Archive for February, 2013

AevLord : The Nomad’s Path

Thursday, February 28th, 2013

AevLord : The Nomad's PathAevLord est un groupe de black parisien assez discret formé en 2003 qui, avec The Nomad’s Path, sort mine de rien son 3 eme album dans un registre black sympho mid tempo à l’ambiance sombre et aux mélodies accrocheuses. Les guitares, accordées grave et aux multiples effets déroutants, déroulent des riffs rampants et insidieux, très sombres, qui fusionnent parfaitement avec des synthés aux résonances étranges et mystiques. Le tout sonne très norvégien et rappelle immanquablement Old Mans Child ou Obtained Enslavement dans les sonorités et le riffing, mais les Parisiens ne se contentent pas de singer leurs illustres aînés et sont parvenus à développer leur propre style : les 10 pistes qui composent The Nomad’s Path ne se cantonnent pas docilement aux poncifs du genre, elles n’hésitent pas à mélanger différents styles extrêmes et diverses ambiances, un peu à l’image d’un combo comme Furia à sa période black. D’ailleurs, l’utilisation des claviers ainsi que l’alternance des chants black et death (très minoritaires) nous fait aussi penser aux premières œuvres des Mâconnais.

Assise largement black s’appuyant sur des riffs sombres et complexes, mid tempos envoûtants soutenus par une double implacable, quelques soupçons de death bien sentis qui viennent relever le tout et conférer une agressivité salvatrice à certains morceaux (The Marvelous Gems, au début fracassant qu’on croirait tout droit sorti d’un album de Behemoth, ou les parties saccadées de The Temple), ambiances religieuses et solennelles, soli spatiaux, parties acoustiques, le mélange pourrait sembler indigeste mais les Frenchies maîtrisent bien leur art et nous délivrent une musique d’une cohérence et d’une maturité étonnantes. Ici une plage de clavier à la Arcturus, plus loin une nappe d’orgue funèbre qu’on croirait échappée d’A la quête du Passé, là un riff typiquement galderien, là un autre typé Windir, ici, une ambiance sombre et théâtrale qui lorgne du côté de Diabolical Masquerade, plus loin un mélange baroque claviers/guitares qui rappelle à notre mémoire nostalgique les excellents confrères parisiens de Love Lies Bleeding, encore après un passage épique et oriental à la Stormlord époque Mare Nostrum… Le propos est varié, les compos, qui excèdent rarement les 5 minutes, sont suffisamment riches et évolutives pour rester intéressantes et assez courtes pour ne pas lasser, malgré une certaine redondance dans les structures et les riffs.

Directement, Wandering nous entraîne dans un monde de contrastes dominé par la fausse douceur d’une boîte à musique qui égraine une mélodie naïve, et contrebalancée par une rythmique syncopée et agressive servie par des guitares acérées et une batterie technique à souhait. Le tout est frais, original, et efficace, habile mélange de black et de death aux ambiances théâtrales et baroques, et annonce un album sortant des sentiers galvaudés du black sympho. Le deuxième titre, The Marvelous Gems, développe tout le talent d’AevLord sur un morceau hybride entrelaçant en une symbiose parfaite guitares hypnotiques aux effets cosmiques et claviers futuristes à la Arcturus avec des parties brutales et blastées résolument death, pour finir sur une partie acoustique de toute beauté. Imparable.

S’ensuit une série de titres plus lents, sombres et solennels sur lesquels le groupe s’essaye à développer diverses ambiances, et même s’ils sont à mon sens moins percutants que les deux tueries qui débutent l’album, c’est sur ces pistes plus calmes que les Parisiens vont s’efforcer de développer leur identité musicale : le son des guitares, souvent très grave, ainsi que l’omniprésence des claviers, aux résonnances lugubres et mélancoliques, donnent une aura particulière à ce The Nomad‘s Path. C’est indéniable, AevLord ne mise pas tout sur la brutalité ou la rapidité, le groupe essaye plus de développer des ambiances, et d’imposer un art mélodique complexe et torturé : la musique est raffinée, élégante, sombre sans jamais être dépressive, et d’une violence maîtrisée.

Lost in Despair avec son introduction aux sonorités d’orgue grandiloquent, Raging Storm, avec son riff principal délicieusement sombre et accrocheur, l’ouverture presque power metal de Soldier’s Willpower avec ses riffs entremêlés de clavecin, chaque morceau possède ses moments de bravoure et ses petites trouvailles qui épicent l’ensemble et lui confèrent un relief appréciable qui se laissera apprécier au fil d’écoutes répétées. His Majesty Pharao, en un peu plus de 4 minutes, résume bien le riche univers de The Nomad’s Path et parvient à nous transporter dans l‘Egypte antique, avec ses chœurs graves et sépulcraux à la monotonie liturgique, ses cordes pincées, ses quelques percussions ethniques, et ses parties écrasantes et solennelles aux guitares lourdes, quasiment doom death.

