Xasthur : Defective Epitaph

Black Metal, Chroniques November 29th, 2008

Defective Epitaph

Pas évident de traiter de manière objective un album de Xasthur, propriété du seul et unique Scott Conner (alias Malefic), projet black d’origine Outre-Atlantique le plus en vue depuis une demi-décennie, et souvent proclamé comme la superstar des atmosphères dépressives et suicidaires ? vraiment pas évident !

D’un côté, on a une production des plus craspec, conférant aux guitares un son grille-pain et aux claviers un aspect dégoulinant, sans parler de la voix difficilement audible prononçant des paroles inintelligibles, et une musique techniquement à la ramasse, l’interprétation réservant son lot de pains et de loupés, entre breaks foirés et arpèges faux, le tout avançant sur un rythme poussif et mis en forme au travers d’un mixage souvent hasardeux, réalisé sur un bon vieux 8-pistes analogique rendant le son granuleux et ultra-compressé.

De l’autre, on a la même musique capable de faire ressentir tout le désarroi et la déchéance de l’être humain, véritable monument de décrépitude érigé à la gloire de la Dame Faucheuse. Les riffs lancinants possèdent une senteur de cadavre faisandé que les nappes de claviers hantées, plus proches du dark ambiant que des traditionnels synthés en vigueur dans le black, enveloppent comme un brouillard glacial, tandis que les dissonances et effets d’écho, employés à outrance, donnent à l’ensemble un aspect irréel.

Pas d’éléments techniques ni de fantaisies ou d’instants spectaculaires auxquels se raccrocher dans la musique de Xasthur, tout est sobre et marche au feeling ? Par conséquent, certains jours ça fonctionne, d’autres jours moins, d’autres jours carrément pas, selon l’humeur du moment.

Pour ce nouvel opus intitulé “Defective Epitaph“, le topo reste sensiblement le même que sur ses prédécesseurs : on retrouve toute la panoplie des immuables qualités et défauts, cette dualité faisant toute la personnalité de Xasthur, si inimitable et immédiatement identifiable à la première écoute.

Cependant, on s’aperçoit vite qu’une sensibilité particulière en émane, permettant à ce dernier-né de se distinguer par rapport à ses ainés, Malefic ayant cette fois-ci appuyé sur le côté ambiant de sa musique : claviers placés en première ligne, usage intensif d’arpèges “clairs”, guitares électriques mises quelque peu en sourdine, ? en faisant certainement son album le plus morne, le plus funèbre. Un album baigné d’un climat paisible, dénué de toute violence, de toute colère, nimbé d’une atmosphère cotonneuse, d’une étrange sensation de bien-être, la sensation de s’abandonner enfin à la mort après une vie passée à lutter sans autre espoir que d’y succomber. La parfaite suite d’un “Subliminal Genocide” tout en colère contenue et pulsions d’auto-destruction.

Une sensibilité ambiante qui s’accentue dans la seconde partie de l’album, à partir de “Dehumanizing Procession” qui en constitue le point charnière, le point de non-retour, où la lente et hypnotisante valse des claviers nous entraîne tout droit dans les bras de Mère Faucheuse, et qui atteint son paroxysme sur les trois derniers morceaux de l’album (on retiendra surtout “A Memorial to the Waste of Life” essentiellement construit sur la base d’arpèges dissonants et vaporeux, ainsi que “The Only Blood That Pours Is Yours” avec son final à l’orgue) où les percussions ne sont plus que pulsations lointaines, tandis que l’âme quitte cette enveloppe charnelle dans laquelle elle a subi les pires tourments pour enfin connaître l’épanouissement.

C’est donc une curieuse impression de plénitude que laisse “Defective Epitaph“, une fois l’écoute achevée.

Une ?uvre qui voit également Malefic rompre avec certaines de ses vieilles habitudes et proposer quelques surprises, pas toujours très heureuses cependant.

Première du lot et pas la moindre : l’usage d’une vraie batterie, correspondant à un véritable bouleversement sur l’échelle de l’évolution Xasthurienne. C’en est donc fini du cliquetis stérile de la boîte à rythmes en vigueur jusqu’alors. Place désormais à un son de percussion plus profond et un tempo plus lourd. Bien que la batterie organique conserve le même jeu que son homologue électronique d’antan, très binaire et dépouillé, son apport n’en est pas moins salutaire et confère davantage de consistance aux compositions.

