : 16/20

Cold Meat Industry, LA structure de production et de distribution de dark ambiant/indus par excellence et, sinon la première a avoir vu la jour, la première a avoir apporté à ce style pour le moins obscur et quasi-exclusivement synthétique une organisation solide et professionnelle. Cold Meat Industry restera à jamais comme LE label ayant permis au dark ambiant de sortir de ses ténèbres opaques pour apparaître au grand jour (un comble pour une musique aussi sombre !), jouant un rôle primordial dans son développement et son rayonnement à un point tel que ce style est aujourd’hui considéré comme une spécialité suédoise, alors que ses origines se situent plutôt du côté de nos voisins britanniques, si l’on se réfère aux pionniers du genre (Lustmord, Brian Eno, voire même certaines expérimentations très ponctuelles de Pink Floyd à l’époque de “Meddle”).
Un label qui, malgré son ancienneté et sa renommée, a su rester intègre, éloigné de toute velléité commerciale et guidé par la seule qualité artistique, en signant régulièrement de parfaits inconnus, tout en ayant conservé en son giron ses artistes les plus renommés, tels Raison d’Etre ou Deutsch Nepal, présents depuis le commencement et toujours en pleine forme à l’heure actuelle.
Ce DVD live, enregistré en Australie et publié à l’occasion du vingtième anniversaire de Cold Meat Industry, illustre parfaitement ce fait, au travers d’un menu très alléchant associant vieux de la vieille, que ce soit avec leurs projets fétiches respectifs ou leurs side-projects méconnus, et jeunes pousses prometteuses issues de la scène locale. En somme, un savant mélange entre fougue et expérience, serait-on tenté de dire, bien que le temps ne semble avoir aucune emprise sur les “dinosaures” présents au cours de ces deux soirées dédiées à la gloire du dark ambiant et de l’industriel, deux sous-genres de la musique électronique sombre.
L’autre intérêt de ce DVD réside tout simplement dans le fait de pouvoir visualiser ce genre de prestation, très confidentielle et difficilement accessible, surtout lorsque ladite prestation se déroule à l’autre bout du monde, en l’occurrence au Corner Hotel de Melbourne transformé pour l’occasion en Temple des Machines.

