août 7th, 2013

Quand le blues rencontre le hip-hop. Un mélange relativement rare, ceci étant d’autant plus étrange que ces deux milieux restent assez proches, l’Amérique noire, la volonté de se faire entendre, de s’exprimer en liberté. Scarecrow, formation toulousaine, a fait de ce mélange son couloir musical.

Le quatuor est un groupe qui a grandi sur scène, s’épanouissant au rythme des tournées incessantes et d’une énergie scénique à toute épreuve. Deux EP ont vu le jour, déjà. Pour 2013, le groupe décide de rééditer à l’intégrale l’EP « Evil & Crossroads », y intégrant quatre nouvelles compositions et le renommant « DEvil & Crossroads », premier véritable album.

Dès les premières secondes d’ « All Now », nous sommes dans la mouvance. Le riff acoustique se répète tout en conservant l’attention de l’auditeur par divers rajouts, que ça soit par scratch ou par la batterie hypnotisante. Les transitions chant rap en français du MC, plus direct et littéraire, et celle en anglais du deuxième frontman, plutôt dans une spiritualité et dans un registre purement blues sont parfaites.

Conservant la plupart du temps une rythmique blues, le groupe prouve également qu’ils sont capables de faire des merveilles sur des sonorités hip-hop, comme en témoigne la très américaine « BMF ». Les transitions vocales entre Antibiotik et Slim Paul sont extra et fluides, de même que les apports instrumentaux divers et variés (harmonica, basse groovante…).

Les éclairs de génies sont très légions dans cet album. L’impeccable « My Lowd », par exemple. L’engagement d’Antibiotik dans ces vers assassins accompagne à merveille les transitions blues/rap d’une musique totalement équilibré et à la rythmique groovante impeccable. Mais la faiblesse de l’album est ailleurs.

Sur la quasi-intégralité de cet album, Scarecrow se trouve un rythme pour une chanson, le riff central se répète ainsi inlassablement et profite uniquement de touches musicales diverses et variées, que ça soit par les scratchs jamais en surplus du MC ou bien les interventions des autres musiciens. Mais le souci vient surtout du fait que si en live, cette formule fait merveille, sur album, bien au chaud chez soi, c’est différent. Et plus les titres vont avancer, plus un sentiment soporifique prendra le pas sur l’attention de l’auditeur.

Un titre comme « Evil & Crossroads », aussi excellent soit-il, ne réveille que par les breaks de guitare qui tranche efficacement une atmosphère molle de basse et de chant monocorde. Ce qui nous fait souligner un deuxième souci : les paroles. Elles sont excellentes ! Une critique extrêmement juste du monde contemporain, de la musique, de l’étroitesse d’esprit. Mais quand la tête s’ennuie, on est nettement moins alertes. On perd le fil et l’on n’y peut malheureusement rien.

Et de ce fait, un « Dans Mes Poches » intégralement hip-hop ne se sert que d’une basse pour dicter le rythme. C’est arrondis, mais malheureusement, en sa qualité de septième piste, elle ne nous fait que perdre encore davantage le rythme, la faute toujours à ce rythme éternellement épuré et répétitifs. Et on pourrait tenir le même discours sur un « Kind of Sign » plus psychédélique et blues, un « Break the Door » à l’ambiance far-west beaucoup trop longuette ou un « Néant » plus jazzy. Ces titres ne sont pas mauvais ! Ils sont bons ! Mais individuellement, pas lors d’une écoute d’une traite de l’album.

Toutefois, on ne peut que fondre devant l’épatante « Boy », à la rythmique blues impeccable, variant le tempo d’une fort belle manière, faisant de cette longue piste de sept minutes un recueil. La voix de Slim est parfaite, rauque comme il faut, en adéquation parfaite avec une basse arrondie succulente. Et que dire de ce final laissant éclater un moment de folie entre une batterie violentant ses fûts et un guitariste se lâchant enfin sur ces cordes !

« Ain’t Got No Choice » conclut cet album sur une curiosité excellente d’une très grande partie à capela entre le groove de Slim et le flow d’Antibiotik. Uniquement rythmée par une basse et une batterie, un piano en fond, le groupe maîtrise son sujet sur l’un de ses meilleurs titres. Engagement vocal et rythme endiablé clôtureront ce premier véritable album.

Entendons-nous bien : « DEvil & Crossroads » est un très bon disque souffrant d’un énorme manque de rythme et de punch, diamétralement opposé à la puissance de frappe du groupe sur scène. Le fait de se reposer sur des rythmiques similaires sur les morceaux peine à véritablement intéresser un auditeur. Et pourtant, le talent et l’envie sont présents, la volonté de partager un flow en français et un blues en anglais est tout à l’honneur de Scarecrow. Les Toulousains sont en pleines pentes ascendantes, nul doute que leur prochain opus sera scruté de très près.

août 6th, 2013

Un Rock énergisant, un groove funky, une soul infusé de pop. Un cocktail étonnant, mais savoureusement mélangé par The Heavy, groupe britannique sorti tout droit de l’imagination du chanteur polyvalent Kelvin Swaby et du guitariste Dan Taylor. Un premier album très remarqué, tel fut perçu « Great Vengeance and Furious Fire », en 2007. Deux ans plus tard, c’est en 2009 que sort le second album du groupe anglais, « The House That Dirt Built ».

