Archive for October, 2011

Månegarm : Urminnes Hävd – The Forest Sessions

Monday, October 17th, 2011

Månegarm : Urminnes Hävd - The Forest SessionsOn le sait, dans le monde du pagan/black/viking/folklorique (cochez la ou les mention(s) inutile(s)), il est de bon ton de se fendre d’un album entièrement acoustique après quelques opus plus belliqueux afin de bien mettre en avant son appartenance à la mouvance païenne et de revendiquer haut et fort son amour inconsidéré pour Mère Nature ainsi que son attachement viscéral pour le folklore national.

Ainsi, après les pointures que sont Ulver, Borknagar ou Finntroll, c’est au tour de Manegarm de se plier à l’exercice et de sortir en 2006 le sobrement intitulé Urminnes Havd – the Forest Sessions, une pièce plus intimiste et paisible dans leur discographie saturée, et fleurant bon l’humus des sous-bois et la blancheur immaculée des fjords scandinaves. Ici donc, pas de chant black, de guitares électriques hurlantes, de batterie martiale, nos amis suédois expriment leurs complaintes sur des instruments traditionnels uniquement pour un résultat détonant singulièrement de leurs prestations habituelles: guitares acoustiques, percussions à la résonnance tribale, guimbarde, violon, et quelques samples de nature (chants d’oiseaux et bruits du vent) pour venir agrémenter le tout d’une petite touche sylvestre appréciable bien que pas franchement originale.

Si a priori, certains sceptiques pourraient critiquer la légitimité d’une telle démarche (opportunisme commercial surfant sur une vague pagan folk en plein essor – qui a parlé d’Eluveitie? – ou expression artistique sincère d’une véritable ferveur pour les racines culturelles et musicales du groupe?), l’écoute de cet EP fera vite taire les mauvaises langues tant la magie qui anime les 7 titres de cette galette est palpable et envoûtante.

En effet dès l‘intro, on est enveloppé dans un monde brumeux et onirique dans lequel on se perd avec délices. Les yeux fermés, on se laisse guider par la douceur acoustique qui égraine des mélodies enivrantes et racées, bien loin des mélopées pseudo-païennes gentillettes aux arpèges surannés et aux claviers Bontempi de rigueur délivrées en guise d’interludes par certains combos sur des albums qui n’ont de folklorique que l’étiquette et quelques passages convenus à la flûte pour adoucir les contours rugueux de leur black metal. La musique de Manegarm nous fait voyager et vibrer, sa simplicité et sa beauté chuchotent directement à notre âme et réveillent l’amoureux de la Nature qui sommeillait au plus profond de notre être, enfoui sous l’épaisse couche de modernisme cynique et insensible de l’homme civilisé.

Au fur et à mesure que ces 7 plages défilent, on a qu’une envie, se débarrasser au plus vite de ces symboles futiles qui nous raccrochent à une civilisation pervertie, envoyer valser toutes ces conventions sociales à la morale étriquée et hypocrite, se laisse mener par ces voix sauvages et fières et suivre le cri trop longtemps réprimé de son instinct animal pour se libérer enfin de ces chaînes qui nous entravent à une existence sans saveur, sans but et sans passion. Arrachez vos vêtements, brûlez vos biens matériels, effacez vos signes distinctifs de richesse et de réussite sociale et venez vous joindre à l’insouciante danse des faunes en un immense feu de joie païen, ou asseyez-vous silencieusement au pied d’un chêne séculaire pour vous enivrer du chant résigné d’une terre meurtrie et souillée par la main impure de l‘Homme! Les images surgissent, des tableaux naturalistes se peignent devant notre esprit balloté, tour à tour chaudes, colorées, heureuses et froides, inéluctables, mélancoliques, selon le propos des Suédois.