Lever de rideau… l’autel de dresse sur la scène, supportant les samplers, tables de mixage, séquenceurs, écrans d’ordinateurs et autres gadgets électroniques, trônant tels des objets de culte et déployant leurs innombrables câbles tentaculaires, tandis que l’écran géant, se dressant au fond de la scène, est prêt à déballer son flot d’images hypnotisant.
La cérémonie peut débuter, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça frappe fort d’entrée avec l’intense prestation du premier invité local : Manticle, tout nouvel artiste dans le milieu, débarquant avec un indus/noise des plus rêches mêlant nappes oppressantes, grésillements infernaux et samples effroyables, le tout baignant dans une atmosphère terrifiante, accompagnée d’une représentation grand-guignolesque réalisée par la troupe Futurelic (communauté d’artistes australiens se consacrant notamment à l’art digital et à la confection de costumes et de mises en scènes très … “décalés”), montrant un rituel accompagnant la naissance d’une créature grotesque, jouée par un bonhomme travesti en infirmière, sorte de mythe de Frankenstein revu et corrigé à la sauce futuristico-perverse, au cours de lequel l’ultime fantasme masculin prend un sacré coup dans l’aile. Une scène empreinte d’un humour déviant (à prendre au trente-sixième degré) contrastant avec l’ambiance générale, malsaine au possible, renforcée par le maelström d’images insalubres que diffuse l’écran géant : pourriture, cadavres, malformations, … on devine même parfois un cliché pornographique subliminal. Sensations extrêmes garanties avec Manticle … un nom à retenir, d’autant qu’un premier album “A New Bowel for Fœtus Boy” est actuellement en préparation … A surveiller !
Autre régional de l’étape : Shinjuku Thief, mené par un certain Darrin Verhagen, dans le circuit depuis très longtemps (il a débuté en 1992 exactement) mais demeuré injustement méconnu. Justice lui est donc rendue sur ce live, lui permettant de bénéficier d’un coup de projecteur fort bienvenu. Plus foncièrement musicale que Manticore (après qui il embraye directement), la musique de Shinjuku Thief ne permet pas pour autant de dégager la tension accumulée lors du set de son compatriote. Car même si les premiers morceaux, très inspirés par la culture nippone, avec de nombreux sons d’instruments et percussions typiques du Soleil Levant, sont plutôt planants, la musique prend progressivement une tournure plus orchestrale, bombastique et épique, en même temps qu’elle devient plus sombre et torturée, la vidéo diffusée sur l’écran géant, filmée façon Ring et montée de manière très nerveuse, renforçant la sensation d’ensemble. Darrin Verhagen, littéralement possédé et s’affairant de tous côtés, se démène pour assurer le mixage simultané de la musique et des images. Un joli tour de force pour une excellente découverte … qui n’est pas la dernière de la double soirée !
Car c’est également l’occasion de découvrir Isomer, mené par l’australien David Tonkin, présentant une musique associant, à la manière des suédois de Puissance et Arditi, plusieurs facettes du dark ambiant / indus, entre séquences militaristes, imposantes de par leur tempo martial, et passages purement ambiants, peuplés de bruitages angoissants, sans oublier quelques touches de musique d’ascenseur dont le contraste, loin de désamorcer l’impact des sensations dégagées par Isomer, ne fait que renforcer leur aspect tordu. Un projet très intéressant, mené par un jeune loup qui montre que le genre dark ambiant, loin de s’essouffler, a encore un bel avenir devant lui.
Un avenir qui se présente également sous les meilleurs auspices pour les piliers du genre, les vieux briscards (qui sont bien loin d’être des vieux croulants) présents au programme de cette grande messe : Raison d’Etre, Deutsch Nepal, Brighter Death Now, … tous dans le circuit depuis l’essor de la fin 80′ - début 90′ … tous increvables, inoxydables, animés de ce grain de folie indispensable à tout bon artiste qui se respecte. Face à la nouvelle garde des jeunes loups, les “dinosaures” font face et démontrent, si besoin est, qu’il va encore bien falloir compter avec eux dans les années qui viennent.
Un grand nom de l’écurie Cold Meat Industry pour commencer : Peter Andersson. Un nom qui cache en fait deux personnes, deux parfaits homonymes qui, bien que nés dans la même ville (Boxholm), ne possèdent aucun lien de parenté. L’un, plus calme et réservé, est le cerveau du “célèbre” Raison d’Etre (célèbre dans le sens où c’est à peu près le seul artiste dark ambiant qui soit au moins connu de nom chez les metalleux), l’autre, plus démonstratif et exubérant, aussi connu sous le pseudonyme de Lina Baby Doll (que je continuerai d’utiliser par la suite pour plus de commodité), conduit la machine infernale Deutsch Nepal. Tous deux sont réunis le temps d’un set consacré à leur projet commun nommé Bocksholm, en “hommage” à la ville où ils ont tous deux grandi, située dans une région industrielle traînant son lot d’insanités, entre ambiance sonore infernale et population imbibée à l’alcool. La musique de Bocksholm (si l’on peut parler de musique …), leur instrument de catharsis, donnant dans l’industriel pur et dur, est imprégnée jusqu’à la moelle de cet aspect mécanique et déshumanisé, aussi abrupt et aride que les tréfonds d’une usine peuplée de machines menaçantes au vrombissement constant, émettant des bruitages cycliques, répétitifs à l’infini, aliénants … Impression renforcée lors du morceau “Pressbyrån ”78″ au cours duquel Lina Baby Doll s’empare du micro et déverse un flot de paroles ininterrompu au travers de filtres rendant sa voix robotique et grésillante, sonnant comme des ordres crachés au travers d’un haut-parleur … Une ambiance inhumaine quelque peu désamorcée par Lina, de par son look de beauf des familles : bedaine, pantacourt et bretelles, mais aussi de par son attitude, jouant comme de coutume le pitre de service, entamant des pas de danse aussi ridicules qu’hilarants. Second degré, quand tu nous tiens …
Attitude nonchalante et quelque peu “Tex Averyenne” de la part de notre ami Lina, mais musique on ne peut plus sérieuse, ce qui se confirme lors du set dédié à son projet phare : Deutsch Nepal, dont la musique, constituée de boucles répétitives et construite selon le schéma de la montée en puissance progressive, est aussi imposante que captivante, et le second morceau présenté sur le DVD “Tintomara/Thiudinassus” l’illustre parfaitement. Débutant dans les abysses de nappes dark ambiant ultra-glauques et survolées par les litanies monastiques de Lina, le morceau s’élève ensuite progressivement au fur et à mesure que se greffe le martèlement d’un rythme rituel et que le chant gagne en agressivité, s’apparentant à l’invocation d’une monstrueuse créature s’élevant des abysses pour venir tout écraser sur son passage, pour réduire en cendres tout ce qui a le malheur d’être en vie. Et l’apparition d’un orgue impérial sur la dernière partie du morceau termine d’achever l’audience, le tout sur fond d’images représentant des monstruosités obscènes, repoussantes et révélatrices des pulsions et fantasmes les plus laids, les plus immondes et les plus inavouables de l’être humain. Dantesque !
On retrouve le style caractéristique du bonhomme sur son side-project Frozen Faces, ce goût prononcé pour les boucles aliénantes répétées inlassablement et les montées en puissance sur des compositions progressant par petites touches de nappes électroniques, de bruitages et de samples, même si l’ensemble sonne plus industriel et mécanique que Deutsch Nepal, en délaissant quelque peu l’aspect martial.
A l’instar de son collègue et homonyme, l’autre Peter Andersson est mis à l’honneur avec un double set, l’un dédié à son projet phare Raison d’Etre, l’autre à l’un de ses projets annexes très peu connu : Atomine Elektrine.
L’homme à la jeunesse éternelle (presque la quarantaine et toujours un visage d’adolescent !) propose, avec Raison d’Etre, une musique aux ambiances planantes et spirituelles, mais toujours très sombres, sans se départir d’une certaine ambivalence, les sensations éthérées étant constamment doublées d’une menace sous-jacente. Pas de violence directe, mais une tension sourde, un malaise s’infiltrant, s’insinuant tel un poison venimeux. Peter Andersson n’hésite pas à quitter sa table de mixage et ses effets électroniques pour agrémenter sa musique d’effets organiques produits à l’aide de divers instruments “de fortune” tels des tubes en carton ou des plaques et tiges métalliques que l’artiste triture dans tous les sens, avec une concentration de tous les instants, visage fermé et impassible, totalement en adéquation avec sa musique.
Et c’est le même niveau de concentration qui l’anime lors du set de Atomine Elektrine, offrant quelques instants de repos bien mérités, de par des atmosphères futuristes très posées, très aériennes, très cosmiques, dénuées de toute sensation de tourment. Des ambiances apaisantes, renforcées par les images abstraites et en perpétuelle mouvance diffusées par le grand écran, hypnotisantes de par leurs colorations et leurs arabesques. Une petite pause bienvenue !
Enfin, une soirée Cold Meat ne serait pas une vraie soirée Cold Meat sans l’intervention du Grand Maître de cérémonie : Roger “Captain” Karmanik, fondateur du label en personne, débarquant avec son look de cheminot paré à lancer la machine infernale Brighter Death Now avec deux sets couvrant chacun une période artistique du projet.
La prestation du première soir concerne le style caractéristique des premières années du projet : une sorte de combinaison dark ambiant / indus / noise parfois nommée “death-industriel” tellement l’atmosphère de mort et de décrépitude est palpable, au travers d’un magma de grésillements stressants et d’effets horrifiques (les interventions de cordes sont particulièrement angoissantes), duquel surnagent des complaintes en provenance directe de l’au-delà. Une ambiance sinistre, rappelant les travaux ambiants de Spektr ainsi que certaines compositions de Akira Yamaoka (responsable des B.O. de la série des Silent Hill), soutenue par des amalgames d’images spectrales brouillées, granuleuses, réminiscences d’un esprit errant abandonné, errant en ce bas monde, dont on ressent aisément toute la souffrance et les tourments. Un set glacial et glaçant !
La seconde prestation, jouée en clôture du festival, met à l’honneur le Brighter Death Now “moderne”, délaissant les atmosphères glauques pour se concentrer sur un power electronics ultra-violent et bruitiste au possible. L’efficacité pure, en somme. Dès que l’on voit débarquer “Captain” Karmanik, regard d’acier, attitude hautaine et micro tournoyant, on sent que le bonhomme est dans un grand soir, visiblement prêt à faire déferler sur le public un flot de haine et de rage ininterrompu. Et les apparences ne trompent pas, car c’est bel et bien parti pour un impressionnant déchaînement de machines et de samples en furie, avec en invité de marque Lina Baby Doll qui, armé d’une basse reliée à une batterie d’appareils électroniques, balance des riffs distordus et archi-bourrins réduisant en cendres toute notion de technicité et d’esthétisme. “Captain” Karmanik, de son côté, “s’amuse” avec le premier rang de l’assistance, s’essuyant les godasses sur la tête d’un pauvre gars, hurlant à la face d’un autre qui est visiblement défoncé ou tout du moins en état de lobotomie avancée, chopant la tête d’une pauvre nana, se retrouvant presque collée à l’entrejambe du fou furieux qui arpente la scène en gueulant sans interruption. Et dire qu’il s’agit du patron d’une maison de disques … quel exemple pour ses ouailles ! … Ouailles qui, soit dit en passant, ne sont pas en reste : Peter Andersson, d’ordinaire si réservé, débarquant en plein milieu du set en slip kangourou (certainement en hommage au pays hôte du festival …) et perfecto, puis simulant un acte de fouettage, gentiment sado-maso, avec son compère Lina travesti pour l’occasion en ménagère, preuve ultime d’un second degré illustrant de fort belle manière la maxime du label, disant que “ni la vie ni la mort ne doivent être pris au sérieux”.