Véritable révélation de la scène blues en cette année 2009, le titre « How You Like Me Now » écrasa alors tout sur son passage. Spot publicitaire lors du Super Bowl 2010, B.O de film (« Limitless »…), multiple passage lors de talk-show internationaux, The Heavy jouit alors d’une popularité impressionnante. Il est vrai que ce titre m’avait alors accroché l’oreille, mais je n’étais pas allé jusqu’à l’écoute de l’album. J’ai découvert ce disque très récemment. La scène : un désert, une créature étrange râlant férocement, une voiture semblable à un 4×4 lui fonçant dessus, avec à son bord, des hommes étranges, l’un d’eux, un nabot, virevoltant dans tous les sens. Et puis un train défonce littéralement cette voiture et ses occupants, laissant débuter un passage acoustique bluesy et la vision du nom de l’œuvre vidéoludique en question : Borderlands 2, et d’un titre : « Short Change Hero ».

Une énorme atmosphère cinématographique se dégage très nettement de cet album, mettant en musique un nombre improbable d’images sur un fond musical en constant changement, passant allègrement de touches Hard-Rock (« No Time »), reggae (« Cause for Alarm »), jazz (« Sixteen ») ou bien blues (« How You Like me Now »). Et cela se sent dès l’intro Tarantinesque de quelques secondes et le rock-boogie de « Oh No ! Not You Again ! », où une guitare furieusement dansante relaie à la perfection un duo de voix étonnant entre la folie de Kelvin et le groove de la chanteuse des Noisettes, Shingai Shoniwa.

Après ce titre instantané, c’est plus l’accalmie globale qui va nous titiller l’oreille. « Great Vengeance and Furious Fire » était le premier album. Et pour le coup, The Heavy a nettement mûri, ce deuxième cru étant beaucoup moins agité que le premier. Si l’on retrouve toujours des titres s’imposant dans du bon rock, ceux-ci semblent éloignés de ce dont nous avait habitués. On trouve ainsi un « No Time » lançant un riff excessif et en continu sur la voix éraillée de Kelvin, déversant un charme envoûtant sur un titre mettant en lumière une basse groovy et des trompettes sympathiques. « What You Want Me to Do ? » impose une lourdeur plus importante sur une rythmique lourde et pesante, ainsi qu’un chant voilé pour un cocktail Heavy passionnant.

Et hormis ces titres, le tempo global de l’album se voit bien ralenti. Un mal ? Non, car quand la musique se transcende en image cinématographique comme le fait si bien The Heavy, on apprécie, on se tait, on voyage. Et ce voyage peut nous emmener au bon vieux far-west d’Ennio Morricone avec « Short Change Hero ». On imagine un soleil épais, un cow-boy, guitare acoustique à la main, orage en fond. Et au final, un rythme entraînant, à la limite de la soul, un chant frissonnant, une douceur magnifique.

Kelvin nous transporte de son simple grain de voix. Pourquoi pas en Amérique Centrale ? La très reggae « Cause for Alarm » et son rythme effréné de basse, rappelant les merveilles hip-hop de Gorillaz à des degrés très différents. La chaleur monte d’un cran sur l’ambiance sensuelle et érotique de « Long Way from Home ». Que ça soit les élans blues de la guitare ou la voix de Kelvin, aiguë sans être mielleuse, envoûtante comme toujours.

Certains déploreront la reprise de la plupart des rythmique de « I Put A Spell On You » DU Screamin’ Jay Hawkins. Au final, on a donc un morceau dans une veine davantage jazz, sortant quand même son épingle de la belle prestation vocale de Kelvin, tout en groove et en éclat de voix s’accordant magnifiquement avec l’ambiance dansante des cuivres. On passera volontiers sur l’étrange « Love Like That », vieille sono pour un titre vintage, pas inintéressant, mais sûrement pas indispensable.

Eh non, on ne passera sur la rythmique jazz-r’n'b de la mythique « How You Like me Now ». Que ça soit les cuivres, ces guitares bluesy, la batterie toute en résonance et cette basse omniprésente, tout est ajusté à la perfection pour servir au mieux les incessants changements vocaux de Kelvin, magique, comme à son habitude.

Et pourquoi ne pas finir cet album en renforçant encore davantage cette douceur ? « Stuck » conclut ainsi ce disque à l’inverse de la chanson qui le débute : par du calme. Ballade sympathique, pas foncièrement original, mais vraiment belle. Kelvin semble à fleur de peau, accompagné par une magnifique guitare acoustique. Le duo basse-batterie fait parler la douceur, relayé par quelques cordes ou piano pour renforcer cette atmosphère de délicatesse, tout en étant quelque peu maladroit sur la forme.

Véritable électron libre de la scène anglaise, The Heavy délivre avec « The House That Dirt Built » un album résolument charmant et charmeur, mais manquant nettement de la folie de l’opus précédent et d’un fil rouge, s’enroulant autour de trop nombreuses influences qui, même si elles sont toutes très bien exécutées, pouvant ainsi rebuter.