Archive for June, 2013

Amorphis : Skyforger

Wednesday, June 26th, 2013

Amorphis : SkyforgerAmorphis, il n’est nul besoin de présenter ce groupe cultissime qui a très largement contribué à l’explosion du death mélo au début des années 90, avec notamment l’intemporel Tales from the Thousand Lakes. Une petite page de rappel tout de même pour ceux qui prendraient le train en route : après Elegy, troisième album de la formation, le combo finlandais se plait à explorer d’autres univers musicaux, délaissant petit à petit son death rugueux et mélodique pour des sonorités gothiques, folk et prog. Les albums du combo se suivent et ne se ressemblent pas, et même si beaucoup de fans de la première heure boudent Amorphis suite au virage plus mélodique et à l’abandon progressif du growl, on ne peut pas nier que chaque album du groupe a au moins le mérite de présenter une musique soignée et de qualité. Après ces albums plus mitigés à qui l’on reproche souvent un manque de puissance et une musique trop simple et accessible (Tuenola, Am Universum et Far from the Sun), les Finlandais marquent pour beaucoup leur grand retour avec la sortie d’Eclipse en 2006 et l’arrivée De Tomi Joutsen au chant, qui injecte un peu de sang neuf chez un combo qui commençait à tourner en rond.

Skyforger, qui sort en 2009, est donc le troisième album de cette période Joutsen qui sonne comme le renouveau d’un groupe en perte de vitesse, et après deux très bonnes sorties (Eclipse et The Silent Waters), on était en droit de se demander si Amorphis allait continuer dans sa lancée ou retomber dans ses vieux travers. La galette s’ouvre sur le complexe et délicieusement progressif Sampo, qui reste pour moi l’une des pièces maîtresses de l’album. Le titre démarre par une ligne de piano mélodique et complexe reprise par les guitares, et s’enchaîne rapidement par un couplet musclé à la rythmique entraînante soutenu par une voix chaude et puissante. On débouche rapidement sur un refrain somptueux emmené par des leads lumineux et une voix claire superbe. Des parties plus lourdes et typiquement metal viennent dès 2minutes 10 épaissir l‘ambiance, avec un riff sombre et saccadé que n’aurait pas renié Opeth, et cette lourdeur doom death de toute beauté sera rapidement éclipsé dès 3 minutes par un passage onirique et atmosphérique mené par un clavier enchanteur et des flûtes légères et cette voix claire toujours aussi juste et expressive. Le motif metal revient ensuite, introduit par un clavier plus sombre et mystique, pour un acme musical où émotions contradictoires et styles musicaux s’entremêlent en une explosion jouissive: riffs death, clavier sibyllin et hypnotique, solo bourré de feeling et growl caverneux et profond viennent cohabiter tous ensemble avec une cohérence bluffante pour venir magnifier ce titre. On retombe ensuite sur le refrain, qui va en s’intensifiant grâce à l’appui de la batterie qui accélère la cadence et du chant clair qui monte crescendo et se termine sur de longues notes pleines et claires pour bien marquer la fin du titre. En un peu plus de 6 minutes, Sampo nous présente un résumé magistral et imposant du cru 2009 d‘Amorphis.

Les claviers sont toujours aussi présents, mais sont à mon avis utilisés plus judicieusement et ressortent nettement plus : moins centrés sur les soli, ils se contentent de placer quelques leads de piano lors d’intro et de courts passages atmosphériques qui viennent relever l’ambiance. De même, ils appuient parfois subtilement les refrains pour plus d’impact mélodique. Les riffs sont lourds mais toujours imparables et très prenants, d’une mélodicité subtile, et décuplent leur puissance sur les refrains, tissant une toile de fond sombre et envoûtante dont on ne soupçonne pas forcément l’impact à la première écoute. Il reste bien sûr ces arpèges de toute beauté, souvent en début de titres, et ces leads lumineux typiques du groupe qui se fondent en des déluges de notes oniriques sur une rythmique massive s’invitent tout au long de l’album pour notre plus grand plaisir. Parlons maintenant de la voix: ici, les lignes vocales sont tout simplement phénoménales et nous servent des mélodies complexes mais imparables et d‘une grande virtuosité. Elles ne sont pas toujours évidentes à retenir au premier abord (Sampo, From the Heaven of My Heart), mais finissent invariablement par faire mouche, admirablement portées par une voix claire saisissante de justesse et de feeling. Certains refrains sont sublimes et entêtants, s’imprimant très rapidement dans un coin de votre cortex pour ne plus en sortir, d’autres, plus agressifs, sont portés par une voix plus rauque et hurlée mais sont toujours aussi efficaces. Le growl, plus sporadique, mais qui intervient tout de même sur une petite moitié des titres, est toujours aussi profond et caverneux, et la parcimonie des interventions gutturales ne les rend que plus impressionnantes.

