avril 23rd, 2013

Huitième poème de la section “Tableaux Parisiens”, publié dans “L’Artiste” en 1860, l’année suivante dans la deuxième édition des “Fleurs du Mal”, “À une Passante” est l’un de ces poèmes marquants parmi les multiples écrits de Charles Baudelaire. “À une Passante”, ou une déclaration d’amour, de passion, de désir à cette inconnue qui traverse notre champ de vision l’espace de quelques instants avant de disparaître à tout jamais, nous laissant seul avec nos regrets.

XCIII, À Une Passante. Deux noms pour un même groupe, trio Niçois livrant cette année leur premier véritable album, « Like a Fiend in a Cloud », point d’orgue d’une série d’EP et de Split à succès. “Comme un démon dans un nuage”, descriptif parfait de la musique de XCIII. Black Metal, Post-Black, atmosphérique, acoustique, brutal, délicate, naturelle et romantique. Avec une insouciance et un talent indiscutable, le groupe Azuréen nous assomme pendant plus de trois-quarts d’heure d’un art intense et sombre, parsemé de beauté et de lumière.

Le temps d’une « Rêverie Nocturne » qui plante peu à peu le décor ambiant, un simple piano récite ses gammes avec douceur et maîtrise. Les notes montent progressivement. Les aiguës torturent de leurs parfaites mélancolies. Nul besoin d’en faire plus pour transporter dans le monde sombre de XCIII, pour accompagner cette mystérieuse dame en noir qui orne la pochette de ce premier album.

La cloche sonne le début du « Bal Macabre ». La guitare acoustique se lance, Guillaume l’accompagne de son chant en anglais à l’accent douteux, mais pas dénué de charme. Mais pas le temps de se poser que les riffs montent en intensité, d’une manière extrêmement épique, le chant de Guillaume se transforme, quelque chose d’oppressant, du latin peut-être puis un chant Black viscéral, haineux, curieusement sans le moindre accent.

« Like a Fiend in a Cloud » est un album que l’on peut séparer en deux parties, séparé par le calme acoustique de « Autumns Call ». Des respirations en écho, un chant lent, reposant, très mélodique. Des sifflements, un peu de piano, une guitare acoustique et c’est tout. Nul besoin de plus pour faire passer les émotions recherchées.

Deux parties, disais-je. Les pistes deux à quatre mettent ainsi l’accent sur le côté Post-Black de la musique de XCIII. Un chant en majorité Black, avec tous les ingrédients nécessaires, à savoir double pédale et guitare en saturation malsaine. La seconde partie, de la piste six à huit, met l’accent sur les atmosphères, les mélodies, le chant clair. Pour preuve, le chant Black est quasiment absent de « Perpetual Place » et « Bal Macabre – Épilogue » et réduit à son strict minimum sur « Like a Fiend in a Cloud ». Idem, mais inversement, pour « Hibernal Sadness » et « Feathers ».

La première partie de l’album démontre la capacité de XCIII à livrer un Black Metal de qualité, dont la qualité sonore se trouvera bonifiée dans ces élans de musicalité malsaine. « Hibernal Sadness » jouera sur ses frappes rapides et son piano aigu et répétitif pour apposer une ambiance froide et sombre. La beauté des enchainements entre passage Black et atmosphérique parviendra à oublier les quelques faiblesses de la batterie à se faire entendre. Les claviers symphoniques apporteront une touche de grandiloquence. « Feathers » continuera dans l’atmosphère malsaine déjà bien entamés. Des riffs lents et lourds pour lancer un morceau plutôt typique, batterie joués pied au plancher et solo épique, mais bien porté par un chant en français plutôt compréhensible malgré les véhémences du chant Black de Guillaume. Le court refrain en chant clair sera à l’appréciation de chacun, le chant étant proche de sonorité quelque peu pop, mais pas dénué d’intérêt.

La seconde partie appose une dualité intéressante entre lumière et obscurité. L’obscurité de l’ambiance de la longue et hypnotisante « Perpetual Place », un écoulement de rivière, des paroles en répétition, porté par un chant magistral, passant du plus calme à des intonations presque stressantes et angoissantes par la suite. Par-derrière, Jonathan ne se prive pas de varier les ambiances, acoustique et électrique, pour accompagner la pression ambiante, entourant une basse forte et étouffante sur des frappes techniques et vives, double pédale constante. Malgré un titre sombre, la quasi instrumental « Bal macabre – Épilogue » se fait plutôt lumineux. Non pas que ce piano aux notes toujours aigües et sa guitare plus mélodique imposent un sentiment de joie, mais plutôt de soulagement, comme si le pire été passé et que le jour commençait alors à se lever. Le chant est aérien, planant, presque … chaleureux. L’arrivée en toile de fond d’un chant Black discret est préjudiciable à l’ambiance intimiste du morceau… Fort court, heureusement, avant de lancer un final grandiose d’émotion.

