Altars of Fab' Death

Venom : Black Metal

Exercice délicat que de s’attaquer à un monument de l’histoire du metal, surtout quand celui-ci se confond entre mythe, légende, esprit pionnier et rupture stylistique à une époque charnière du heavy metal. Black Metal de Venom est tout cela à la fois, et le chroniquer requiert autant une prise de conscience historique et contextuelle qu’une analyse purement musicale. Ces Anglais de Northumbrie sont déjà bien connus en 1982, leur premier méfait, Welcome To Hell, ayant défrayé la chronique l’année précédente. Largement décrié par les puristes du heavy metal, alors en pleine expansion (la NWOBHM est bien en marche), pour son caractère brouillon, sa qualité douteuse et son approché bâclée, le disque a en même temps propulsé ce drôle de groupe en égérie de l’underground, séduit par sa démarche excessive, son imagerie provocatrice et son côté sulfureux. Contrairement à certaines idées reçues, Black Metal est donc déjà largement attendu lors de sa sortie, et grâce à sa forme et à son contenu, il réussit largement à confirmer le leadership de Venom dans cette frange la plus brutale du heavy metal.

Le talent des hommes de Newcastle réside d’abord dans une maîtrise complète de leur image, et c’est peut-être à ce niveau que leur contribution globale au metal est la plus importante. Non contents de se donner des surnoms à consonance mystico-occulte, ils abusent de l’imagerie satanique, entre la tête du Malin sur la pochette, les pentagrammes et autres 666 mis à toutes les sauces, et la thématique globale de l’album et de ses titres. L’effet provocateur généré à l’époque est un coup de génie, et s’il existe une influence fondamentale de cet album sur le futur mouvement black metal, outre le nom lui-même, c’est d’abord au travers de ces aspects symboliques. Pour le reste, musicalement, on en est plus loin. Le premier morceau, Black Metal, celui qui fait référence, est certes une avancée dans la vitesse et la brutalité par rapport au metal de l’époque, une sorte de filiation de Motörhead en légèrement accéléré et plus intransigeant, la voix de Cronos noircissant un peu plus l’atmosphère. Les riffs assez primaires sont joués avec vitesse et agressivité, la batterie reprenant le principe de la double pédale avec parcimonie, même si le refrain reste encore très teinté de hard rock, avec ses breaks typiques et ses enchaînements classiques. Dans cette veine la plus brutale, seul le titre Heavens On Fire présente la même intensité.

Pour le reste de l’album, on demeure toutefois dans une vitesse d’exécution et dans une forme plus conventionnelle de heavy metal british, certes plus sombre et plus directe que celui des maîtres en la matière, mais sans réelle rupture avec les standards en vigueur. Ponctuellement, Venom parvient à atteindre une atmosphère d’une noirceur remarquable, notamment sur Countess Bathory ou Don’t Burn The Witch, aux ambiances glaciales. Le parti pris des vocaux de Cronos, qui abandonne définitivement le chant classique au profit de vociférations plus crues, constitue également une évolution notable dans l’agressivité globale de la musique. L’exécution quant à elle est d’un niveau supérieur à celle de Welcome To Hell, Venom ayant enregistré l’album en… six jours au lieu de trois pour son prédécesseur ! Mais on est bien loin de la propreté et l’élégance des Judas Priest et autres Iron Maiden, ce parti pris étant d’ailleurs pleinement assumé. Souvent d’inspiration très marquée Motörhead, parfois flirtant curieusement avec un hard-rock teinté de blues très seventies (Buried Alive), le heavy metal de Venom reste avant tout une musique de son temps, malgré son aspect plus brutal. Là aussi, le mythe qui voit Black Metal comme un disque de rupture stylistique a la vie dure, mais à son écoute, il ne tient pas longtemps la route. Mais finalement, cela n’est pas l’essentiel.

Avec le recul, on doit bien reconnaître la formidable source d’inspiration qu’a généré Black Metal, et plus globalement les trois premiers albums de Venom. Tout d’abord en terme d’imagerie, bien entendu, en mettant en avant ce goût pour l’occulte et le maléfique. Une attitude provocante qui a assuré sa gloire et sa légende dans l’underground européen et américain dès cette époque. Mais l’influence de Venom s’est également confirmée en instaurant une nouvelle forme de création artistique, où l’urgence et la spontanéité sont de mise, privilégiant l’agressivité et l’atmosphère plutôt que la forme et la précision. Démarche en totale rupture avec celle des leaders de l’époque. Et recette abondamment reprise par un certain nombre de groupes de metal en devenir, des prémices du thrash jusqu’au renouveau du black metal dans les années 90, jusqu’à promouvoir cette attitude comme raison d’être pour certains.

Par contre, au risque de s’attaquer au mythe, la qualité réelle de Black Metal au niveau musical est beaucoup plus discutable, et sur ce plan Venom bénéficie certainement d’une aura quelque peu surfaite. Non seulement leur musique reste avant tout du heavy metal traditionnel, certes percutant, mais qui n’innove guère plus au niveau stylistique, comme je l’ai déjà dit. Mais de plus, les limites techniques des musiciens ne leur permettent sans doute pas de faire beaucoup mieux… Black Metal fait ainsi pâle figure en termes artistiques face à quelques-uns de ses quasi contemporains, proches en terme d’inspiration (un heavy metal violent et obscur), tels Show No Mercy de Slayer (pour la forme la plus brutale) ou Melissa de Mercyful Fate (pour l’inspiration la plus heavy). Quant aux premiers méfaits de Celtic Frost, ils sont sans commune mesure, dépassant allègrement les limites affichées par Venom pour défricher avec génie de nouveaux territoires pour le metal le plus sombre, servant de réelle source d’inspiration musicale pour de nombreux groupes futurs, qu’ils soient d’inspiration death ou black metal.

Cette objection étant faite, il va sans dire que Black Metal reste un indispensable de l’histoire du metal, le véritable point de repère qui annonce l’ère la plus brutale du mouvement. Et définitivement, ce n’est pas tant l’approche musicale qui prévaut, mais la démarche de Venom qui reste une formidable source d’inspiration pour le metal extrême. Et pour cela, gloire à Venom.

Eulmatt (www.spirit-of-metal.com).

Venom a effectivement chamboulé les codes du metal en ces années 81/82, avec son heavy hybride, punk par son côté basique, speed dans ses structures, rock’n roll par ses influences Mötörhead, et enfin black par son imagerie satanique. Black Metal a donc eu un double avantage, celui de ne pas avoir de comparaison à sa sortie, et celui de plaire à tous les futurs jeunes thrashers, qui se retrouvèrent dans cet album, d’une part judicieusement rebelle, et d’autre part facile à exécuter. Les standards de Celtic Frost ou Slayer qui suivirent dès 83/84 furent bien sûr plus convaincants, démontrant que le metal extrême initié par Venom, était un mouvement à prendre définitivement très au sérieux. Fabien.

> - Les guests -, Venom — fabien @ 0:30

5 janvier 1982