octobre 26th, 2013

Abstrusa Unde : IntrospectionSortir ses albums seuls est aujourd’hui autant simple qu’un âpre défi. L’imagerie collective associe malheureusement les sorties indépendantes à des artistes mineurs ne méritant pas vraiment d’attention. Souvent, c’est vrai. Mais parfois, ce serait une erreur de ne pas s’arrêter. Abstrusa Unde, formé en 2007 par Thibault Schwartz, fait parti de ces très belles surprises. Sous le manteau d’Apathia Records, le groupe peut enfin mettre son « Introspection » à la lumière, plusieurs mois après sa première sortie.

Le Black est toujours un genre assez frileux à être mis en lumière. Pour Abstrusa Unde, la facilité n’est pas choisie, le Black symphonique à dualité vocale growls/féminins soprano est aujourd’hui un style que l’on aperçoit beaucoup trop souvent à la même sauce pour au final sortir des albums vides d’émotions. Sauf qu’ici, le chant masculin Black de Thibault et le chant féminin de Perrine sont en adéquation parfaite, aidant facilement à donner encore plus de cachet à l’atmosphère théâtrale du disque (nul doute que l’expérience de certains membres de Wormfood ou Borgia ont pu aider à prendre), l’apport d’une langue inventé ne peut qu’aller dans ce sens. Pour tout vous dire, dès la magnifique « Instrospection » au piano, suivi directement de « Hamsa Lonri », la voix soprano sera la première à sortir.

L’ensemble ici est à la fois sombre, mais aussi très poétique, comme une histoire fantastique emmenée par ces deux protagonistes principaux, se répondant, chantant parfois en chœur (saisissant sur « Al Aklorodan »), s’échangeant des sentiments, racontant une histoire avec des pleurs de bébé ou des enfants jouant autour d’un manège (« Carrousel » à la dimension Black Symphonique extrêmement présente) couplé à de nombreux instruments symphoniques (une dizaine de musiciens auront participé à l’enregistrement) apportant une importante ambiance dramatique à l’œuvre. Mais à tout moment, le groupe maîtrise son sujet et ne tombera jamais dans la surenchère d’effets. Il est important de noter que la production, faite avec “les moyens du bord” selon Thibault, se révèle extrêmement complète et nette, sans être aseptisé justement.

Pour tout dire, le Black sera réduit à sa plus simple expression : lourdeur démente des riffs, batterie jouée en une double très agressive et un chant masculin oscillant entre growls offensifs et cris suraigus de haine (très présent par exemple sur « Al Aklorodan »). L’atmosphère baroque et symphonique sera maîtresse du rythme de l’album, bien que tout soit très bien agencée et ne ressemblant en rien aux délires symphoniques d’un Diablo Swing Orchestra, préférant devenir une réelle pièce de Black Metal Symphonique, même si quelques petits moments de flottement ne manqueront pas de se produire lors de certains moments plus assagis où l’atmosphère met du temps à sortir. Une certaine redondance provient aussi de quelques plans trop systématiquement utilisés, notamment dans les break ou les échanges vocaux, souvent emmenée de la même manière, réduisant l’effet de surprise, mais gardant au final une certaine cohérence dans son enchaînement de plan.

Avec tout ça, des pièces subjuguant nos oreilles sortent régulièrement, c’est le cas de la surprenante « Lost for Life », atmosphère noire, double de folie, hurlement de terreur et coupure soudaine pour un ensemble plus valsant avant de repartir de plus belle. À d’autre moments, le groupe se révèle touchant dans sa brutalité, en témoigne les bouleversants passages de double sur chant black, où bien les dualités du chant féminin sur des chœurs masculins, hallucinantes d’émotions.

À d’autres instants, Abstrusa Unde calme le jeu, « The Gutter » est une petite pièce dominée par une basse lourde et une symphonie inquiétante, alors que « Hastra Nä » apposera une atmosphère plus posée, musique épurée et chant lyrique. Dans sa prévisibilité, on sait déjà que les parties Black vont reprendre le pouvoir dans un registre extrêmement classique, même si rudement efficace. On notera tout de même la bonne incursion en chant clair/parlé masculin, très malsain.

Même si le groupe tend à faire une musique qui suit un schéma narratif bien élaboré, le groupe ne s’empêche pas de terminer sur une note de folie. Ainsi, après la suprême « Suune Kvalta », dans une veine opéra-Black extrêmement atmosphérique dans son extrême brutalité, le groupe termine pas une instrumentale en piste cachée, « 4.12.12.12.1 », petit bordel entre boucles de piano, électro débordant et guitare saturé. Étrange, mais ça détend…

Abstrusa Unde se bouscule pas vraiment les codes, même si le groupe appose déjà une patte surpuissante, notamment avec un nombre très important d’effets qui font mouche et qui mériteraient encore davantage d’attention. Extrêmement prometteur comme premier album, la suite ne devrait que nous ravir. Empreint d’une énergie débordante avec la volonté de bien faire, les Français nous servent un Black à mi-chemin entre les tournures progressives et les atmosphères les plus symphoniques. Idéalement inspiré des musiques extrême allant d’Arcturus à Dimmu Borgir, Abstrusa Unde ne verse pas dans les transitions écœurante ou facile et assume ses idées dans un ensemble extrêmement cohérent. Extrêmement encourageant, on attend la suite pour la confirmation !

avril 23rd, 2013

Huitième poème de la section “Tableaux Parisiens”, publié dans “L’Artiste” en 1860, l’année suivante dans la deuxième édition des “Fleurs du Mal”, “À une Passante” est l’un de ces poèmes marquants parmi les multiples écrits de Charles Baudelaire. “À une Passante”, ou une déclaration d’amour, de passion, de désir à cette inconnue qui traverse notre champ de vision l’espace de quelques instants avant de disparaître à tout jamais, nous laissant seul avec nos regrets.

