avril 8th, 2012

Depuis sa naissance dans les années 60, la musique progressive a toujours connu un développement en dents de scie. Des musiques jugées trop complexes, trop longues, pas assez formatées pour les passages radiophoniques … Se faire connaître, décrocher un contrat, tout cela est réservé à une certaine élite du monde progressif. Tout le monde connaît les groupes que sont Genesis, Dream Theater, Marillion, Yes, Ange, Opeth, Porcupine Tree … Tous sont extrêmement différents, évidemment, mais chacun a rajouté une touche progressive à leur musique, tous ont permis de développer le progressif au coeur d’un style en particulier (allant du simple Rock jusqu’aux confins du Death et du Metal). Chaque musique progressive ne ressemble à aucune autre, mais toutes cultivent cet amour de la composition complexe et technique, véritables œuvres d’art beaucoup trop sous-estimées.

Faire de la musique progressive est une épreuve en soi et peu de groupes en vivent confortablement aujourd’hui. De plus, en France, trop peu de groupes arrivent réellement à s’imposer, même dans notre propre pays, mis à part Ange, trop peu ont réussi à perdurer sur la durée. Alors, quand Weend’ô (prononcer Window) se décide de se lancer dans l’aventure du Rock Progressif, ce n’est pas seulement de courage et d’envie dont il est question … Et pourtant, si seulement les gens osaient poser une oreille attentive sur ce disque, nombreux sont ceux qui seront épatés par ce qui est un premier essai.

Pour parler simplement, Weend’ô produit un Rock Progressif avec quelques consonances Heavy et Mélodique, le tout bercé par la voix mélodieuse, délicate et puissante de Laetitia Chaudemanche, possédant un ton proche de la néerlandaise Anneke Van Giersbergen (ex-The Gathering), Laetitia ne niant pas s’inspirer de la chanteuse. Du côté du jeu des musiciens, les guitares sont techniques sans tomber dans la grandiloquence, la batterie est plutôt linéaire bien que se promenant sur des frappes suffisamment variées lors des multiples passages instrumentaux et la basse régale l’oreille, ressortant efficacement du mixage global pour imposer sa profondeur au premier plan.

Le disque contient en tout huit titres. À ceux-là se rajoutent trois versions plus courtes (« Dark Element » et « Experience » sont placés en début d’album alors que la version raccourcie de « Betrayal » le clôture). Rajouter également un DVD-live contenant leur concert au Rocksane de Bergerac, une belle scène de dix morceaux, avec deux inédits (« Why Not » et « Dear M »). Le DVD contient également le clip de « Experience », le groupe en back-stage ainsi que le stage de préparation au Rocksane. Autant dire que le package est bien complet pour une première offrande. Le livret contient lui de jolies illustrations et surtout les paroles des chansons, la voix de Laetitia étant en plus correctement audible, on apprécie d’autant plus de pouvoir suivre les paroles.

Dans un style purement progressif, deux chansons atteignent les neuf minutes. La première, « Betrayal », laisse le temps d’une longue intro et planante le duo basse/batterie dicter le rythme, on sent quelques sonorités un peu tribales dans le jeu de Nathanaël Buis, tout en résonnance et en lenteur. La guitare est aérienne et mise en retrait. Le chant y est calme, linéaire, mélodieux. Comme bien souvent dans ce disque, le couple guitare/voix s’accordera à merveille, la première suivant les variations de la chanteuse. Plus la chanson avance, plus la guitare se fera massive et agressive, jusqu’à un final donnant de petits airs de Post-Rock à la Agora Fidelio. Le deuxième long-format de l’album, « Deadline », se démarquera par sa variance entre puissance et douceur, notamment, sur l’intro qui verra la guitare saturée et le batteur marteler ses caisses. Une profonde variation de chant fera vivre ce titre, entre mélanges acoustique/chant aérien, presque ressemblant à ce que nous habituent les pointures de musiques symphoniques, des passages où la voix de Laeti sera mise en fond, comme une voix off et d’autres moments beaucoup plus lourds et massifs, sur fond de voix haute. La guitare se fera joliment entraînante tout le long, quelquefois dans quelques relents psyché. Les riffs rappellent la pureté et le côté très lisse de ceux des Polonais de Riverside, sans en atteindre profondément le côté Metal, le Rock dominera. Le chant est émotionnel et la guitare conserve une approche assez triste. Le final est ébouriffant de puissance, aussi bien sur la vitesse de la basse que sur les frappes sèches et vives que les caisses de Nathanaël doivent subir.

