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The Ocean : Fluxion

Tuesday, December 18th, 2012

The Ocean : FluxionAprès moult formations dans tous les styles de metal possibles et imaginables, c’est au tour de The Ocean, groupe de metal expérimental berlinois formé en 2001, d’exploiter le thème marin et de nous faire découvrir les abysses de l’océan à sa façon, après deux démos en à peine deux ans d‘existence. Cassons tout de suite le suspense et ne cherchons pas à nier plus longtemps l’évidence: sur ce premier album, les Allemands ont très visiblement été marqués par le Oceanic d‘Isis, sorti deux ans auparavant, et l‘influence des Américains est palpable à tous les niveaux, que ce soit dans le son gras des guitares, la lourdeur rythmique, l’alternance entre parties écrasantes et puissantes et passages plus aériens et introspectifs, jusque dans l’illustration de la pochette de l‘album. Le choix même du patronyme semblerait presque être un clin d’œil au chef-d’œuvre de la bande à Turner, ce qui est évidemment impossible puisque The Ocean s’est formé un an avant la sortie de Oceanic. Néanmoins, vu comme ça, on pourrait penser à un hommage simple et plat aux dieux du post hardcore, sans véritable personnalité ni inspiration, mais il n‘en est rien, et sans nier leurs influences plus qu’évidentes, les Teutons parviennent habilement à tirer leur épingle du jeu parmi une pléthore d‘imitateurs à la musique insipide qui, déjà en 2004 saturait la toute jeune scène post hardcore.

Dés Nazca, la piste d’introduction, le ton est donné : un son extrêmement lourd et dense, une basse chaude et claquante bien mise en avant, des riffs grondants et menaçants mais entraînants et hypnotiques, des arpèges lancinants et mélancoliques, et des parties hybrides où violons, claviers et flûtes s’accouplent à des grosses grattes en un maelstrom metallique extrêmement puissant, mélodique et addictif. Le tout fait indéniablement penser à Isis, mais la recette des Allemands est personnelle et savoureuse. La pub pour Opel ne vous a pas menti: deutsche Qualität, deutsche Zuverläissgkeit!

Les riffs sont à l‘image d‘une immense vague qui se dresserait avec majesté avant de retomber impitoyablement sur un frêle esquif, lourds, puissants et implacables, on ne les écoute pas, on les subit: on fixe la crête ourlée d’écume qui s‘élève toujours plus haut, muet et médusé, on contemple en silence, avec une frayeur mêlée de respect, la majesté de ces éléments déchaînés, on sait que la vague monstrueuse va s’abattre avec fracas et nous emmener par le fond, mais on ne peut s’empêcher de la contempler, admiratif, en attendant le choc inévitable… Cette impression de lourdeur est renforcée par un son énorme et titanesque, avec une basse grondante qui nous entraîne inévitablement dans les profondeurs noires de l’océan et une batterie à la frappe lourde et puissante et à la résonance amplifiée. La section rythmique est d’ailleurs à mon sens l’un des points forts de l’album, avec ce son de batterie si particulier et ce jeu complexe, propre et varié qui aident à instaurer l’ambiance changeante d’un océan versatile, et cette basse délectable qui apporte une profondeur non négligeable à l’ensemble et qui se plait parfois pendant les parties les plus calmes et mélodiques, à prendre les guitares à contre pied en nous servant des parties chaudes et dansantes. La voix, rarement présente, est profonde, puissante et impérieuse, pleine de rage et de fureur, un peu à l’image de celle de Aaron Turner, et vient appuyer la noirceur de la musique avec ses éructations graves et abyssales.