Un final en forme de feu d’artifice pour ces deux soirées très réussies, offrant une bonne diversité d’ambiances, des plus apaisantes aux plus agressives, ainsi qu’un excellent panel d’artistes, des plus reconnus aux parfaits inconnus, allant jusqu’à lancer un coup de projecteur sur certains des artistes issus de la très méconnue scène australienne. Belle initiative, Monsieur Karmanik !
Bien sûr, j’aurais personnellement apprécié la présence de In Slaughter Natives et MZ 412, deux “dinosaures” appartenant depuis de nombreuses années à l’écurie Cold Meat, manquant malheureusement à l’appel pour ce festival. Mais le point sur lequel je nourris le plus de regrets concerne la compression des deux soirées sur un seul DVD, qui n’est donc au final qu’un résumé ne montrant que des extraits des prestations de chaque artiste, alors que l’intégralité du show aurait certainement pu être casée sur un support double-DVD, voire triple s’il le fallait. Merde, Roger, j’ai beaucoup de respect pour toi, mais sur ce coup-là, tu l’as quand même joué un tantinet petit bras, c’était les 20 ans de ton label quand même !
Enfin, il n’en demeure pas moins que cet objet constitue une acquisition indispensable pour les adeptes de dark ambiant et d’industriel, de même qu’un bon investissement pour ceux qui souhaiteraient découvrir ce genre musical très peu médiatisé.
Un essai marqué, validé mais malheureusement pas transformé. Dommage, j’avais encore un peu faim de viande froide …

