février 27th, 2012

Le chocolat est une source de plaisir, un puissant remède contre la déprime, la tristesse. La douleur est une source de malheur, une douleur physique, ou morale. Ainsi, « Chocolate Pain » met en dualité ces deux principes, le bonheur au même niveau que le malheur. Le bien-être dans un corps triste. Une haine ponctuée de bonheur. « Bliss » se présente ainsi : un bonheur que l’on touche autant qu’on le laisse partir, une réflexion, une pensée… Sommes-nous toujours contraints de poursuivre le bonheur ?

Syd est un homme comme tout le monde en apparence. Sauf que celui-ci est un homme triste, seul, rongé, préférant de loin s’évader avec du rêve en poudre ou tout autre substance. Épuisé d’être submergé par ses émotions, Syd décide de se libérer de l’emprise de son cœur noir, ainsi, il se l’enlève et l’enferme dans une boîte. Soulagé et plus léger, celui-ci décide alors de se prendre une bonne cuite au bar du coin. Il y rencontre deux personnes au milieu de tous ces ivrognes. Max Power, sorte d’homme d’affaires complètement hypnotisé par sa petite personne et Dawn, sa copine, aussi belle qu’effacée derrière la personnalité écrasante de son bien-aimé. Tous trois biens imbibés de boisson, Syd décide donc de les ramener chez lui, afin d’éviter tout risque. Mais alors que Max s’effondre ivre mort, Syd et Dawn franchissent la barrière. Rongé par sa colère, Max prend la fuite en emportant avec lui le cœur noir et meurtri de Syd…

Voilà globalement de quoi va parler cet album : de la déchéance de chacun, d’une descente aux enfers alors que leur bonheurs est à portée de main. Nous avons un talent certain pour détruire ce qui nous rend heureux. Une grâce absolue en ce qui concerne la suppression de notre bonheur. Une haine qui prend le pas sur tous ces gens qui aimeraient tant nous aider. C’est dans cette optique que le groupe propulse trois personnages ayant chacun leur bonheur à portée de main, mais ne sachant finalement pas comment le saisir ou comment en profiter… Syd le dépressif, Max le prétentieux et Dawn qui ne réclame que sa part de joie.

Une histoire profonde de noirceur et de mal-être porté magnifiquement par un chant extrêmement poignant et bouleversant, oscillant entre chants schizophréniques, hurlement de damnés, calmement planant, délicat, tout simplement parlé… Toutes les émotions y passent, son chant nous transperce le cœur, nous sert nos poumons, nous étouffes, nous mets en larmes. Mais surtout, se veut volontairement progressif, s’enfonçant au fur et à mesure des titres dans un état déplorable, à la limite de la folie et de la dépression.

La musique également se veut indéfinissable, se mouvant particulièrement bien dans le thème des chansons (nous reviendrons sur ce point un peu plus tard, car les thèmes sont aussi importants que le reste). Il est évident que chacun des musiciens est extrêmement doué. À commencer par une guitare au riff ni Rock, ni Metal. La six cordes propulse des riffs bien plus poignants et profonds que ça, totalement indéfinissable. Tantôt écrasante, tantôt étouffante mais aussi parfois libératrice ou encore joyeuse. La batterie est elle aussi extrêmement mise en avant. Des frappes rapides et folles furieuses autant que des tapes d’une lourdeur impitoyable. Et puis la basse joue un rôle très central étant donné que celle-ci sort incroyablement bien du mixage, enveloppant l’auditeur progressivement d’une atmosphère de plus en plus « brutal émotionnellement » mais également d’une puissance écrasante tant celle-ci nous transmet son message d’une tristesse incroyable.