Le final « Like a Fiend in a Cloud » apposera un bilan des capacités du groupe. Des couplets calme et mélodique, bercé par un chant clair captivant, mais peu convaincant quand il s’agit de monter dans les aigües. Des refrains plus lourds et massifs, par un chant Black manquant par moments de puissance, mais gardant toujours intact ce côté envoûtant de rage et de haine. Et alors que la guitare s’emballe dans des solos captivants, XCIII choisit de clôturer son album en douceur, piano et chant clair à l’unisson.

Au terme de ce premier album, XCIII livre une prestation solide autour de morceaux captivants et envoûtants, la qualité des morceaux aidant sans mal à passer par-dessus les petits soucis de productions quelquefois plates par moments et surexposer à d’autres (notamment pour la batterie). « Like a Fiend in a Cloud » demeure un album intéressant, pouvant être sans mal le début d’une très belle aventure pour les Niçois. Et il est clair qu’il va y avoir fort à faire pour créer un second opus aussi surprenant que celui-ci.

avril 15th, 2013

Quand le Hardcore se veut progressif, nous sommes en droit de nous poser des questions sur ce à quoi ce mélange peut ressembler. Et c’est un peu pour répondre à cette interrogation qu’Insidecay se place, fort d’une musique laissant place à un Hardcore/Industriel aux longues plages sonores au rythme changeant.

Premier EP de ce jeune trio francilien, « WE » pose les bases du son Insidecay avec son premier titre, « Time Dementia ». Des riffs massifs, rapides, saccadé, une batterie martelée sur un chant gueulant sa haine avec maîtrise. Loin d’être simplistes, les riffs sont variés, apposant régulièrement passages agressifs et aériens, comme l’atteste ce break intéressant, laissant davantage de place à un chant clair rauque imparfait, mais dont l’évolution sera à observer de près.

Comme toutes musiques progressives, quelques solos ont leurs places dans les diverses compositions de « WE ». Toujours très téléphonés, ceux-ci n’apportent qu’un surplus de présence d’un guitariste qui manie bien ses cordes, à défaut de claquer des solos très fouillés. Du côté des autres pistes, on se retrouve très souvent en terrain connu. Les riffs sont lourds et la voix haineuse pourrait rappeler à certaines textures de Sick Of It All. Si le son de cet EP est très correct, on ne pourra cependant pas manquer de soupirer devant une puissance quelque peu étouffée par tant de propreté.

La part ambiante des morceaux d’Insidecay sont intéressantes, relevons par exemple les chœurs (assez faux et trop en arrière, il est vrai) ou encore le bon mélange de riffs massifs suppléent par des sonorités plus aériennes de « Tough Bluff » ou encore la magnifique conclusion de « Ego Erectus », avec une coupure presque acoustique relayée par un élan de massivités à la fois lourdes et si planantes sur des hurlements extrêmement vivants et prenant.

Si les parties agressives restent pour la plupart extrêmement bien exécuté même si déjà vu, il ne pourra être fait l’impasse sur la surpuissance de « Reductio Ad Absurdum », opposant avec talent doubles pédales massives, riffs saccadés et surpuissants et vociférations haineuses intenses. Malgré tout, et comme les autres morceaux de l’EP, sa longue durée peut être préjudiciable, les rythmiques ne variant pas suffisamment pour pleinement justifier ses longues minutes.

Au-delà de ses approximations naturelles pour un premier jet, Insidecay livre un premier EP partant sur de bonnes bases qu’il faudra sublimer pour l’avenir. Dans le milieu du Hardcore, la frontière entre génie et recopiage est extrêmement mince. Un objet musical massif dont la gratuité ne peut qu’encourager tout auditeur à se laisser embarquer dans ce voyage massif où l’humanité se retrouve submergée de questions sur sa propre identité et sur les errances de tout un chacun.

avril 15th, 2013

Petite quintette de cinq amis multi-instrumentistes (car s’échangeant régulièrement leurs instruments sur scène), Maddalena arrive sur la planète Rock française en toute décontraction. Au travers d’une musique extrêmement intimiste et mélodique, où la douceur côtoie l’énergie, les Parisiens nous font découvrir cet univers mélancolique, remplit de “Dame Impala” (présente ainsi sur la pochette, ou ce crâne se retrouve posé sur un mannequin très apprêté).

Ce premier disque autoproduit, sobrement intitulé « Maddalena » donc, est l’un de ces albums que l’on ne trouve que trop rarement aujourd’hui. Ces EP/démo inauguraux de la vie d’un groupe, transpirant la joie de composer, l’insouciance des débuts. Cinq titres apposant tout de même près de 25 minutes de musiques, cinq ambiances à déguster au coin du feu, amoureusement.

