Hail Spirit Noir : Oi Magoi

Hail Spirit Noir : Oi MagoiDécidément, la scène grecque nous gâte en ce début d’année 2014, et le 20 février est une date à doublement retenir pour les amateurs de black innovant et original puisque c’est ce jour qui verra la sortie des derniers opus d’Aenaon et Hail Spirit Noir sous la bannière de Code666.

Hail Spirit Noir, en voilà un nom. Et autant vous le dire tout de suite, l’étrangeté du patronyme n’est rien à côté de celle de la musique que se plait à distiller le combo de Salonique le long des 49 minutes que dure cet époustouflant Oi Magoi.

Formé en 2010 et sortant leur premier opus Pneuma deux ans plus tard, qui permettait déjà de mesurer tout le talent et la décadence grandiose de la formation, Hail Spirit Noir nous revient donc cette année avec 7 nouveaux titres qui tissent un labyrinthe sombre et hanté aux multiples ramifications. Oi Magoi se disperse en un fourmillement de sonorités qui se réunissent en un cœur musical liturgique, noir et envoûtant, et sur lequel souffle un délicieux vent de folie : prog, rock 70’s, black metal, – même si la musique est rarement agressive, injectant plus son venin en d’insidieuses boucles hypnotiques savamment dosées et toujours inspirées à la noirceur délectable – toutes ces influences se mêlent pour former une musique unique, occulte et hallucinée.

Blood Guru entame les hostilités, titre complètement allumé qui s’ouvre sur une rythmique martiale et des guitares enlevées bientôt interrompues par des stridences de guitares bruitistes. Plus tard, ce sera un xylophone possédé qui s’invitera sur le morceau, et l’acme de cette cacophonie ritualiste se cristallisera en des explosions de piano désaccordés dont les plaintes portées par la réverb’ finiront par se noyer dans le chaos ambiant. Le titre se fondra alors en une deuxième partie planante et chaude, portée par le souffle indolent de guitares au feeling indubitablement grec dans leurs étranges résonances orientales et lascives et leurs échos mystérieux. Les claviers de Haris, protéiformes et hallucinés, se muent en une multitude chatoyante de sonorités envoûtantes et décalées, dépeignant des paysages baroques et surréalistes ou posant des ambiances plus malsaines, sombres et intimistes. Ils nous accompagneront tout le long de ce voyage initiatique, compagnons inséparables de ces bidouillages électriques, de ces triturations guitaristiques et de ces effets multiples et enfumés qui épaississent cette ambiance occulte.

Sur le superbe Satan is Time, l’instrumentation électro acoustique, chaude et sibylline, et portée par une basse langoureuse à la sensualité sauvage s’enchevêtre en une danse lascive à d’irréelles envolées post rock oniriques, le tout toujours enveloppé de cette déliquescence un peu baroque au goût doux-amer : mélange irréel du Opeth de Damnation, de la mélancolie de Fen, des envolées hallucinées de Pink Floyd et de l’aspect occulte et incantatoire d’un Black Widow (Come to the Sabbat), le tout sent bon les années 70, les vieux amplis à lampe fumants et les substances hallucinogènes. La basse groove sensuellement, les chœurs vaporeux nous invitent à rentrer en une transe hébétée pour saluer un Grand Cornu décidément bien sympathique, et ces claviers étranges aux notes extraterrestres, aigrelettes et troublantes, sorte de xylophone biberonné au LSD, nous enveloppent dans le mur ouaté de leurs notes fragiles qui s’égrainent, nous découvrant un univers languide et troublant. Les instruments se mêlent en un magma lancinant, les guitares se dissolvent en une fusion mélancolique aux délicieux relents cafardesques et nous invitent à toucher du doigt une folie morbide et libératrice.

Déboule ensuite en un contraste fracassant Satyrico Orgio, avec un début très black metal : un blast tonitruant sur des guitares lancinantes et tordues au grain norvégien, accompagné par la voix lourde et caverneuse du sieur Dimitrakopoulos. Mais rapidement, la folie créatrice du combo nous rattrape, avec une sorte de distorsion bizarroïde et inquiétante aux élans dramatiques qui s’amplifie par des percussions sauvages et tribales, des guitares aux stridences maladives et des choeurs désincarnés qui éclatent en des plaintes aigues et dérangées, des chuchotements incantatoires et des grognements bestiaux, des petites sonorités hallucinées et psychédéliques qui nous convient à un véritable sabbath orgiaque. Une musique indescriptible et troublante, une cacophonie harmonieuse où toutes les dissonances ont leur place, et qui nous plonge dans l’univers bouillonnant et dérangé d’une sorte de Magma version black metal. Le tout se termine sur une petite mélopée désabusée et grinçante aux relents de fête foraine macabre.

L’album s’achève sur le titre éponyme avec ses sonorités étranges et mystérieuses nous provenant de loin, comme enveloppées par des vapeurs lénifiantes et grisantes, habité de mélodies hantées qui semblent se dissoudre dans un ciel gris pâle. Le passage central est truffé de ces effets de guitares futuristes et surréalistes, rappelant un Led Zepp’ sous acides, animé par une basse vrombissante qui pulse comme un immense cœur souterrain, et donnant vie à un rituel magique ancestral ressuscité ancestral dans les images troubles des psychotropes. Et après 49 minutes, voilà que s’achève soudainement cette symphonie progressive que l’on pourrait presque qualifier d’opéra dark rock extrême et psychédélique.

Le constat est sans appel : Hail Spirit Noir ne ressemble à aucun autre groupe, sa musique est unique, et osons le mot, géniale. Il ne sert à rien de disséquer l’album piste par piste tant il regorge de subtilités, de bizarreries et de moments forts, nul doute que chacun y trouvera son compte. De toutes façons, Oi Magoi est le genre d’opus qui se vit plus qu’il ne s’écoute, et les mots sont bien creux pour décrire une telle oeuvre. Le plus impressionnant dans tout ça, c’est que même si elle est clairement expérimentale et aime à se perdre dans des délires schizophrènes, la musique des Grecs ne perd jamais de sa cohérence et reste toujours facilement accessible grâce à un sens mélodique très travaillé, des changements d’ambiances subtils et bien apportés, une profondeur musicale de tous les instants et un sens de la composition hors du commun.

Je pense avoir été clair: cet album est une bombe, un ovni, certes mais une bombe. Courez vite l’acheter, ou vous ne pourrez bientôt plus prétendre aimer la musique originale sombre et avant-gardiste sans perdre toute votre crédibilité. Vous voilà prévenu.

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