Archive for January, 2013

The Prophecy (UK) : Salvation

Thursday, January 31st, 2013

The Prophecy (UK) : SalvationTout commence par un doux bruit de ressac, quelques arpèges clairs et un violon aux plaintes poignantes. Cette ouverture, sobre et solennelle, semble nous convier dans les méandres d’un folk intimiste et calme, à la beauté mélancolique et acoustique. Et pourtant, quand on se penche sur le CV des Anglais, on s’aperçoit que The Prophecy joue du doom, et ce depuis déjà 12 ans, et que Salvation est leur 4eme album.

Oh, certes, le doom, c’est large. Entre Candelemass, Thergothon et My Dying Bride pour ne citer que 3 des piliers fondateurs du genre, il y a tout un monde. Ceci dit, si chacun de ces monstres sacrés évolue dans un registre propre et personnel dont il a en grande partie contribué à définir les codes, et si, à la première écoute, la filiation entre heavy doom traditionnel, funeral doom et doom death n’est pas toujours évidente, force est de constater que ces sous-genres ont des bases communes qui justifient leur regroupement sous une seule et même bannière : lent, lourd, triste, dépressif, cafardeux, morbide, voilà des adjectifs qui peuvent définir à merveille la musique doom en général.

Peut-on vraiment attribuer ces qualificatifs à The Prophecy? Oui et non, car si les Anglais empruntent de toute évidence certains éléments typiques du doom tels la lenteur rythmique, la mélancolie et une certaine lourdeur, ils ne se cantonnent pas qu’à ce style musical et nous proposent une mixture personnelle et bien pensée, un long voyage aux confins du dark rock, du doom, du gothique et du folk, au cours duquel vous pourrez tour à tour croiser les spectres d’Agalloch, Anathema, Opeth, The Silent Agony, The Old Dead Tree, Artesia, Primordial et Empyrium.

Lorsque au bout de presque deux minutes, la voix fait son apparition , un brin nasillarde, mélancolique et désabusée, lointaine, brumeuse, mais terriblement vraie, on sent réellement l’influence gothique de la musique, et on comprend que le groupe insiste plus sur le côté intimiste et mélancolique que sur la puissance ou la lourdeur à outrance. Matt Lawson semble vouloir exhumer de son sépulcre de poussière le fantôme d’une âme oubliée depuis des siècles et nous narrer ses misérables mésaventures passées. Cette litanie apaisée et poignante nous embarque, et le premier riff réellement metallique, lourd et distordu ne nous explose aux oreilles qu’au bout de 6 min11, parfaitement amené par cette montée progressive, et appuyé par un petit grunt des familles histoire de nous rappeler que l‘on a bien affaire ici à un skeud de metal.

Voilà comment fonctionne The Prophecy : de longues parties acoustiques et mélancoliques déroulent langoureusement leurs arpèges pour une montée en puissance progressive et paresseuse qui s‘empare lentement de nos sens, et au fur et à mesure que l‘instrumentation s‘intensifie, l’émotion monte.

Arrive ensuite la batterie, lourde et réverbérée, et la basse qui commence à appuyer de ses secousses sensuelles les lamentations mélodiques des guitares. Petit-à-petit, sans même que l’on s’en rende compte, le morceau décolle et nous happe et lorsque l’on arrive au refrain après de longues minutes calmes et solennelles, les grattes lâchent de gros accords lourds et mélancoliques qui achèvent de nous hypnotiser.

Les parties metalliques à proprement parler se font rares, la lourdeur propre au style est largement mise de côté pour une musique plus aérienne et plus lumineuse, les parties entièrement acoustiques sont majoritaires, même si quelques moments de bravoure subsistent, où murs de guitares et grunts sporadiques viennent nous tirer de notre douce torpeur (le court mais efficace Reflections). Il se dégage de la musique des Britanniques une légèreté et une candeur rafraîchissantes et loin des clichés inhérents au style, un je ne sais quoi d’apaisant et d’authentique, une sorte de force mystique et naturel1e, quelque chose de poignant et de fort qui vous touche en plein cœur et qui renvoie inévitablement au folk ou à la musique intemporelle de groupes comme Anathema ou Primordial.

Les introductions, toujours longues, travaillées et expressives, n’hésitent pas à mêler violons, pianos et arpèges pour nous plonger dans un spleen béat et contemplatif dans lequel on se perd avec complaisance. La voix apparaît, plus typée gothique que doom à proprement parler et rappelant les Bataves de The Wounded, sobre, pure et habitée, sans trop en faire, toujours juste et touchante, portant le morceau et ajoutant une dimension plus grave et solennelle à l‘ensemble.

Oui, la formule est simple, mais d’une efficacité redoutable: les structures, très longues à se mettre en place car s’étirant sur de longues minutes pour distiller pleinement le parfum délicieusement suranné de leurs ambiances (mis à part Reflections, tous les titres oscillent entre 10 et 14 minutes), jouent sur la répétition, et ce qui peut paraître longuet et mollasson lors d’une écoute distraite pour l’auditeur lambda qui n’attend que du gros riff, devient réellement envoûtant quand on prend la peine de s’ouvrir à ces sonorités intimistes et apaisées. Mieux encore, ces longueurs permettent de mieux apprécier les rares explosions metalliques qui viennent nous chatouiller les oreilles et de se concentrer davantage sur les variations du riffing, qui lorgne plus du côé du neo et du gothique que du doom à proprement parler (la ressemblance avec The Silent Agony est parfois frappante) et les changements de rythme. Car si la musique apparaît simple au premier abord, elle est loin d’être figée, et les subtiles variations (les parties de basse sur Salvation, la performance de la batterie sur Released) sont vraiment appréciables dans un style musical trop souvent monolithique et immobiliste.

Bon, et les défauts me direz-vous? Pour beaucoup, Salvation sera peut-être un peu mou, trop long à dévoiler ses charmes, et pas assez direct ni metallique.

D’autres déploreront l’absence de cette ambiance sombre et mortifère, de ces claviers lugubres aux mélodies morbides souvent nécessaires pour prétendre au statut de bon album doom ainsi que le manque de grunts qui réhausse souvent la violence et la lourdeur de la musique, certains encore s’offusqueront de cette audacieuse hybridation musicale qui n’hésite pas à bousculer les codes du genre. Effectivement, c’est sûr que si l’on veut du doom extrême, il vaut mieux se pencher sur Esoteric ou Wormphlegm que sur The Prophecy qui s‘évertue à proposer une musique plutôt calme, mélancolique et intimiste que réellement noire et suffocante.

Ceci dit, ce disque s’apprécie vraiment avec le temps, et à force d’écoutes, ce qui peut apparaître au début comme un album simplement sympathique et relaxant finit par devenir vraiment prenant et hypnotique. Nul doute que si vous laissez une chance aux Anglais et leur ouvrez votre âme et votre cœur, cette galette saura vous envoûter et finira par vous posséder à tel point que cette Salvation pourrait bien devenir votre perdition…