« Naked Salomé & Glover Bandini » est un titre introducteur idéal, démontrant ce mélange de sensibilité et de folie propre à Maddalena. On ne sait vraiment où donner de la tête entre tous ces instruments virevoltant durant ces cinq minutes de mélodies, entièrement dépendante des rythmes variés de la batterie, sur des variations intenses de piano et de guitares aériennes, ou presque jazzy, de basse ronde et de ce chant variant avec aisance entre des intonations sensibles et un groove épatant.

Pour un moment presque charnel, la lente « Five Months in Suit » vous permettra peut-être de séduire avec talent lors de vos slows langoureux. Alors que Julien place une voix à tomber, surtout lors de ces passages plus “énervés”, comme une colère libératrice, chacun des musiciens assurent leurs atmosphères avec talent pour apposer une atmosphère extrêmement intime et belle. On appréciera la basse apposant son écho, la guitare et son solo reposant (point d’orgue pour celui (ou celle-ci ?) qui osera passer le cap du baiser), où sa batterie, quoiqu’un peu trop en retrait par moments. Romantisme qui se concrétise avec la davantage planante « Virgin Whow », s’imaginant un moment de notre vie se déroulant aux ralentis, laissant pour nous davantage de temps pour observer et être attentifs à ces rythmiques lentes, ces guitares résonnantes et finement menées, et cet ensemble basse-clavier-batterie diaboliquement agencée pour établir l’ensemble le plus planant qui soit.

Sous une ambiance globalement différente sur l’ensemble de l’album, les cinq Maddalen-iens se font plaisir et on le ressent très bien sur la pop et mouvante « Paris Dressed in Lights », clavier catchy, voix et chœurs planants, les guitaristes se relaient avec réussite, ce que l’on ressent dans les solos très différents, l’un plus “épique”, l’autre bien plus rapide. Cette ambiance se perpétue dans le titre de conclusion, « Club Cigar », tout en étant extrêmement différente. Une atmosphère davantage feutrée, toujours ce petit air de jazz, une guitare acoustique dansante, un ensemble de percussions à même de faire claquer nos doigts, dansant comme pas deux, et une voix toujours aussi groovante, y compris dans son court passage en langue française.

On en aurait bien voulu plus, mais préservons la qualité à la quantité. Toujours est-il que Maddalena se dote dès ce premier EP d’une identité forte qu’il faudra maîtriser par la suite, afin de toujours conserver cet art musical intimiste et harmonieux, sans tomber dans une forme de surenchère artistique.

avril 10th, 2013

« Chez vos hommes bons, il y a bien des choses qui me dégoutent … Mais leurs vertus consistent à vivre longtemps dans un misérable contentement de soi »

C’est sur ces mots forts que débutent le premier album des nouveaux venus sur la scène Screamo française, Risei. Au travers de leur première production éponyme, les cinq Bergeracois nous distillent un savant mélange de Screamo et de Post-Rock, de touches atmosphériques sur fond de samples vocaux relayés par des accords minimalistes et étouffant sur les hurlements de damnés de Nico.

Pour un premier jet, il va falloir préciser dès le départ que l’originalité n’est pas de mise. Un coup d’œil aux influences du groupe et nous notons le nom d’ « Envy ». Pas la peine d’être un immense fan du groupe japonais pour reconnaître les similitudes entre les deux groupes, que ça soit les samples ou les futs, les textures mélodiques des guitares et le déroulement même de l’album, on se rapproche un peu trop de ce qui fait le succès des Nippons. Sur la brutalité ambiante, nous pourrions retrouver quelque peu la patte d’un Cult Of Luna. Mais heureusement, Risei parvient à se sauver quelque peu.

Car là où un fan s’insurgerait de tant de copie, il faut reconnaître les qualités des Aquitains. Je ne suis pas entièrement adepte des productions dites « Do It Yourself ». Du « juste ce qu’il faut » au proprement inaudible, il n’y a qu’un pas. Pour Risei, l’effort penche tout même du côté « vert » de la balance. L’atmosphère oppressante passe relativement bien, les guitares accordées très basses contribuent grandement aux malaises ambiants, même si pour le coup, la véritable basse, elle, est très masquée. Voilà pour le premier regret, la deuxième, il s’agit de la batterie. Celle-ci est bien trop en retrait (« Opening » en est un bel exemple), plate, sans âme ni profondeurs, se contentant juste de tapes sèches et rébarbatives, ou encore étrangement distordus et produisant de laides résonances (« Life as Concept »).

