Darkthrone : Transilvanian Hunger
Alors que le blackmetal norvégien attire de nombreux regards extra-musicaux, faute à ses prises de positions extrêmes désormais suivies de passages à l’acte par quelques membres de l’Inner Circle, pour citer l’incendie total de l’église de Fantoft en 1992 jusqu’au meurtre d’Oystein Aarseth (Euronymous) en août de l’année suivante, Darkthrone enregistre quant à lui son quatrième album entre novembre et décembre 1993, évoluant désormais sous forme de duo depuis le départ de Zephyrous.
Darkthrone change cette fois-ci de méthode durant les sessions d’enregistrement, Fenriz s’investissant plus particulièrement dans le processus, à l’image de sa présence en couverture de Transilvanian Hunger. Notre homme interprète ainsi toutes les parties de batterie, de basse et de guitares, son acolyte Nocturno Culto se chargeant uniquement du chant. La moitié des paroles est parallèlement confiée à la plume de Varg Vikernes (leader de Burzum), l’un des principaux incendiaires des stavkirke et le meurtrier avéré du leader de Mayhem. Bien que le concept de l’album n’aille certainement pas dans ce sens, la polémique surgit toutefois faute à l’inscription provocante et maladroite ‘Norsk Arisk Black Metal’ au dos du CD, que le label Peaceville autorise à son plus grand dam. Le tollé qui suit est immédiat, la presse accablant l’écurie anglaise, tandis que de nombreux distributeurs boycottent le disque, voire la discographie toute entière du groupe norvégien.
Musicalement, si Darkthrone clamait déjà haut et fort depuis ses deux précédents efforts combien le blackmetal doit rester sale et minimaliste pour la préservation de son essence, il pousse cette fois-ci le concept dans ses derniers retranchements, réduisant la musique et son enregistrement à un niveau quasiment atavique, à l’image de la pièce I En Hall Med Flesk Og Mjød où le riff principal se répète inlassablement, soutenu par une batterie foncièrement tapageuse et un chant si possédé. Pour souligner l’absence totale de concession et mettre naturellement en avant ses racines, le groupe opte parallèlement pour une expression majoritaire dans sa langue natale, à l’exception du morceau éponyme en ouverture et du tout aussi redoutable As Flittermice As Satans Spys.
Mais, si de nombreuses formations se seraient certainement cassé les dents devant un tel exercice, Darkthrone parvient quant à lui à créer une magie noire dès les premiers instants de Transilvanian Hunger. Il lui suffit ainsi que de quelques idées par morceau et d’une ligne directrice pour bâtir l’une des œuvres parmi les plus crues et prenantes du blackmetal scandinave, bénéficiant cette fois d’une capture tout aussi glaciale, mais avec l’épaisseur qui manquait sur le maléfique Under a Funeral Moon. Bien que le rythme des morceaux reste majoritairement effréné et leur riffing si primaire (mais tellement entêtant), notre duo trouve aussi les riffs qui percutent, et place idéalement refrains entrainants et breaks mémorables au bon moment. La force de cet album diabolique réside par ailleurs dans la nuance apportée par ses guitares pourtant si primaires, grâce à la superposition d’une rythmique répétitive, déchirante & obsédante, et d’une lead plus fine & si poignante, à l’image des pistes Graven Tåkeheimens Saler et En Ås I Dype Skogen, comptant à mon sens parmi les pièces les plus intenses de la carrière de Darkthrone, aptes comme peu de morceaux à me mettre sur les genoux à chaque écoute.
D’un minimalisme saisissant et présenté par ses auteurs comme le ‘True Norvegian Black Metal’, Transilvanian Hunger est considéré à juste titre comme une essence parfaite du genre, dans ce qu’il recèle de plus noir, de plus haineux et de plus pur, comptant indéniablement parmi les représentations majeures du black scandinave. Darkthrone parvient non seulement à rassembler tous les ingrédients pour façonner sans concession un condensé brut d’une froideur et d’une intensité sans limite, mais aussi à synthétiser définitivement une facette primordiale du blackmetal, ayant été si loin dans l’extrême en cette année 1994 qu’il lui faudra désormais trouver d’autres ressorts pour franchir de nouvelles étapes. Le divorce est en tout cas consommé avec son label, le directeur Hammy, fervent défenseur de l’underground et des libertés, ayant été profondément affecté par les polémiques qu’il n’a pas su anticiper. Notre duo norvégien trouvera quant à lui les ressources nécessaires grâce à son rapprochement avec Satyr, leader de Satyricon et fondateur de l’écurie Moonfog, lui permettant de poursuivre une carrière ô combien fructueuse, sans toutefois retrouver pleinement cette rage incontrôlable et cette noirceur ayant marqué son passé d’une encre anthracite indélébile.
Fabien.