Korn : KornS’il existe un disque fondateur mais haï par toute une frange des métalleux, c’est bien celui-ci. Il est en effet aisé de détester cet album, car il a ouvert la voie à la déferlante néo-métal de la fin de la décennie 90. Rendons cependant à César ce qui lui appartient,et concentrons-nous sur les strictes qualités musicales d’un album dont les géniteurs ignoraient sûrement que, plus de dix ans après l’avoir composé, il seraient tenus pour responsables de la naissance de dizaines de groupes dénués de tout talent et qui se contentèrent de s’engouffrer dans la brèche que de vrais artistes avaient ouverte pour eux.

J’entends déjà tous les ayatollahs ricaner: « Qualités musicales? Laissez-moi rire, il est de notoriété publique que les musiciens de Korn jouent sur trois accords! » Loin de moi l’idée de nier cela, mais, comme Nirvana cinq ans plus tôt, le groupe de Bakersfield démontre que la technique est parfois secondaire lorsque la musique est à ce point habitée.

Dès le riff d’ouverture, simplissime il est vrai, du morceau-culte “Blind“, et le célèbre “Are you ready?” qui ouvre les hostilités, nous sommes submergés par le malaise profond qui suinte par tous les pores de ce disque. La rythmique est étrange, syncopée, difficile à suivre, et trouve son écho dans un son de basse d’une lourdeur poisseuse, tellement grave qu’il est presque impossible de discerner une quelconque ligne mélodique. Sur cette base unique viennent se greffer deux guitares assassines, tellement sous-accordées qu’elles enveloppent totalement l’auditeur et résonnent au fond des tripes de ce dernier. Puis vient l’élément ultime, sans lequel la musique de Korn ne seraient sans doute pas grand-chose: la voix extraordinaire de Jonathan Davis. Tour à tour murmures pleins d’une folie malsaine (“Ball Tongue”), gémissements (“Daddy”), mélodies inquiétantes et décalées (“Shoots and Ladders“, “Clown“), et hurlements grognés (“Blind“, “Faget”, “Helmet In The Bush”), la voix du très perturbé chanteur n’a pas d’équivalent au monde, si ce n’est Mike Patton.

Tout ce que l’adolescence peut engendrer de mal-être est ici passé au crible: la marginalisation, la violence du rapport à l’autre, la sexualité problématique, le rejet du monde qui nous entoure, rien ne nous est épargné. Cette immersion dans le malaise atteint son point culminant sur l’effroyable “Daddy”, morceau de quatorze minutes où Jon Davis relate – revit serait plus exact – le viol dont il a été victime lorsqu’il était enfant. Rarement la musique aura touché à ce point du doigt l’horreur, l’indicible, et écouter ce titre dans son ensemble reste une expérience désagréable, voire traumatisante.

Peu de disques auront aussi bien retranscrit un malaise, de façon aussi viscérale; et ce premier album éponyme reste, à ce titre, une réussite incontestable. Au-delà des modes, au-delà des controverses et des critiques, au-delà du ressenti à l’égard de ce que la scène néo-métal a produit de déchets inommables, il reste ce joyau sombre et moite, opressant à souhait, qui appartient désormais à l’histoire du métal. N’en déplaise aux ayatollahs.



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