Si, lors d’une écoute distraite, la musique peut sembler simple car plutôt easy listening, on se rend rapidement compte qu‘elle est bien plus riche qu‘elle n‘y paraît au premier abord, regorgeant de nombreux détails qui la magnifient. En fait, l’exploit que réalise Amorphis sur cet album, c’est de réussir à faire de réelles chansons, avec une structure facilement identifiable, et des refrains superbes et entêtants, sans pour autant tomber dans le piège de la facilité. En rarement plus de cinq minutes, les Finlandais parviennent à construire des morceaux d’une densité incroyable, où de très nombreuses influences cohabitent avec une homogénéité parfaite, où les émotions se mêlent et nous chavirent, pour former des chansons accrocheuses et superbes, fourmillant de petites trouvailles ingénieuses.

C‘est bien simple, chaque piste prise séparément est excellente et possède son petit passage qui la distingue des autres (le refrain ébouriffant et addictif de From the Heaven of My Heart, ces chœurs touchants sur Silver Bride qui viennent rehausser l’intensité metallique de la fin du morceau, le solo de clavier aux forts relents psyché sur Sky is Mine suivi par un magistral solo de gratte gorgé de feeling, les riffs orientaux et lourds de Majestic Beast, les flûtes folk qui entament paisiblement Highest Sar, le riff épique et entêtant qui porte le morceau final, From earth I Rose…, la liste est loin d‘être exhaustive!), ceci dit, mises bout à bout, elles forment un tout d’une cohérence étonnante. Le tout est à la fois mélancolique et énergique, parfaitement chiadé et contrôlé, avec quelques explosions parfaitement maîtrisées et une mélodicité de tous les instants servis par une maîtrise instrumentale irréprochable.

Et les défauts dans tout ça? Sincèrement, pas évident d’en trouver sur une galette de ce niveau. Le son est limpide et énorme, les compos sont toutes inspirées, même si on dénote peut-être une petite baisse de régime sur des titres comme My Sun ou Course of Fate (et encore, je chipote…), la musique reste originale et typique du combo…

C’est peut-être justement ce qui serait le seul point noir de cet album, le manque de surprise et l‘absence de prise de risque. Skyforger ne sortant pas de nulle part, il va forcément piocher allègrement dans les éléments des albums précédents qui ont contribué à forger l’identité sonore du groupe, et à proprement parler, cet album n‘invente rien: From the Heaven of My Heart fait immanquablement penser à House of Sleep dans les riffs et l’ambiance dégagée, mais en bien meilleur, avec plus de détails, de changements de rythme et d’intensité, de même Sky is Mine rappelle immanquablement ce passage envoûtant de Under a Soil and Black Stone à la deuxième minute, ceci dit, le nouveau morceau est plus puissant, plus prenant, plus complet, en un mot, plus abouti. On ne niera pas non plus que certains passages font immanquablement penser à Paradise Lost ou à Anathema, mais cela fait désormais incontestablement partie de l’identité musicale du combo finlandais qui a depuis longtemps digéré toutes ses influences pour créer sa propre pâte.

En tout état de cause, on ne peut donc parler d‘une pâle redite des deux précédents albums, Skyforger s’inscrirait plutôt comme une suite logique et magistrale, un prolongement magnifié des deux œuvres précédentes et un excellent condensé de la carrière des Finlandais.

En conclusion, on a ici un excellent cru d’Amorphis, qui marie avec virtuosité l’agressivité et la lourdeur du metal à des passages éthérés et mélancoliques, précipitant l’auditeur d’une émotion extrême à une autre, et qui parvient à composer des chansons cohérentes, puissantes, accrocheuses et d’une mélodicité omniprésente tout en conciliant tous les styles chers au groupe avec un savoir faire unique. A mon sens l’un des meilleur albums d’Amorphis toutes époques confondues, ni plus, ni moins.