Sur le papier, tout cela semblerait presque idyllique, néanmoins, ce troisième album d’AevLord n’est pas parfait : le défaut le plus préjudiciable est le manque d’agressivité qui dessert certaines compositions. Le tout est bien chiadé, accrocheur, mélodique, mais parfois un peu trop mou et lisse, et le groupe est nettement plus convaincant dans ses morceaux les plus rapides et agressifs, comme les deux pistes qui ouvrent l’album. Si ces riffs lents et rampants à l’ambiance solennelle sont indéniablement une marque de fabrique d’AevLord, ils ne sont pas assez mis en relief car les accélérations qui pourraient les mettre en valeur se font trop rares, et un mid tempo léthargique domine mollement l’ensemble. On a du coup parfois l’impression que les riffs se répètent malgré la bonne tenue de l’ensemble (dans Northern Lights, Raging Storm et Purple Haze, ils sont très similaires), ce qui a pour conséquence qu’au fur et à mesure que les pistes défilent, on écoute d’une oreille plus distraite des titres qui mériteraient plus d’attention.

De même, pour un album qui mise plus sur les ambiances que sur la brutalité, The Nomad’s Path manque encore un peu de profondeur dans les atmosphères qu‘il tisse, comme si les Parisiens, trop timides, avaient bridé leur inventivité. Est-ce le format des morceaux ( plutôt courts pour le style, on a l’impression qu’AevLord se muselle et comprime trop ses élans créatifs qui gagneraient à être plus largement développés sur des pièces plus longues), est-ce un petit manque de folie, un refus de prendre des risques qui nuit à l‘intensité de l‘ensemble, toujours est-il que les idées sont là, mais parfois trop timidement exploitées, et qu’il manque un petit quelque chose pour que la musique nous envoûte totalement. Le tout est bon, propre, carré, intelligent, fouillé, prenant et varié, mais pour une faire une comparaison judicieuse par rapport au style et à la proximité des sorties, on est encore loin de l’excellence d’un Saille qui nous envoûte de bout en bout de ses compositions lumineuses et cauchemardesques.

En conclusion, The Nomad’s Path est une très bonne sortie qui devrait contenter sans problème tous les amateurs de black sympho mélodique mais à qui il manque encore un brin d’agressivité et d’épaisseur dans els ambiances pour qu’il parvienne à vraiment transcender le genre. Gageons que si Aevlord parvient à se surpasser sur son prochain essai, le successeur de la présente galette devrait être une vraie perle…

Fen (UK) : Dustwalker

Friday, February 8th, 2013

Fen (UK) : DustwalkerDepuis une dizaine d‘années, un courant s’est largement développé jusqu’à devenir un sous-genre à part entière dans une scène black de plus en plus ouverte aux expérimentations sonores et aux hybridations musicales de toutes sortes, il s’agit du post rock black metal, décrié par certains et adulé par d’autres, et initié par des groupes comme Agalloch ou Alcest au début des années 2000. Le côté lancinant et sombre du black couplé aux structures hypnotiques et lumineuses du post rock a conquis de nombreux metalleux avides d’émotions intenses et de mélancolie musicale, et influencé des groupes reconnus tels que AmeSœurs, Heretoir, Lantlôs, ou Svarti Loghin pour n’en citer que quelques uns.

C’est précisément dans ce créneau que les Anglais de Fen évoluent discrètement depuis 2006, et ils nous livrent aujourd’hui sur leur quatrième album, le bien nommé Dustwalker, un black onirique et introspectif, une sorte de voyage initiatique béat dans les méandres brumeuses des rêves et de l’intériorité. Ici, pas ou peu de violence, on est plus bercé par des arpèges lancinants et des riffs tanguant renforcés par les lignes hypnotiques de la basse, avec toujours ce tapis de grattes électriques profondes et limpides en toile de fond, le rythme coule paresseusement au fur et à mesure que les guitares déroulent leurs langueurs électriques et claires en une orgie post rock/black. Le tout est clame, reposé, halluciné, et de ce magma bouillonnant s’élèvent des vapeurs psychédéliques et acides aux doux relents de rêves et d’illusions et qui ne sont pas sans rappeler certains groupes des années 70, Pink Floyd en tête (le déroutant mais néanmoins très sympathique Spectre, entièrement interprété en chant clair).

