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Finsterforst : …Zum Tode Hin

Tuesday, June 5th, 2012

Finsterforst : ...Zum Tode HinCela fait maintenant plus de dix ans que la scène pagan/folk se plaît à nous pondre des clones plus ou moins plaisants qui s‘évertuent pour la plupart à nous balancer une musique légère et dansante, parfaite pour se vider la tête et se remplir la panse, à grands coups de riffs metal et d’instruments folks. Si la démarche était foncièrement novatrice à la fin des année 90 et encore originale au cours des premières années du nouveau millénaire, force est de constater que presque 15 ans plus tard, on patauge allègrement dans une redite stérile et que nombre de combos qui éclosent de nos jours, malgré un bon niveau musical et une musique accrocheuse à défaut d’être révolutionnaire, manquent tout de même d’un élément essentiel pour pouvoir prétendre au statut de groupe pagan sincère et habité : l’âme.

Rassurez-vous, Finsterforst n’est pas de ceux-là. Le précédent albums du combo allemand, même s’il évoluait dans un registre plus virulent, dansant et moins original, laissait déjà entrevoir une griffe musicale et un potentiel intéressants. Avec ce …Zum Tode Hin, les fiers guerriers germaniques dépassent allègrement toutes nos attentes et se permettent même de venir supplanter les incontournables du genre au sommet du Walhalla.

La musique de Finsterforst est comme la nature, simple, inéluctable, vitale et belle, la beauté dans l‘impuissance, la noblesse dans la douleur, la sagesse dans la résignation, une majesté païenne sans pareille, une pureté à couper le souffle qui s’empare de vos sens et vous entraine pendant 70 minutes dans l’incroyable valse des éléments, dans sa lutte quotidienne, noble et désespérée pour tenter de recouvrer sa suprématie et son harmonie face à un Homme toujours plus égoïste et destructeur. Ici, tous les instruments fusionnent en une transe sylvestre pour délivrer une ode intemporelle à la Nature, tout s’enchaîne parfaitement, aucun passage n’est superflu, malgré des compositions très longues, aucun moment d‘ennui, chaque seconde est vraie, magique et habitée. La terre meurtrie raconte son histoire en de longues plages narratives et les musiciens sont transcendés par les notes qui jaillissent de leurs instruments, complètement possédés par l’esprit sauvage des divinités germaniques, incarné dans les plaintes mélancoliques de l’accordéon , les riffs de guitare d’une majesté résignée, les incursions poignantes de cette basse, grondante et tellurique, les claviers qui résonnent au loin comme des échos mystiques, et cette voix, véritable instrument à part entière, magnifique de résignation et de souffrance.

… Zum Tode Hin s’ouvre idéalement avec un Urquell parfait, point d’orgue d’une émotion à fleur-de-peau aussi belle que douloureuse, où la nature pleure amèrement le viol de sa pureté par la bête humaine sur de longs sanglots d’accordéon qui vous chavirent le cœur, des guitares limpides qui vous propulsent au-delà des nuages, et cette basse, grave et austère, troublante de profondeur, qui semble expirer sur ses cordes les dernières mesures d‘une danse païenne oubliée. On est happé dans un tourbillon d’émotions d’une sincérité sans égale, transporté par un souffle épique et dramatique à la force d‘évocation incomparable, et, le long de cette complainte progressive qui s‘étire sur près de 12 minutes, on quitte la réalité, et on survole, les yeux clos, des images plein la tête, plaines, forêts, monts et rivières qui chantent la gloire de leur passé et l’agonie de leur présent .

A peine le temps de se remettre de ce troublant voyage des sens que résonnent déjà les arpèges désolés de Das grosse Erwachen, comme une invitation à la réflexion et à la prise de conscience, titre plus lent et plus calme qui fait la part belle aux guitares acoustiques et à la flûte et développe tranquillement une ambiance plus apaisée et introspective mais tout aussi addictive.

Tout le long de cette odyssée artistique, la musique oscille d’une part entre une majesté lente, mélancolique et acoustique, portée par les soupirs languissants et chauds de l’accordéon qui vous remuent l’âme ainsi que par des arpèges de guitares lancinants et éthérés d’une simplicité touchante, et, d’autre part, des sursauts d’orgueil plus vindicatifs dans lesquels la batterie s’accélère en des blasts furieux, les guitares bourdonnent plus fort, emplissant l’espace sonore de leurs riffs grandioses, la basse claque plus sauvagement que jamais et la voix se déchire en des hurlements toujours plus sublimes, crachant sa douleur et sa haine d’une humanité dépravée sur ces nappes de clavier magiques en un paroxysme de beauté révoltée et impuissante.

La galette se termine sur un Untergang de toute beauté, immense fresque épique de près de 22 minutes qui se plaît à vous perdre dans ses méandres acoustiques et dans la mélancolie écorchée des paysages, tantôt sombres et lumineux, tantôt furieux et apaisés, qu’elle dessine avec brio, toujours dominée par cette voix impétueuse et terrible, ces choeurs graves et païens, cette basse vrombissante, ces claviers discrets aux doux relents mystiques et ces riffs de guitares épiques, puissants et conquérants.

Qu’ajouter de plus? Pas grand-chose. En 70 minutes, …Zum Tode Hin vous remue, vous chamboule, vous bouleverse, vous transforme, vous pétrissant le cœur et l’âme et parvenant à en tirer les dernières larmes païennes enfouies sous le vernis terne et dévorant de la civilisation.

Bien sûr, les plus septiques pourront trouver des défauts à cet album, et en premier lieu, l’influence plus que palpable des grands aînés que sont Empyrium, sur les parties les plus acoustiques et calmes et les cœurs graves et mélancoliques, et Moonsorrow, dans l’utilisation de l’accordéon, et pour la coloration de la musique en général, surtout lors des passages les plus violents et épiques. Mais quand la musique atteint un tel niveau d’excellence et caresse de manière si sensible l’essence du divin, peu importent ces considérations. J’irai même jusqu’à avancer qu’avec …Zum Tode Hin, l’élève dépasse les maîtres.

De même, certains pourront rétorquer que les 5 pistes se ressemblent toutes et sont issues du même moule, que les riffs se répètent et que l’on ne parvient que difficilement à distinguer les morceaux les uns des autres, mais encore une fois, qu’importe : le voyage continu et halluciné auquel nous convie Finsterforst, cette synesthésie troublante sans début ni fin est justement l’une des grandes forces de ce disque, qui nous happe dans un univers entièrement immersif et s’écoute d’une traite comme une unique complainte de 70 minutes, une ode à la nature impérissable et intemporelle.

Un chef-d’œuvre incontournable, ni plus ni moins.