Lifelover : Konkurs

Black Metal, Chroniques - No Comments » - Posted on November, 6 at 1:00 am

Konkurs

Toute jeune formation suédoise (formée en 2005) où l’on retrouve notamment, sous le pseudonyme de “()”, le dénommé Kim Carlsson, leader de Hypothermia (l’une des pointures du genre black dépressif), Lifelover a immédiatement pris l’habitude de publier un nouvel enregistrement chaque année, chose relativement courante dans les années 70 (notamment dans la sphère hard rock) mais qui est devenue aujourd’hui plutôt rare. Et il s’agit en l’occurrence d’une bonne habitude car ni la qualité des compositions ni l’inspiration des musiciens n’ont eu à en pâtir jusque-là.

Mais avant de présenter le dernier-né “Konkurs“, il convient de s’attarder quelque peu sur le style pratiqué par le sextet, histoire de planter le décor. Alors Lifelover, c’est quoi ? … Une redite du précédemment cité Hypothermia ? … Non, car la musique proposée par Lifelover est beaucoup plus riche et par conséquent plus difficilement classable … Un clone de Shining auquel il est souvent comparé du fait de son pays d’origine et de l’aspect dépressif de sa musique ? … Non plus, car Lifelover développe sa propre personnalité, bien plus proche du rock que du metal. Une sorte de rock archi-torturé, atmosphérique et teinté de discrètes touches jazz, new-wave et electro, shooté aux influences black ressortant au niveau de quelques riffs, du son de guitare, très rêche et granuleux, et des épouvantables vocaux de Kim, naviguant entre plainte, horreur, souffrance et pleurs retenus à grand peine, comme un proche cousin de Kvarforth mais avec un timbre passé sur papier-verre.

Un mélange unique pour un style très avant-gardiste (ils ont d’ailleurs signé chez Avantgarde Music pour ce nouvel opus), répandant son venin au travers de riffs simples, de mélodies accrocheuses (à la guitare claire ou au piano) et de morceaux au format tubesque, pour un ensemble donnant une sensation de profonde névrose, maelström de sentiments inavouables refoulés sous une apparence lisse et respectable, et d’ambivalence, tel un malade mental aux pulsions suicidaires se tailladant affreusement les veines en chantonnant “Colchiques dans les prés”.