Lors d’une première écoute distraite, on pourrait penser avoir affaire à un bon cd de post hardcore parmi tant d’autres, mais les compositions, qui n’hésitent pas à s’étirer en longueur (3 titres s’étalent au-delà des 8 minutes, dont le très bon The Greatest Bane, du haut de son petit quart d‘heure), fourmillent de détails sonores intéressants et sont d’une richesse musicale et rythmique étonnantes que la compacité des riffs et la lourdeur du son ne nous laisseraient pas présager de prime abord. De la finesse et de la complexité sous un enrobage brut, voilà ce que développe minutieusement The Ocean le long de ces 9 compositions plus subtiles qu’elles n’y paraissent: telle l’entité aqueuse à qui ils empruntent leur nom, et qui n‘accepte de découvrir les mystères de ses profondeurs qu‘aux explorateurs les plus rigoureux et assidus, les Teutons nous offrent ici des plages qui ne dévoilent leurs richesses qu’après des écoutes répétées et attentives; l’océan est un élément farouche qui ne livre pas ses secrets au premier venu.

La musique est agréablement variée, et malgré la lourdeur de l’ensemble, il se dégage une certaine beauté mélancolique de ce mur du son. En fait, la musique de The Ocean est difficilement palpable, comme la mer qu’elle met en scène, elle file entre les doigts, protéiforme et insaisissable, tantôt déchaînée et colérique, tantôt fluide et légère, tantôt lourde et dansante. Si elle peut paraître monolithique au premier abord, il n’en est rien, les variations rythmiques et stylistiques sont nombreuses et peuvent même intervenir au sein d’un même morceau, de sorte que le groupe n’a pas usurpé son étiquette galvaudée de metal expérimental (même si cette facette sera bien plus développée sur les albums postérieurs et qu’ici, la base est très largement post hardcore). The Human Stain, deuxième titre de la galette, résume à lui seul l’essence musicale de The Ocean, évoluant entre parties violentes typiques du hardcore, riffs plus planants et mélodiques et un long passage central carrément cinématographique où l’instrumentation metal laisse place aux flûtes, violons, claviers et percussions pour un rendu tribal et exotique, avant de repartir sur une explosion metallique bien lourde et puissante.

Sur ce Fluxion, on passe donc allègrement d’une avalanche de riffs saccadés et lourds typés djent à des riffs bien gras et entraînants que ne renierait pas un groupe de stoner et qui nous font inévitablement secouer la crinière, et quand le groupe se lâche et envoie la sauce, on pourrait presque penser à un Meshuggah sous prozac (Comfort Zones ou Dead on the Whole avec ses parties lourdes et saccadées et cette basse sourde qui nous lamine les tympans pour notre plus grand plaisir), le tout avec un indéniable savoir faire, une très bonne maîtrise instrumentale et une cohérence musicale de tous les instants. Les Teutons sont capables d‘envoyer méchamment le bois – nul doute qu’ils doivent briser des nuques en concert s’ils sont capables de reproduire un mur du son aussi dense et compact! – mais à côté de ça, ils émaillent leur musique de parties oniriques et introspectives qui viennent bercer l’auditeur, sorte de calme après la tempête, invitant à la sérénité et à la contemplation. Le magnifique titre éponyme, entièrement instrumental, à la fois aérien, lourd et groovy, avec ce jeu de cordes subtil et léger, cette basse dansante, ces flûtes légères et lumineuses et ces guitares lourdes et hypnotiques, est un bel exemple de cette dualité entre ténèbres et lumières, entre lourdeur rythmique et envolées lyriques qui caractérise le groupe et entraîne l’auditeur dans les fonds sombres et fascinants de l’océan à la découverte de trésors perdus.

Fluxion est donc un album qui peut s’apprécier à plusieurs niveaux, tant en musique de fond sympathique pour boire des bières avec des potes, soit en album riche et complexe à écouter attentivement et à redécouvrir au fil des écoutes. Quoi qu’il en soit, si vous aimez la musique lourde et puissante, si vous avez un faible pour les albums complexes qui se dévoilent lentement, si vous appréciez les contrastes musicaux entre lourdeur et mélodies, entre ambiances sombres et envolées lumineuses, en un mot, si vous appréciez la musique fouillée et extrême aux forts relents post hardcore, il y a de fortes chances que vous ne soyez pas déçus, et je ne saurais que trop vous conseiller de vous pencher sur cette savoureuse galette. Décidément, l’océan recèle encore bien des perles et des mystères insoupçonnés…