Eis : Galeere

Eis : GaleereLe tout commence par une introduction sombre et lancinante, dans laquelle une pulsation lointaine et sourde raisonne, monotone, sur l’immensité grise de la mer. C’est le tambour du départ, le signal sonore qui met en branle le navire. Alors que la grande carcasse de bois se meut lentement, quittant le port pour un voyage sans retour, des guitares grésillantes et brumeuses s’enroulent autour de l’embarcation tandis que les pulsations s’accélèrent. Puis l’aventure commence, et les guitares, plus massives et immersives, accompagnent notre navire vers les profondeurs et les mystères du large. Le son est massif tout en restant limpide, mettant les guitares en avant et étouffant un peu la batterie dont les interventions brutales ne sont que plus appréciées car n’empiétant pas sur le reste de la musique. Geist, qui depuis a mué son nom en Eis, capitaine virtuose de cette fière Galeere, s’applique à nous faire naviguer sur des flots opaques et tumultueux et se plaît à nous faire découvrir la face secrète et sombre de l’océan, un peu comme un Ahab qui s’exprimerait dans un registre black épique, évolutif et ambiancé.

Ici, les rythmes sont variés, de même que les ambiances distillées par les guitares, qui font, au passage, un formidable travail tant sur le plan musical qu’épique, tissant une véritable narration aux nombreux rebondissements. Les compositions sont en effet de longues plages progressives dans lesquelles les sentiments semblent évoluer au gré de l’humeur de l‘océan : certains passages furieux blastent méchamment, supportés par des grattes lourdes et distordues et une voix grave terriblement écorchée (qui me rappelle, par moments, celle de Shagrath dans certaines intonations, les effets en moins), d’autres, sur lesquels la batterie retombe sur un mid tempo catatonique, sont d‘une lourdeur poisseuse et aliénante (confer la pièce de presque 16 minutes qui clôture l‘album, Unter toten Kapitänen), et certains moments sont carrément mélancoliques et intimistes, faisant la part belle aux arpèges et aux ambiances, renforcées par quelques bruitages marins qui achèvent de nous immerger dans le monde maritime de Eis.

Le tout reste pourtant d’une homogénéité saisissante, enchaînant intelligemment les moments forts et intenses et les accalmies salvatrices, de sorte que les 51 minutes de cet album captivent l’auditeur de bout en bout sans laisser place à l‘ennui. Mieux, une fois l’opus terminé, on a qu’une envie: se le repasser une nouvelle fois pour pouvoir se replonger dans ses ambiances sombres et envoûtantes.

Ceci dit, même s’il est indéniable que Galeere est une œuvre qui s’appréhende dans son ensemble pour un impact émotionnel multiplié, chaque titre conférant plus de cohérence au suivant et vice versa car les englobant dans un contexte commun, on peut tout de même noter quelques passages musicaux bouleversants qui ressortent avec force de cette épopée musicale sombre et progressive, imposant à nos yeux clos des images intemporelles: le magnifique titre Einen Winter auf See, débutant sur un ambiant fantomatique ponctué de mystérieux bruits de sonars avant d’éclater en un black metal furieux que ne renierait pas un groupe comme Endstille et de se fondre en arpèges inquiétants et dissonants qui semblent nous ouvrir, lugubres, les portes de Neptune sous les éructations de cette voix malsaine pour nous plonger dans les mystérieuses et insondables abysses de l’océan… De même à 5min 40 de cette même composition, cet accordéon triste à la beauté plaintive nous évoque avec une justesse poignante le calme fatal de la mer après la tempête, et l’épave de bois dans laquelle les survivants impuissants s’agitent pour secourir les blessés agonisants sur le pont et réparer leur vaisseau pour l’empêcher de sombrer à jamais dans l’immensité des flots noirs… Et cette fin, monumentale et imparable, montée en puissance dantesque incarnant irrésistiblement le dernier assaut furieux du grain: le vent qui était presque tombé se lève soudain, des nuages noirs obscurcissent la voûte déjà opaque du ciel, des éclairs aveuglants, mus par des forces impétueuses, déchirent les sombres nuées, et des bourrasques déferlent, furieuses, s’acharnant de toute leur puissance sur le frêle esquif en proie aux caprices des éléments, les vagues, terribles et mugissantes, se dressant en d’immenses lames prêtes à s‘abattre sur l‘Homme… Le rythme s’accélère en une folie baroque pour engloutir en un ultime sursaut les derniers débris de corps et de planches et anéantir cette insensée vanité humaine qui a osé défier les Dieux…

On a aussi ces relents post rock délectables sur Durch lichtlose Tiefe, légers et aériens, avec ce riff entêtant à 5min01 sur lequel on se surprend à surplomber fièrement l’océan, le vent du large gonflant les voiles de notre trois mats et venant caresser de son souffle salé notre visage ivre de bonheur et de liberté, ou ce riff épique et majestueux à la scandinave à 2min07 de Helike qu’on croirait droit sorti d’un album de Taake, et qui gorge notre cœur de marin d’un sentiment d’allégresse et d’invincibilité, nous redonnant courage et enthousiasme pour accomplir ce voyage jusqu’au bout du monde…

Bref, nul doute que chacun trouvera son compte dans cette superbe pièce de black metal épique qui bercera chacun d’entre vous de moments magiques et d’images saisissantes. Eis signe ici avec ce Galeere, passé injustement trop inaperçu, une œuvre d’une maturité musicale et d’une richesse émotionnelle inouïes, et il serait vraiment dommage de passer à côté. A conseiller à tous les aventuriers au cœur sombre qui n’ont pas peur de sombrer pour toujours dans les mystérieuses abysses de l’océan…

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