Mais allons faire un tour sur le thème des chansons. Comme dis sur un paragraphe au-dessus, « Bliss » est donc un concept album à la fois sur l’existence de Syd, Dawn et Max mais également une recherche philosophique sur la poursuite du bonheur et les moyens de l’atteindre. Chacune des chansons se suivent sans se ressembler et peu à peu, les évènements se lient, se dénouent, ce qui nous semblait totalement inintéressants au début se révèle finalement capital ensuite. Mais je ne décrirai pas les thèmes lyriques des chansons. Je ne tiens pas à révéler le fin mot de cette histoire, alors que vous n’avez pas posé l’oreille sur cette merveille…

« Bliss » ne contient pas que des chansons, c’est ce qui en fait sa particularité. En effet, entre les chansons, de longs breaks plus ambiants uniquement ponctués par le discours du narrateur vous raconteront ainsi la suite de l’histoire. Une voix à la fois grave, empreinte d’une telle tristesse au fur et à mesure que l’histoire avance mais également d’un côté schizophrénique angoissant («Dawn’s Death», «Meeting Max Again»…)… Plus ou moins longues, ces cassures apportent une réelle dose de mélancolie.

Nous allons toucher un (semi) point faible. Le chant est en anglais et tout comprendre (notamment sur les breaks décrits précédemment qui sont racontés trop rapidement) se révèle très difficile. Et même si l’anglais se comprend assez rapidement une fois les textes lus et relus, l’histoire en elle-même est aussi complexe que simple, jouant sur des expressions et des détournements littéraires vraiment efficaces, mais un peu perturbants au tout début. Point faible mais également point fort une fois l’ensemble du texte compris.

Et les titres d’un point de vue musical ? Tentons un peu de les décrire … « Feeling Like a Loser » dessert un groove énervé à la Mano Negra pour pouvoir permettre à Syd de cracher sa haine à la face du monde sur des hurlements de déments. « Who’s the Daddy » met en scène Max dans un état un peu dégénéré, hautain accompagné d’un relent psychédélique qui confère toute sa folie aux titres. « Sin Wave » laisse place à un rock plus posé, plus tranquille (d’une certaine manière) et également un chant plus calme et plus humain, symbole de l’idylle entre Syd et Dawn, ce qui contraste efficacement avec « The Box ». Lorsque Syd constate qu’il lui manque sa boîte, son état de détresse en devient bouleversant, essentiellement sur ces hurlements bruts et sauvages du refrain qui contraste avec ce chant d’une tristesse incroyable sur le break de ce titre. Quelle maîtrise musicale…

Ci-dessus étaient les titres qui traitaient ainsi du résumé fait en début de rédaction. La suite va mettre en place des titres ambiants, où la guitare, aussi reposante qu’angoissante sera parfaitement mariée à une basse ronde et technique (notamment sur la douce « Addiction » et la tristesse palpable de « Rats »). « The Last Tango » sera, comme son nom l’indique, un titre particulièrement dansant, lourd, puissant, où un chant rauque s’associera à de légers sursauts gutturaux, démontrant une fois de plus tout l’état dramatique de l’œuvre au côté d’une guitare « simple » mais efficace et de quelques petites pointes de piano tango justement. Le sommet de la tristesse s’atteint notamment sur « Break a Fuse », le chant mélodique et les cris larmoyants ne pourront vous laisser de marbre. Les instruments, notamment la batterie d’une incroyable lourdeur rappellera presque un Doom, avec cette guitare lente … Chocolate Pain arrive même à transmettre de la tristesse sur une chanson en apparence joyeuse (« Story of Max ») mêlant efficacement chant typé rap, cri schizophrène et petit côté jazzy totalement maîtrisé. Finalement, le sommet de la folie sera atteint par « The Letter » et ses voix suraiguës du refrain. « Life » est une perle brute de l’ambiant que je ne décrirai pas tant celle-ci s’adapte au ressenti personnelle de chacun de nous.

Oui, j’ai pleuré en écoutant cet album. Cet album est une agression psychologique, une tristesse bien trop violente, une ambiance noire et sombre intensément saisissante. Comment rester de marbre face à ces déchéances incontrôlées ? C’est impossible … Syd, Dawn, Max ainsi que ces deux mystérieux personnages que sont le « voisin » et « Bro »…. Tous sont attachants. Mais chut… La surprise doit rester intacte, le sentiment doit rester intact. Le 9 mars 2012, votre cœur n’en sortira pas indemne.

Quant à moi … J’y replonge.

« Addiction ».