Car Manegarm, toujours avec une justesse touchante, excelle dans les différentes facettes de l’exercice, insufflant à certaines compositions une énergie communicative et festive réellement irrésistible et grisante et nous plongeant l‘instant d‘après dans un état hébété de douce amertume et de délicieux vague à l’âme. Ainsi, au rythme de percussions tribales et entraînantes, d’accords de guitare énergiques, d’une guimbarde malicieuse et d’un violon enjoué, Himmelsfursten et Utfärd vous entraîneront dans une danse insouciante et endiablée, tandis que les pistes plus calmes et contemplatives, appuyées par les sanglots du violon et la pureté naïve de ces voix sauvages, vous bouleverseront par la beauté simple et fatale de superbes mélopées à en tirer des larmes (le magnifique final Vaggvisa). Et le titre central, Älvatrans, est une superbe synthèse entre les deux visages opposés de la musique folklorique de Manegarm, débutant sur des arpèges lancinants à la mélancolie profonde, poursuivant sur une ambiance mystique et sombre avec cette sorte d’incantation païenne portée par des choeurs féminins mystérieux, quelques notes de guitare ainsi que le souffle du vent, et s’emballant furieusement à la moitié du titre en un folk dansant et sauvage. Les voix sont superbes, sans aucune fausse note, la masculine, assez grave, au timbre agréable et puissant et capable de monter et d’emprunter des chemins plus rugueux (Döden), contrebalance la féminine, cristalline et fragile, qui semble toujours sur le point de rupture. Elles se mélangent parfaitement entre elles et s’accordent merveilleusement au tout, toujours vraies et habitées, alternant passages énergiques ou plus poignants et distillant leurs paroles en suédois avec une grande conviction. Bref, vous l’aurez certainement compris, la musique est sincère et profonde, et une réelle magie se dégage des ces compositions au premier abord assez simples mais au paganisme réellement envoûtant.

Finalement, le seul reproche que l’on peut faire à ce disque (parce qu’il en faut bien un!), c’est sa durée trop courte: 27 petites minutes, vue la qualité des compos, on aurait aimé que les Suédois transforment leur EP en véritable album et rallongent un peu le plaisir, surtout après ce Vaggvisa de clôture d’une beauté bouleversante qui ne nous donne aucunement envie de retourner dans les vicissitudes du monde moderne et nous laisse flottant dans les brumes du passé, à rêver à un Age d’Or oublié et à jamais perdu…

Une réussite totale, donc, capable de toucher n’importe quel amateur de musique acoustique et spirituelle et qui prouve si besoin était que la culture metal ne se limite pas uniquement à la bière, aux vestes en cuir cloutées, à Satan et au headbang…

Madder Mortem : All Flesh Is Grass

Thursday, October 13th, 2011

Madder Mortem : All Flesh Is GrassEn 2001, Madder Mortem, jeune groupe norvégien quasiment inconnu jusqu’alors, auteur d’un album passé presque inaperçu en 1999, déboule sans prévenir dans le petit monde bien lisse et convenu du metal à chanteuses et assène avec son All Flesh Is Grass tonitruant une énorme claque aux pseudo divas gothiques à paillettes qui se contentent de susurrer quelques vocalises mielleuses sur des riffs de guitares mille fois entendus.

Madder Mortem est indubitablement un groupe à part et possède irrémédiablement ce petit quelque chose qui les distingue de la masse metallique, mais comment rendre justement hommage au phénomène? En effet, difficile de décrire la musique du combo, ce qui, entre nous, est plutôt bon signe. Sombre, vénéneuse mais hypnotique, malsaine autant qu’onirique, tour à tour violente et mélodique, indubitablement habitée et foncièrement originale, riche, complexe, fouillée et évolutive, tant d’un point de vue musical qu’émotionnel, possédée par une sorte de folie géniale et décomplexée, voilà comment on pourrait résumer en quelques mots la musique des Norvégiens. Madder Mortem est difficile à classer car il ne se cantonne pas à un style unique dans lequel il risquerait de s’enfermer rapidement. Le groupe explose toutes les frontières du metal, pioche ici et là les idées qui peuvent au mieux mettre en valeur son univers torturé et schizophrène et impose ainsi, avec ce All Flesh Is Grass, une personnalité très marquée et une originalité à toute épreuve. De fait, les morceaux sont variés et leur progression est assez difficile à prévoir, mais le tout reste étrangement homogène, notamment grâce au chant, véritable fil conducteur de cette épopée musicale sombre et maladive, et l’album parvient à reste accrocheur de bout en bout, même s’il faut clairement de nombreuses écoutes pour rentrer pleinement dans l’univers des Norvégiens et se laisser totalement immerger dans ce mélange de mélancolie résignée et de fureur enlevée.

