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Saille : Irreversible Decay

Monday, November 12th, 2012

Saille : Irreversible DecayOn ne peut pas dire que le Plat Pays soit un pays extrêmement réputé pour sa scène black. On connaît les vétérans d’Ancient Rites et les incontournables Enthroned, mais mis à part ces deux formations, rares sont les groupes belges qui sont parvenus à exporter leur metal noir au-delà de la scène nationale.

Eh bien mesdames et messieurs, désormais, il va falloir compter avec Saille. Ne me demandez pas de détails sur le combo, mis à part que le groupe s’est formé en 2008 et est originaire de Gand, je ne pourrais pas vous éclairer d‘avantage. Je vous avoue d’ailleurs qu’il y a encore quelques mois, j‘ignorais jusqu‘à l‘existence du monstre flamand.

Toujours est-il que ce Irreversible Decay, sorti en 2011 en toute discrétion sur Code666 Records, est une immense baffe dans la gueule qui nous tombe dessus sans crier gare, et qui impressionne par sa maturité, sa complexité et sa justesse. Nous avons sans aucun doute affaire à un grand album, un condensé de ce qui se fait de mieux dans le genre, un art noir et raffiné qui va sans doute marquer de son sceau maudit les années à venir : violent, rapide, sombre et envoûtant, riche en ambiances, épique et mélodique, Saille fait un sans faute sur ce premier album. Ici, tout est pro, du sublime artwork au son, limpide, qui aide à distinguer tous les instruments (bon, sauf la basse, mais ça, c’est une vilaine habitude à laquelle il faut se faire…) et qui fait la part belle aux guitares, tranchantes et véloces. De même, les compos sont extrêmement travaillées, peaufinées au millimètre, délicieusement ciselées et regorgeant de petits détails qui intensifient leur impact à chaque nouvelle écoute. Une chose est sûre, rien n’est laissé au hasard sur cette galette.

Qui dit black sympho ne dit pas nécessairement Emperor, et même si le souffle glacé de certains riffs peut rappeler les maîtres norvégiens, le tout est moins cru et agressif, plus varié et, osons le mot, progressif. La voix, véritable chef d’orchestre de cette symphonie macabre et majestueuse, est à la fois grave et écorchée, très expressive et variée, s’adaptant aux différentes exigences de la musique.

Les riffs sont excellents et complexes, très froids et envoûtants, typiques d’un black racé et furieux, rappelant parfois Seth, et Saille n‘hésite pas à s‘envoler dans de longues parties instrumentales et planantes, souvent en mid tempo, et parfois émaillées de superbes solos ( le passage à 2min32 de Passage of the Nemesis, excellent titre). Aux stridences électriques s’ajoutent quelques parties acoustiques du plus bel effet, plus calmes et intimistes, tout en arpèges touchants, comme si Opeth s’était mis subitement à jouer du black, et qui permettent de laisser respirer les morceaux et de leur offrir un nouveau souffle en explosant en des montées en puissance progressives mélodiques et émotionnelles. La batterie est excellente de technique et de feeling, sachant alterner passages plein de finesse et blasts écrasants lors de moments de bravoure qui nous explosent à la gueule en de magnifiques acme de violence purificatrice. Le groupe mêle au sein de ses compos furie, violence et noirceur avec mélancolie, onirisme symphonique et lenteur majestueuse et grandiose. Les claviers ne sont jamais envahissants et renforcent l’impact de la musique par des touches discrètes et judicieuses, ce sont les guitares qui mènent la danse la plupart du temps, ceci dit, Dries Gaerdelen reprend le dessus sur ses petits camarades de jeu lors de certains passages plus ambiancés ou de nombreuses parties entièrement symphoniques où cordes et cuivres se mêlent délicieusement en des complaintes poignantes (les intros de Maere ou Tremendous, la fin de Tephra).

De nombreux noms peuvent nous venir à l’esprit à l’écoute de ces 8 pépites (le premier titre n’étant qu’une intro acoustique), et en premier lieu, on pense à Taliandörögd époque Neverplace dans le traitement des guitares et cette sublime alternance entre parties furieuses sur fond de blasts et d’envolées plus aériennes, calmes et mélancoliques. On peut aussi voir un soupçon d’Orakle dans la forme, un black progressif et technique à la grande musicalité, mais contrairement aux Français, les Belges ne perdent jamais leur efficacité en route et ne s’égarent jamais dans des parties stériles et sans âme, de même, les enchaînements entre différentes parties sont toujours parfaitement amenés. Néanmoins, Saille ne se contente pas de copier ses illustres aînés, il pioche ce qui l’intéresse à droite à gauche, le pétrit dans ses mains d’orfèvre et accouche d’un black metal élégant, enivrant, violent, accrocheur et irrésistible, qui vient d’ailleurs insolemment supplanter celui de ses références.

L’un des nombreux exploits d’Irreversible Decay est de proposer une musique directement accrocheuse et accessible, malgré des compos complexes et fouillées qui fourmillent de détails. Pas besoin de mille écoutes pour se laisser posséder par la bombe Revelations qui, après une intro militaire et majestueuse aux cuivres guerriers, nous happe dans son univers sulfureux avec ce riff d’une beauté et d’une profondeur saisissantes. A l’instar d’un Mother North, on a affaire à un véritable hymne black metal, et l’addiction est immédiate et irréversible. De même, comment ne pas apprécier en véritable mélomane l’introduction symphonique qui ouvre Maere en toute simplicité, comment ne pas se délecter des parties d’Hammond et des touches de clavier baroques et folles qui émaillent un titre comme Plaigh Allias, lui conférant une ambiance délicieusement insane, décalée et futuriste? Comment ne pas se sentir transporté par l’intro solennelle et épique de The Orion Prophecy, et comment ne pas être instantanément conquis par la violence raffinée d’un Tephra dont le riff d‘ouverture, appuyé par un blast furieux, achève de nous chavirer l‘âme? Ne cherchez pas, cette galette ne recèle aucun point faible, aucun titre n’est à jeter, et chaque écoute vous jettera dans un ravissement hébété en vous révélant de nouveaux détails qui ne feront qu’exposer la musique du combo belge sous une nouvelle lumière, paradoxalement toujours plus noire et toujours plus brillante.

Vous l’aurez compris, avec cet album, Saille m’a littéralement conquis, et pour moi, Irreversible Decay est d’ores et déjà un incontournable du black metal, ni plus ni moins. Il est littéralement impossible que cet album vous laisse de glace si vous aimez le black metal raffiné, sombre, froid, envoûtant, mélodique et ambiancé. Leur prochain album est prévu pour janvier 2013, alors en attendant, (ré)écoutez-vous cette bombe pour patienter, cela devrait sans problème combler l’attente.