Les guitares se font tour à tour claires ou plus saturées, souvent superposées en plusieurs couches sonores qui nous portent et élèvent notre âme dans des contrées nébuleuses et lointaines sur lesquelles règnent les voix désolées de The Watcher et Grungyn. Les Anglais aiment jouer sur les contrastes et s’amusent à nous perdre dans un dédale de plans clair obscur, au croisement sonore du rock 70’s entre psyché et prog, du post rock et d’un black calme et intimiste. Ici, il ne faut pas s’attendre à des riffs glacés typiques du black, et à de grosses branlées rythmiques propres au heabang, non. Dustwalker privilégie les émotions et prend son temps pour intensifier ses ambiances, il nous embarque pour un long voyage introspectif qui a plus pour but de nous faire atteindre la paix intérieure que de nous démonter les cervicales.

La basse est très présente, vraiment rock, et rajoute une profondeur bienvenue aux plaintes aigues et aux mélodies naïves des guitares, la batterie, lointaine, résonne d’un écho étouffé qui semble s’échapper de vapeurs languides et acides ainsi que ces voix claires et fragiles et ces chœurs litaniques qui surnagent dans le chaos d ‘effets des guitares. Shoegaze, black, postrock, psyché, prog, il y a un peu de tout ça chez Fen.

Appétissante description, n’est-il pas? Mais voyons voir, ça ne vous rappelle pas quelque chose, ou plutôt quelqu’un tout ça? Ce post rock black introspectif et solennel à la voix tantôt écorchée, tantôt naïve, avec cette petite touche folk presque mystique qui confère à la musique du combo une aura quasiment sacrée, ça ne vous dit rien? Aaaaah, si! Inutile de nier le rapprochement évident avec Agalloch tant les ressemblances avec le combo américain sont flagrantes (le début de Hands of Dust, Walking the Crowpath), on pourra aussi faire la comparaison avec les inévitables Anathema, rois du dark rock lancinant et atmosphérique, pour ces élans progressifs tout en douceur et cette ambiance tout en contrastes, tantôt sombre, tantôt lumineuse, confinant en de rares élans de génie au sublime.

Rares élans, car malheureusement, n’est pas Anathema ou Agalloch qui veut, et les jeunes Anglais, même s’ils ont un potentiel certain et qu’ils maîtrisent plutôt bien leur art musical, n’ont pas encore atteint la maturité de leurs aînés. Si sur certaines pistes, la magie opère (le premier titre Consequence, qui ouvre de manière grandiose l’album, parfaite osmose de tous ces éléments qui font un titre post rock black indispensable, quelque part entre Svarti Login, Lantlos et Alcest, l‘excellent Walking the Crowpath qui, du haut de ses 13 minutes, résume parfaitement l‘essence musicale et spirituelle de Fen), Dustwalker peine souvent à nous immerger complètement et bien que la musique reste toujours agréable et apaisante, elle ne parvient pas toujours à épouser l’hypnotisme sombre et torturé qui sublime toute œuvre de ce genre, si complexe dans sa simplicité apparente. Le groupe semble parfois se perdre au milieu de toutes ses influences, hésiter entre quelque chose de totalement onirique et calme et une musique plus rock et directe, et à trop se chercher, finit par s’égarer (Wolf Sun et The Black Sound, qui peinent à convaincre entièrement).

Le tout manque d’homogénéité, les transitions sont parfois malhabiles, le chant clair n’est pas toujours juste et pas franchement adapté aux parties musicales que, bien souvent, il dessert plutôt qu’il ne les transcende (The Black Sound et cette voix forcée irritante), et certains passages deviennent longuets par manque d’intensité, même si les compos fourmillent de bonnes trouvailles et s’écoutent bien. Disons simplement que même si Dustwalker est très bon dans son ensemble, l’approximation dans un style musical aussi épuré ne pardonne pas, et l’auditeur qui achète ce genre de musique qui joue plus sur l’émotion et l’ambiance que sur la technique instrumentale ou l’efficacité rythmique est en droit de s’attendre à palper la magie du bout des doigts.

Que conclure donc de ce troisième album de Fen? Une bonne réalisation qui devrait plaire sans problème aux amateurs du genre, mais qui ne risque pas de venir supplanter leurs références. Un bon moment en perspective avec quelques passages forts vraiment prenants et intenses, mais un arrière-goût amer de frustration et d’inachevé pour les auditeurs les plus exigeants qui sentent qu‘il ne manquait pas grand-chose aux Anglais pour magnifier leur musique et faire de ce Dustwalker un incontournable. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec cette galette, Fen nous met l’eau à la bouche et nous dévoile un énorme potentiel qui ne demande, espérons-le, qu’à être pleinement exploité et exploser à la face du monde sur un quatrième album…