« Je n’ignore pas la haine et l’envie de votre cœur, vous n’êtes pas assez grand pour connaître la haine et l’envie, soyez donc assez grand pour ne pas en avoir honte »

Le chant de Nico est, par contre, plutôt une réussite. En constant hurlements tous le long de cet album, sa voix participe au chaos ambiant avec talent. Ces hurlements de désespoir, de haine, de chagrin, tous ces sentiments ressortent efficacement de l’organe vocal du chanteur. La seule chose qui blesse, ce sont les paroles. Les textes sont une âme et l’essence même du concept de Risei, traitant de la haine et de la bêtise humaine dans un sens très large. Mais quand Nico hurle ses textes, ce n’est qu’un baragouinement difficilement audible de cris larmoyants qui en ressort, tant sa voix se retrouve en arrière-plan. Même avec les paroles sous les yeux, j’ai du mal à suivre l’intégralité du déroulement textuel des pistes. Comme toute ambiance Post-Hardcore, l’oreille finit par s’y habituer, mais c’est une barrière qu’il faudra forcer difficilement. Les textes sont pourtant intéressants, faisant l’apologie de l’Homme et de sa face la plus sombre et violente.

Mais au-delà des qualités techniques des musiciens, il est essentiel de noter que l’album est beaucoup trop long. Trop long dans le sens où les pistes sont pour la plupart de durées conséquentes (on tourne ainsi régulièrement autour des cinq-six minutes, parfois atteignant les huit) et que rien ne justifie pleinement cette débauche de longueur. En effet, les pistes sont beaucoup trop répétitives, dans leurs structures propres pour commencer, et même entre elles. On tourne ainsi entre des parties ambiantes partant sur une base quasiment toujours identiques s’enchaînant avec des parties bien lourdes (et gardant une petite patte atmosphérique à chaque instant) où les hurlements de Nico creuse le fossé dépressif de l’ambiance de Risei. Et après, la musique se calme pour laisser place à quelques samples vocaux, traitant de l’humain dans sa face la plus obscure. Et enfin, la musique remonte en intensité jusqu’à relancer une explosion quasiment similaire à la première nommée, toujours accompagnée des cris de Nico. En un paragraphe, j’ai décris quasiment la première moitié de ce disque, dont les cinq premières se suivent d’ailleurs sans vraiment d’interruptions. Il n’y a qu’à écouter la doublette « Overcome » et « Predator » pour se demander si nous sommes vraiment passés à la chanson suivante.

« L’homme est quelque chose qui doit être surmonté »

Il reste toutefois quelques fragments sur lesquelles apposés des notes positives, ce sur quoi Risei devra s’appuyer pour perdurer. Les parties de guitares ambiantes sont une réussite. L’introduction de « Predator » calme et mesuré, et son opposition calme/hurlement intéressante, le chœur ambiant de « Overcome »… « Nothing Good » est un bel exemple de démonstration de la force de frappe de Risei. Le titre est extrêmement court, et les Bretons peuvent davantage en profiter pour expédier un titre direct et brutal, servi par un ensemble de riff épique et mélodique et une basse lourde ressortant de façon très juste. Le titre « Life as Concept » est sans aucun doute la plus belle piste de cet album. Les transitions entre phases planantes et puissantes se font en toute fluidité, les riffs prennent le temps de développer des variations très intéressantes et la batterie prend le temps de résonner enfin correctement (en comparaison de sa laide introduction). Un chant clair parlé se fait entendre l’espace de quelques secondes avant de se faire relayer par des hurlements proprement viscéraux.

Proprement Post-Hardcore, « Last Breathe » peine malgré tout à convaincre, en particulier par son chant mal accordé musicalement alors que les guitares continuent de proposer des riffs intéressants, mais pas assez poussé. La batterie déploie toute sa puissance et sa vitesse, même si cela reste tout de même un peu poussif, notamment au niveau du son. « Take Care, Don’t Worry » clôture l’album sur une note presque lumineuse… Les riffs sont nettement moins étouffants alors que les cris de Nico demeurent toujours plus haineux et sombres. Risei gère mieux les répétitions sur cette piste, la structure ne variant une fois encore que très peu, mais sans ressentir ce sentiment de lourdeur que pourrait inspirer la première moitié de l’album. L’intensité du morceau monte peu à peu jusqu’à atteindre son paroxysme dans un final donnant l’espoir d’un autre avenir à l’humanité et à Risei.

Un sentiment très mitigé à l’issue de ce premier album. Le côté « copier-coller » des influences du groupe (Envy et Cult Of Luna en tête), le peu de variations et une première moitié d’album extrêmement rébarbative et répétitive auront de quoi ennuyer l’auditeur. Et si l’originalité ne sera toujours pas de mise sur la deuxième moitié, les variations bien mieux dosées et le côté progressif de la musique bien mieux exploité auront de quoi faire naître de bon espoir sur l’avenir du groupe. Un premier jet mi-figue, mi-raisin qui mérite tout de même une petite écoute, en attendant de voir de quelle manière Risei grandira pour s’affranchir de ses influences.