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Murkrat : Drudging the Mire

Thursday, September 27th, 2012

Murkrat : Drudging the MireImaginez vous, seul et perdu dans les entrailles noires de la terre. Vous marchez dans des kilomètres de boyaux sombres et étroits aux relents de souffre, sans savoir où vous allez, tâtonnant dans l’obscurité, rendu sourd par le silence, à moitié fou de solitude, uniquement bercé par les battements de votre cœur et le souffle rauque qui s’échappe douloureusement de vos poumons serrés. Vous avancez, encore et toujours, cherchant votre délivrance dans les ténèbres, la nuit, le néant et l‘angoisse pour seuls compagnons. Murkrat, groupe de doom australien fondé en 2006 par la sombre Mandy Andersen, vous accompagne dans ce périple et réalise avec Drudging the Mire, sorti en 2011, la bande son idéale de votre cauchemar personnel.

Tout commence par ces notes de piano qui résonnent, sombres et lugubres, distillant un malaise palpable et nauséeux aux hystériques relents d’angoisse. Au fur et à mesure de cette introduction cauchemardesque, on plonge dans un monde d’errance, de doute, de désespoir, et de ténèbres. On arrive rapidement aux frontières de la folie, et on se rend compte que ce dédale de galeries froides et sombres, ce labyrinthe souterrain dans lequel on s’égare et l’on hurle sa solitude n’est que la mise en abîme aliénée d’un esprit malade, le reflet de l’Homme – en l’occurrence ici de la femme – qui erre dans le chaos de sa propre folie, et qui explore le charnier de ses psychoses.

I, Rodent, premier véritable titre de la galette, nous en donne une douloureuse confirmation. D’emblée le son des guitares, lourd, épais, et indistinct, vibrant comme une sorte de bourdonnement sourd et diffus, se mêlant en un magma poisseux avec la basse en un énorme mur du son, nous assomme, rappelant un peu le son halluciné d’Electric Wizard, en encore plus grave et sourd. La batterie, au son étouffé et sec, qui semble monter de profondeurs abyssales depuis longtemps oubliées, martèle un rythme neurasthénique et une lourdeur catatonique s’empare d’emblée de nos sens. Un clavier funèbre renforce ce malaise de ses mélodies maladives. Le ton est donné, extrêmement sombre, glacial et dépressif.

Et quand les premiers vocaux de Mandy nous déchirent les tympans, c’est carrément un frisson glacé qui nous court le long de l’échine. Un peu comme une craie crissant sur un tableau, ces premières plaintes, aigües, aigres et déchirées sont à la limite du supportable. Cette apparition brève nous maintient en alerte, le coeur palpitant. Et lorsque la voix réapparaît un peu plus tard, elle s’est muée, et résonne plus grave, posée, plus agréable; la mélodie vocale de ce que l’on pourrait naïvement appeler un refrain nous touche par ce côté faussement enfantin et désabusé, par la résignation qui suinte le long de ces lignes de chant tordues et maladivement belles.

Ces modulations surprenantes suffisent à nous dévoiler la démence désespérée de la grande prêtresse: le chant est souvent doublé, une voix grave et profonde et une autre plus aiguë et plaintive, vomissant son dégout de la vie, ce qui donne une impression de schizophrénie des plus prenantes. Ce chant atypique qui tente de surnager dans cet océan visqueux et léthargique de distorsion et de lourdeur n‘est définitivement plus de ce monde et sert de fil conducteur aux délires fiévreux de la demoiselle, spectre évanescent qui nous hypnotise de ses vocalises tantôt nasillardes et diaphanes, tantôt rauques, déchirées ou suraiguës, à la limite de la rupture. Le reste de la musique n’est pas en reste, rappelant le plus suffocant du doom funéraire, lent, morbide, insane et étouffant, mais ne se limitant pas aux codes stricts du genre. Les basses nous rendent sourd, ce rythme mort né nous abrutit, cette voix schizophrène nous révulse et nous envoûte, et lorsqu’à 5,24min, ce piano fantôme réapparaît en une cavalcade disharmonique de notes décharnées, appuyé par ces hurlements déments, la frontière est allègrement franchie, le point de non retour est atteint,et l’on a définitivement basculé de l’autre côté.