On remarquera aussi l’absence d’intro et d’interludes aux claviers. Simple remarque, car il ne s’agit pas forcément d’un bien ni d’un mal.

Par contre, là où ça se gâte, c’est lorsque Malefic use d’un authentique violoncelle pour créer l’ambiance de fond de “Unblessed Be”, intention louable de prime abord mais résultat très pénible pour les tympans, le bonhomme s’étant simplement contenté de déposer l’archet sur les cordes et de répéter scrupuleusement le même déplacement de va-et-vient, sans aucune extension ni démanché, durant les 8 minutes que dure le morceau, ce qui finit par rapidement taper sur le système et gâche malheureusement la fin de l’album.

Il faut également se farcir les habituels cris de Malefic, très étouffés, très lointains et que j’ai toujours trouvé plus gênants que véritablement utiles. Bien qu’il ait eu la bonne idée de les employer à plus faible dose et de les mixer encore plus en retrait que de coutume, leur présence reste fort déplacée dans le contexte de “Defective Epitaph” qui aurait certainement gagné à être un album purement instrumental.

Sans compter certains morceaux à l’inspiration défaillante, tels que “Purgatory Spiral” et “Funeral Drenched in Apathy” faisant office de remplissage, s’oubliant vite et n’apportant rien de substantiel à cet album qui, comme de coutume chez Xasthur, aurait gagné à être plus condensé. Sans oublier non plus le morceau d’introduction “Soulless Elegy” se terminant en queue de poisson, le père Conner l’ayant certainement laissé tomber en cours de route, faute de savoir par quel moyen l’achever proprement.

De ces nombreux ratés ressortent toutefois de petites pépites, telles que “Cemetary of Shattered Masks” et “Oration of Ruin” se développant sur des mid-tempi ravageurs auquel les battements organiques, tels la marche lente et inexorable d’un troupeau de condamnés à mort se dirigeant vers leur funeste destin, confèrent une dimension écrasante et inéluctable.

Les morceaux “Legacy of Human Irrelevance” et “Worship (the War Against”) Yourself” offrent davantage de relief dans leur construction, alternant mid-tempo, rythmes plus soutenus et breaks atmosphériques. Leur placement judicieux permet de se dégager un moment de la monotonie ambiante ? pour pouvoir mieux y revenir ensuite. Au rayon des réussites, on notera également l’inquiétante complainte des claviers fantomatiques apparaissant dans la seconde moitié de “Worship?”, retentissant comme les pleurs d’un cortège d’âmes en peine manifestant leur chagrin et leur douleur.

Certains aspects sont donc intéressants voire séduisants, mais il faut être capable de faire fi des faiblesses et insuffisances propres à la musique de Xasthur, que son compositeur met volontairement en avant. Dans le cas contraire, la musique de “Defective Epitaph” peut se résumer en trois mots : chiante au possible.

Voilà bien tout le paradoxe de Xasthur : malgré le son et les atmosphères inhumaines qu’il dégage, ce projet est profondément humain. Car Xasthur n’est rien d’autre que Scott Conner : un être humain avec ses qualités et ses défauts. C’est comme un pote au fichu caractère dont je peux, au gré de mon humeur, apprécier la compagnie ou ne pas pouvoir voir en peinture.

Malgré tout, son jusqu’au-boutisme, sa volonté d’appliquer sa recette coûte que coûte, sans relâche, sans se soucier du “qu’en-dira-t-on” ni du relatif succès que connaît son projet (auquel il ne s’attendait certainement pas et qui semble glisser sur lui comme l’eau sur le plumage d’un canard) forcent le respect.

Et comme tout être humain, il sait parfois aussi, en dépit son intégrité, changer certaines de ses habitudes, comme le prouve ce “Defective Epitaph” auquel je ne me risquerais pas à donner une simple et banale note, qui ne saurait aucunement refléter toute la complexité du cas Malefic et de son style, son ?uvre ? Une ?uvre créée, accomplie et condamnée à perdurer pour le meilleur et pour le pire.

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