L’ossature de la musique de Madder Mortem est lourde, grasse, et relativement lente (il n’y a qu’à écouter le début de Breaker of Worlds avec cette basse claquante et cette batterie pesante pour comprendre que cet opus ne transpire pas la joie de vivre!), flirtant parfois dangereusement avec le doom ( ce passage pachydermique à 2min50 de To Kill and Kill Again, ou cette décélération poisseuse à 2min20 de 4 Chambers ), faisant la part belle à des riffs syncopés et agressifs et à des mélodies vocales hallucinées, particulièrement mises en avant lors de passages plus calmes où seule la basse ronronne, soutenue par une batterie feutrée et parfois quelques arpèges menaçants ou mélancoliques. Le son est énorme, imposant un mur de guitares massif mais laissant bien s’exprimer tous les instruments et aidant à instaurer l’ambiance sombre et glauque travaillée par le groupe, notamment grâce à une basse savamment mise en avant.

La musique oscille donc intelligemment entre passages écrasants et rentre-dedans et plages plus ambiancées et intropectives, balotant constamment l’auditeur entre noirceur et malaise d’une part, et explosions de colère de l’autre. Le tout est magnifiquement orchestré par la voix d’ Agnete, qui possède un timbre et une puissance hors du commun (ce fameux Never, Never à la fin de To kill and Kill Again!) et une tessiture très étendue: graves, aigus, chuchotements, hurlements, tout y passe pour illustrer au mieux l’intériorité chaotique et dérangée de la belle. Ce sont effectivement ses prouesses vocales qui nous font littéralement voyager et nous plongent dans l’univers unique et atypique du groupe, et le moins que l’on puisse dire, c’est que les mélodies vocales sont proprement habitées et torturées et à mille lieux de la facilité convenue que nous servent trop souvent les frontwomen de formations plus reconnues.

Certes, jouer la carte des contrastes dans le metal à chant féminin, ce n’est peut-être pas très novateur m’objecterez-vous, habitués que vous êtes peut-être par les sempiternels enchaînements parties agressives aux guitares lourdes/passages symphoniques grandioses et éthérés, ou par l’alternance grunts/chant cristallin typée “Beauty and the Beast“, combines largement éculées par tous les groupes du genre depuis maintenant près de deux décennies… Oui, mais… Ici, pas de parties symphoniques (aucun clavier d’ailleurs, c’est bien simple!), et pas une once de chant masculin. Ca vous intrigue? C’est qu’il y a de quoi, Madder Mortem ne faisant jamais rien comme les autres. Car ici, que cela soit clair, on est finalement plus proche musicalement d’un Meshuggah que d’un Sirenia.

Plusieurs noms peuvent venir à l’esprit selon les passages de l’album, Meshuggah, justement, pour le côté déstructuré, maladif et lourd de l’ensemble, Machine Head pour certaines parties syncopées, Skunk Anansie pour cette voix véritablement habitée, sachant se faire tour à tour caressante et explosive (la similitude vocale est d’ailleurs assez évidente sur les passages les plus intimistes de Turn the War On, bien que sur le reste de l’album, les deux chants ne soient aucunement comparables), Aghora pour les parties les plus aériennes (le début de Ten Times Defeat) ou au contraire quand la section rythmique s’emballe dans des contre-temps brise-nuques et spasmodiques, mais je vous mets au défi de trouver un groupe qui ressemble à Madder Mortem, ou plutôt à qui Madder Mortem ressemble.

Alors, envie d’un album original, puissant, barré, virtuose et envoûtant? Marre de ces groupes à chanteuses aux vocalises gnangnan et insipides et de ce metal sympho sans âme virant quasi systématiquement à la pop FM? Besoin d’une musique profonde et habitée qui vous fasse voyager dans les tréfonds d’une intériorité torturée, vous transporte d’émotions en émotions et parle tant à votre coeur qu’à votre âme? Penchez-vous donc sur le cas Madder Mortem et enivrez-vous sans retenue de cet excellent All Flesh Is Grass, vous m’en donnerez des nouvelles!