Todtgelichter : Apnoe

Friday, June 21st, 2013

Todtgelichter : ApnoeTodtgelichter, ce nom ne vous dira peut-être rien, et pour cause. Groupe formé en 2002 sur une scène black allemande surpeuplée et riche en groupes à l’identité musicale et conceptuelle très marquée ( Secrets Of the Moon, Helrunar, Endstille, Dark Fortress pour ne citer qu’eux), le combo a sorti 3 albums entre 2005 et 2010, noyés dans la pléthore des sorties du genre. Ceci dit, on sent qu’avec Apnoe, les Hambourgeois ont décidé de changer la donne et comptent bien se détacher de la masse, en réinventant littéralement leur black metal, lui insufflant une réelle dimension progressive et avant-gardiste. C’est souvent grâce à de telles œuvres que la scène black peut conserver un souffle créateur salvateur qui lui permet de se renouveler sans cesse et de se décliner à l‘infini, et l’apport de groupes tels Arcturus, Ved Buens Ende ou In The Woods ne viendra certainement pas me contredire. Sauf qu’ici, contrairement aux réalisations de ces grands noms, le résultat est mitigé.

La musique de Todtgelichter n’est pas évidente à décrire, et le moins que l’on puisse dire, c’est que les pistes se suivent et ne se ressemblent pas. Il reste certes une assise black sur certains titres (Embers, Torns), et l’instrumentation en général reste ancrée dans le metal, mais cataloguer la musique du combo germain est tout sauf aisé. Apnoe semble se complaire à explorer différents univers musicaux avec plus ou moins de bonheur, et à nuancer sa palette musicale de nombreuses teintes différentes pour contraster et enrichir son oeuvre.

Les Allemands mêlent des influences neo folk, post rock et gothiques, rappelant au détour d’un riff, d’une mélodie ou d’une atmosphère des groupes comme Nucleus Torn ( Soil, notamment) The Prophecy et The Silence Agony (Beyond Silence et ses guitares que l‘on croirait droit sorties de The Silence of Insanity), Fen ou Negura Bunget (notamment sur le trip ethnico atmos’ de Kollision). De douces ballades mélancoliques côtoient des compositions plus musclées et rugueuses, les voix claires, féminines et masculines, qui dominent largement l’opus, cohabitent avec le chant black, et le plus souvent, les humeurs se mêlent au sein d’un même morceau, ce qui nous donne au final une musique riche et imprévisible mais relativement difficile à appréhender.

A titre d’exemple, Ember, qui entame la galette, nous balance d’entrée un riff et une rythmique bien lourds avec une batterie solide, qui se fondent sur le refrain en des guitares lancinantes sur laquelle vient se greffer une voix claire un brin nasillarde. Le tout sonne très gothique, rappelant des combos comme Septic Flesh période Revolution DNA, On Thorns I Lay ou the Silent Agony. Certaines parties de guitares sont vraiment réussies, la noblesse désespérée du gothique couplée à ce rythme plutôt martial et saccadé du début donne un morceau intéressant à plus d’un titre, même s’il n’est pas transcendant. Dès 3 minutes 40, on a une montée en puissance progressive appuyée par une descente de toms, et des grattes aériennes très postrock viennent sublimer l’ensemble. Todtgelichter nous dévoile en ces 8 minutes un titre riche, dense et varié, qui est un parfait condensé de son univers musical.

S’ensuit Lights of Highways, qui débute sur un pincement de cordes aux sonorité étranges – mélodie sombre qui servira de fil rouge au titre – et se poursuit sur une base qui renvoie au doom rock mélancolique. La musique est intimiste et presque minimaliste sur les couplets, très feutrés, entonnés par une voix féminine chaude et profonde (que l‘on retrouvera d’ailleurs sur une grande majorité des titres, notamment la lancinante et prenante Soil ou le très dépouillé et acoustique Untill It All Begins) qui n’est pas sans rappeler Stephanie Duchêne qui officiait chez les compatriotes de Flowing Tears. Le refrain est plus accrocheur, mêlant en une brillante osmose l’explosion metallique des instruments, la voix black du chanteur, qui apporte une agressivité bienvenue, et cette voix féminine toujours aussi simple et chaude pour un contraste douceur/agressivité assez intéressant, le tout toujours sur fond de guitares éthérées à la Fen qui renvoient immanquablement à la scène post rock.