Suit Faceless, pièce maîtresse de ce monument de noirceur, qui, à coups de guitares dépressives et bourdonnantes nous enveloppe dans un brouillard aux doux relents de deuil. Ici, le chant ne s’est jamais fait aussi mystique et lancinant, d’une beauté maladive et troublante, il résonne comme une liturgie désincarnée sous les voûtes d’une immense cathédrale vide et poussiéreuse désertée depuis des siècles. Le terme de funeral doom prend ici tout son sens, tellement on croirait assister à une procession funéraire. On baigne dans une atmosphère presque tranquille, lymphatique, repue de sa tristesse, gavée de son propre désespoir et résignée à son impuissance. Maintenant que vous êtes passés de l’autre côté, vous faîtes partie des initiés, vous êtes dignes de goûter à l’ataraxie suprême, et, détachés du monde des vivants dont vous ne faîtes définitivement plus partie, vous pouvez vous délecter de l’odeur de décomposition qui flotte dans l’air vicié et regarder s’effondrer les siècles dans la poussière de l’oubli. La mort, la dépression, la tristesse, la souffrance ne vous font plus peur, elles font partie de vous. Cette beauté est tellement pure, simple et poignante qu’elle pourrait vous tirer des larmes si seulement vous en aviez encore. Vous êtes définitivement ensorcelé. World vous emmène toujours plus loin, la maîtresse de cérémonie chante pour vous, vous console de la perte de ce monde matériel et futile que vous laissez derrière vous et vous invite à vous recueillir dans ce qui est maintenant votre nouveau lieu d’errance. On navigue quelque part entre le heavenly voices, l’ambiant et la musique sacrée, voguant entre Dead Can Dance, Arcana, Rajna, Era et Dolorian. On est seul avec soi-même, plus de guitares ni de percussion, plus qu’un bourdonnement diffus et lointain qui nous rappelle notre ancien rapport à la terre, à notre finitude passée, les litanies désespérées de Mandy et ces choeurs cristallins qui susurrent de belles promesses à nos oreilles…

Après cette parenthèse éthérée, on se reprend à errer dans le labyrinthe de ses questions existentielles, et la quête spirituelle reprend. La lourdeur des guitares, ces claviers désaccordés et malades aux accords très sombres qui portent littéralement la musique, le claquement moribond de la batterie, et surtout cette voix délicieusement désespérée reprennent leurs droits et nous guident à nouveau dans leur monde dévasté. Mais l’on n’a plus peur, car la sorcière nous a initié aux arcanes de Drudging the Mire. Et l’on continue à avancer au milieu des miasmes de putréfaction des émotions et de la vie qui se décomposent, le sourire aux lèvres et plus fort que jamais. La laideur s’est définitivement transformée en beauté, et on atteint même le septième ciel lors de la montée en émotions de The Mighty Spires où la voix de Mendy, magnifique, va caresser les cieux sur ces notes d’orgue aux relents de sépulcre. Après 6 complaintes oscillant entre plus de 9 et presque 15 minutes, le voyage initiatique se termine sur ce piano hanté qui égrène à nouveau ses notes mortes et qui n’arrive pas à couvrir ce souffle mystérieux et inquiétant qui emplit l’espace et gronde, vibrant comme un appel, de plus en fort et pressant. Voix du néant, de la mort, de la délivrance? Chacun aura sa propre interprétation.

Vous l’aurez compris, l’écoute de Drudging the Mire est déstabilisante, marquante, éprouvante, et ne pourra pas vous laisser indifférent. Rarement un album n’aura dégagé une ambiance si marquée et si prenante, et rarement la solitude, la dépression et l’angoisse, se couplant ici avec une certaine sérénité, celle de la résignation ultime, de la conscience de son impuissance et du doux abandon à la fatalité, n’auront sonné d’une manière aussi belle et touchante. Vénéneux et hypnotique, sombre et fascinant, effrayant et attirant, repoussant et addictif, Drudging the Mire est un chef-d’œuvre de musique originale et personnelle à posséder absolument pour toutes les âmes sombres qui n’ont pas peur de se perdre dans les ténèbres de ce voyage sans retour. La messe est dite, amen.