Après leur premier essai “Pulver“, remarquable d’originalité musicale, à la pochette inoubliable (à la fois sanglante et édénique) et demeurant l’album le plus agressif et torturé de leur discographie, auquel succéda un “Erotik” artistiquement plus posé (aussi bien visuellement que musicalement) et révélateur d’un sentiment de spleen urbain, morose et désabusé au possible, ce troisième album intitulé “Konkurs” (littéralement “Faillite”) et se développant en trois phases principales présente un condensé des ambiances cristallisées sur les deux opus précédents, tout en ouvrant une nouvelle voie : celle de la nostalgie, de l’amertume et du regret, en suivant une progression logique et implacable.

L’immersion est tout d’abord brutale avec les trois premiers titres rappelant à notre bon souvenir l’effroyable “Pulver“, caractérisés par des riffs acérés et le retour au premier plan des vocaux maladifs de Kim (mis quelque peu en sourdine sur “Erotik“). Trois morceaux parmi les plus barges que le combo suédois ait jamais composé, avec une mention spéciale pour le très addictif “Mental Central Dialog” basé sur une mélodie au synthé aussi simple qu’ensorcelante et des paroles écrites sous forme d’un jeu de questions-réponses sans fin, tournant en rond dans l’esprit d’un cerveau dérangé, mis au supplice, captif de ses propres tourments et s’auto-persécutant avec un sentiment de masochisme destructeur.

Ce déchaînement laisse ensuite la place à une atmosphère plus proche de celle développée sur “Erotik“, c’est-à-dire plus soft de prime abord, mais chargée d’une sensation de dépression tenace, d’un insupportable mal de vivre. Une musique faussement apaisée et faisant la part belle aux voix claires, sans que celles-ci n’expriment quelque chose de “beau”, bien au contraire. Ces voix sont désabusées, sans énergie si ce n’est celle du désespoir, un désespoir sans espoir de jours meilleurs.

Quelques instants de fausse joie (les notes champêtres de “Cancertid”, le passage à l’accordéon de “Konvulsion”) sont de la partie, de même que quelques instants de colère (”Twitch”), mais tout cela semble bien vain au final, car la dépression nous ronge, tel un cancer, résultant en un irréversible sentiment de lassitude et d’abattement.

Une phase de spleen s’achevant par le très jazzy “Stängt P.G.A. Semester”, aussi rébarbatif et maussade qu’un jour sans soleil, et laissant la place à la dernière phase de l’album, s’ouvrant sur les magnifiquement tristes “Original” et “Bitter Reflektion”, rythmés par des notes de piano tristes et mélancoliques. Maintenant est venu le temps des regrets … des regrets éternels … à se demander ce qu’aurait été notre existence pourrie si l’on ne s’était pas fourvoyé, si l’on avait fait les bons choix au bons moments…

Tant de désillusions, tant de promesses jamais tenues … Le souvenir d’une présence oubliée, le souvenir de tendres caresses disparues à jamais … Sensations irréelles mais néanmoins tenaces, assassines … ne pouvant trouver leur apaisement que dans le geste final, ultime et irréversible … La seule issue d’un destin s’achevant sur “Spiken I Kistan” (Les ongles dans le cercueil) où les ultimes cris de Kim, vains et désespérés, sonnent comme les derniers soubresauts du cadavre destiné à quitter cette vie de merde, et “En Tyst Minut”, une minute de silence troublée par des sonorités industrielles, comme si, même après la mort, l’esprit du défunt ne pouvait trouver le repos éternel et désiré.

On a coutume de dire que le troisième album d’un groupe doit être celui de la maturité … L’adage est bel et bien vérifié avec ce “Konkurs” qui est très certainement le meilleur album de Lifelover à ce jour, même si l’effet de surprise ne joue plus pour ceux qui suivent le groupe suédois depuis “Pulver“.

Tout aussi maladif, tout aussi indispensable que les deux autres opus, “Konkurs” est indiscutablement plus riche, plus diversifié, plus complet et doté d’une bien meilleure qualité de production, permettant d’apprécier chaque arrangement, chaque subtilité de leur musique si singulière.

Lifelover affine son art et parvient, malgré son rythme de création soutenu, à concevoir un album respirant l’authenticité, conservant intact sa personnalité si spécifique, tout en s’ouvrant à de nouvelles perspectives … Un joli tour de force, en somme ! Le tout sans avoir l’air ni de s’essouffler ni de craindre la panne d’inspiration … Rendez-vous est donc pris en fin d’année prochaine …

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