Certaines parties de Expectations ou Odem sonnent clairement punk rock, rappelant des groupes précurseurs comme At the Drive, In Kollision est exclusivement une piste ambiant et tribale qui renvoie aux délires ethniques d’un Negura Bunget qui aurait croisé la route de Rajna, Beyond Silence semble être un hymne gothique, qui ne dépaillerait pas sur un album de The Prophecy ou The Silent Agony, avec ces voix traînantes et dépressives et ces guitares mélancoliques… Il y a indubitablement à boire et à manger sur Apnoe, et nul doute que les amateurs de musique originale et décomplexée apprécieront cette diversité et cette richesse musicales.

Tout ça sur le papier, ça paraît bien beau, alors, où est le hic, me demanderez-vous sûrement? J’y viens. Pour reprendre la métaphore picturale, le problème de cet album, c’est que trop souvent, les contours ne sont qu’esquissés, et les tons apparaissent trop pâles, délavés, comme noyés dans la luxuriance sauvage de l’ensemble. A vouloir trop en faire, à vouloir étaler un univers trop vaste et éclaté sur sa toile, Todtgelichter finit parfois par se – et nous – perdre, et même si l’écoute des 10 morceaux qui composent cette galette reste toujours agréable, le tout manque parfois d’intensité, de relief et de profondeur.

La musique n’est pas mauvaise, loin de là, le tout est proprement exécuté, certaines parties sont même réellement réussies et parviennent à nous embarquer le temps de quelques voluptueux instants, la musique de Todtgelichter est surprenante, fraîche et franchement originale, mais ne parvient que trop rarement à nous transcender, à nous immerger totalement dans l‘univers ambitieux que le combo prétend tisser au fil de ses compositions.

Osons le mot: le tout manque de corps et surtout d’âme, de cet élan vital et instinctif, de cette émotion viscérale qui, dans tout bon album de black metal, se doit de vous prendre aux trippes, au cœur et de s’emparer irrémédiablement de vos sens. Alors que les Allemands prétendent évoluer dans un registre avantgardiste où les atmosphères et les expérimentations jouent un rôle essentiel, l’ambiance fait défaut, n’étant pas assez appuyée, les parties expérimentales sont, paradoxalement, trop dépouillées et manquent de relief, et les passages plus purement metal ne sont pas assez intenses… Le cas Todtgelichter est complexe, et le constat est souvent indécis : on se dit tantôt que Apnoe est trop complexe, trop cérébral, trop éclaté, et le moment d’après, on va reprocher aux Teutons de ne pas plus appuyer leurs ambiances et d’être trop minimalistes. Le sentiment de l’auditeur est toujours mitigé, il manque un véritable fil directeur qui lierait les compos les unes au autres pour donner un tout plus homogène, et les pistes manquent d’une certaine épaisseur pour être vraiment captivantes.

En fait, on a souvent la fâcheuse impression de n’avoir affaire qu’à de bonnes ébauches de titres qui, avec un peu plus de maturation – maturité? – auraient pu donner un résultat excellent, car les idées sont là, c’est juste qu’elles ne semblent pas exploitées à fond. A ce propos, l’un des points faibles de l’album à mon sens, ce sont les voix : elles sont impeccablement justes, mais manquent d’émotion, semblent parfois vides et atones, se contentant de réciter leurs partitions sans réelle conviction, ce qui, au vu du style pratiqué, qui se veut atmosphérique et émotionnel, ne pardonne pas. Si les vocaux avaient été plus habités, plus intenses, et si l’ambiance avait été moins superficielle , nul doute que l’on tiendrait en Apnoe un excellent album.

Ne nous y trompons pas, Apnoe reste toutefois une bonne réalisation, originale, proprement réalisée et regorgeant de bonnes idées, mais on ne peut pas s’empêcher de se sentir frustré à l’écoute de ces titres qui ont trop souvent un arrière-goût d’inachevé. Il ne fait ceci dit aucun doute qu’Apnoe est le genre d’album qui demande un réel investissement et une certaine patience à l’auditeur pour parvenir à pénétrer son univers si particulier, c’est donc avec le temps, au fil des écoutes, que les compos des Allemands délivront leurs secrets et, à défaut de nous faire atteindre le firmament, se graveront dans notre esprit et nous réserveront quelques très beaux moments de mélomanie. Il est certain qu’avec cette réalisation atypique, Todtgelichter saura séduire bon nombre d‘entre vous, alors, qui sait, laissez vous tenter par ce voyage musical, peut-être que vous découvrirez de nouveaux horizons sonores qui parviendront à vous envoûter…