XCIII, À Une Passante. Deux noms pour un même groupe, trio Niçois livrant cette année leur premier véritable album, « Like a Fiend in a Cloud », point d’orgue d’une série d’EP et de Split à succès. “Comme un démon dans un nuage”, descriptif parfait de la musique de XCIII. Black Metal, Post-Black, atmosphérique, acoustique, brutal, délicate, naturelle et romantique. Avec une insouciance et un talent indiscutable, le groupe Azuréen nous assomme pendant plus de trois-quarts d’heure d’un art intense et sombre, parsemé de beauté et de lumière.

Le temps d’une « Rêverie Nocturne » qui plante peu à peu le décor ambiant, un simple piano récite ses gammes avec douceur et maîtrise. Les notes montent progressivement. Les aiguës torturent de leurs parfaites mélancolies. Nul besoin d’en faire plus pour transporter dans le monde sombre de XCIII, pour accompagner cette mystérieuse dame en noir qui orne la pochette de ce premier album.

La cloche sonne le début du « Bal Macabre ». La guitare acoustique se lance, Guillaume l’accompagne de son chant en anglais à l’accent douteux, mais pas dénué de charme. Mais pas le temps de se poser que les riffs montent en intensité, d’une manière extrêmement épique, le chant de Guillaume se transforme, quelque chose d’oppressant, du latin peut-être puis un chant Black viscéral, haineux, curieusement sans le moindre accent.

« Like a Fiend in a Cloud » est un album que l’on peut séparer en deux parties, séparé par le calme acoustique de « Autumns Call ». Des respirations en écho, un chant lent, reposant, très mélodique. Des sifflements, un peu de piano, une guitare acoustique et c’est tout. Nul besoin de plus pour faire passer les émotions recherchées.

Deux parties, disais-je. Les pistes deux à quatre mettent ainsi l’accent sur le côté Post-Black de la musique de XCIII. Un chant en majorité Black, avec tous les ingrédients nécessaires, à savoir double pédale et guitare en saturation malsaine. La seconde partie, de la piste six à huit, met l’accent sur les atmosphères, les mélodies, le chant clair. Pour preuve, le chant Black est quasiment absent de « Perpetual Place » et « Bal Macabre – Épilogue » et réduit à son strict minimum sur « Like a Fiend in a Cloud ». Idem, mais inversement, pour « Hibernal Sadness » et « Feathers ».

La première partie de l’album démontre la capacité de XCIII à livrer un Black Metal de qualité, dont la qualité sonore se trouvera bonifiée dans ces élans de musicalité malsaine. « Hibernal Sadness » jouera sur ses frappes rapides et son piano aigu et répétitif pour apposer une ambiance froide et sombre. La beauté des enchainements entre passage Black et atmosphérique parviendra à oublier les quelques faiblesses de la batterie à se faire entendre. Les claviers symphoniques apporteront une touche de grandiloquence. « Feathers » continuera dans l’atmosphère malsaine déjà bien entamés. Des riffs lents et lourds pour lancer un morceau plutôt typique, batterie joués pied au plancher et solo épique, mais bien porté par un chant en français plutôt compréhensible malgré les véhémences du chant Black de Guillaume. Le court refrain en chant clair sera à l’appréciation de chacun, le chant étant proche de sonorité quelque peu pop, mais pas dénué d’intérêt.

La seconde partie appose une dualité intéressante entre lumière et obscurité. L’obscurité de l’ambiance de la longue et hypnotisante « Perpetual Place », un écoulement de rivière, des paroles en répétition, porté par un chant magistral, passant du plus calme à des intonations presque stressantes et angoissantes par la suite. Par-derrière, Jonathan ne se prive pas de varier les ambiances, acoustique et électrique, pour accompagner la pression ambiante, entourant une basse forte et étouffante sur des frappes techniques et vives, double pédale constante. Malgré un titre sombre, la quasi instrumental « Bal macabre – Épilogue » se fait plutôt lumineux. Non pas que ce piano aux notes toujours aigües et sa guitare plus mélodique imposent un sentiment de joie, mais plutôt de soulagement, comme si le pire été passé et que le jour commençait alors à se lever. Le chant est aérien, planant, presque … chaleureux. L’arrivée en toile de fond d’un chant Black discret est préjudiciable à l’ambiance intimiste du morceau… Fort court, heureusement, avant de lancer un final grandiose d’émotion.

Le final « Like a Fiend in a Cloud » apposera un bilan des capacités du groupe. Des couplets calme et mélodique, bercé par un chant clair captivant, mais peu convaincant quand il s’agit de monter dans les aigües. Des refrains plus lourds et massifs, par un chant Black manquant par moments de puissance, mais gardant toujours intact ce côté envoûtant de rage et de haine. Et alors que la guitare s’emballe dans des solos captivants, XCIII choisit de clôturer son album en douceur, piano et chant clair à l’unisson.

Au terme de ce premier album, XCIII livre une prestation solide autour de morceaux captivants et envoûtants, la qualité des morceaux aidant sans mal à passer par-dessus les petits soucis de productions quelquefois plates par moments et surexposer à d’autres (notamment pour la batterie). « Like a Fiend in a Cloud » demeure un album intéressant, pouvant être sans mal le début d’une très belle aventure pour les Niçois. Et il est clair qu’il va y avoir fort à faire pour créer un second opus aussi surprenant que celui-ci.