Au niveau des deux autres titres raccourcis en « Radio Edit » (« Betrayal » en était le troisième), on soigne les ambiances ! « Dark Element » débute avec des passages rappelant un petit côté oriental, très arabisant, vite rattrapé par des saturations quasiment Heavy dans son ensemble, immédiatement suivi de passages plus ambiants, emmené par une puissante basse grondante et accompagné par des passages vocaux de toutes beautés, surtout sur les refrains où la voix de Laeti est emmenée dans les hautes sphères, la chanteuse n’a pas à rougir de son timbre angélique. Si l’ensemble de la chanson garde un côté malgré tout assez calme et reposant, la fin s’inscrit dans un pur riff bien Metal Progressif. Épique, sec et tranchant. On regrettera peut-être une fin trop sèche justement. « Experience » est le morceau mis en vidéo par le groupe, une vidéo sympathique, mais pas non plus fantastique. Tout est en opposition dans ce titre. A des débuts agressifs et massifs suit un long passage électronique, vite relayé par un long passage de batterie battant la mesure comme une marche militaire et un solo de guitare épique. Si la voix de Laetitia reste totalement mélodieuse et magnifique, force et de reconnaître que le tout est assez dérangeant au niveau de la cohérence entre la force du morceau et ce timbre de voix assez délicat. On reconnaîtra volontiers une touche de Muse sur les apparitions du clavier.

En parlant d’introduction électronique sur la chanson précédente, autant mentionner « You Need to Know Yourself », le morceau éponyme qui débute sur de longues sonorités électro-ambiantes, avant de laisser la guitare venir et se mettre au même niveau que la voix de Laetitia. L’ensemble du morceau relève d’un caractère assez atmosphérique, impression qui se renforce sur les refrains. Le tout ne faiblit pas, comparé aux autres titres qui laissaient toujours l’auditeur reprendre son souffle à un moment ou un autre, la guitare continuera sa plainte tout le long et la chanteuse nous gratifiera de sublimes envolées vocales. « Welcome in My Mind » est peut-être la chanson la plus « violente » (tout est relatif hein) de l’album. L’ensemble y est agressif et malsain, basé sur de longs riffs s’étirant en longueur et mené par une batterie forte et une basse un peu remise à l’écart. Sauf que la voix de Laetitia est un peu trop mélodieuse et délicate, ce qui casse un peu l’agressivité du morceau, heureusement reprise à l’aide d’une voix étouffée sur la fin. Les longs solos Heavy et les grosses frappes sur la batterie aideront le morceau à ne pas dévier.

Enfin, le disque se démarque par deux chansons plus calmes que les autres. « Run Away » tout d’abord s’introduit en douceur, avec batterie en arrière-plan, guitare acoustique et chant ressemblant à une voix-off, presque étouffée, épuisée. Entre la basse ronflante et le piano, on a juste envie de s’allonger dans l’herbe… Même les accords massifs de guitare seront vite repris par quelques notes discrètes, limite larmoyantes, jusqu’à ce final plus qu’explosif. Le chant de Laetitia sera juste bouleversant et touchant, oscillant avec un talent rare entre passage hauts et d’autres plus agressifs, mais toujours dans une jolie justesse. La dualité entre douceur-acoustique et force-électrique sera le point central de ce titre, qui respirera la composition la plus brillante de l’album. « The Soulmate » sera la ballade de l’album, rien de plus que le chant pur de Laetitia et les harmonies d’un piano sensible et magnifique, qui oscillera entre des notes délicates et des moments plus lourds, ou le chant se fera plus grave. Une chanson sublime, tout en retenue. Vraiment agréable et très bien construite. On en voudrait plus…

Les versions raccourcies de « Dark Element », « Experience » et « Betrayal » n’apportent pas grand-chose, si ce n’est l’opportunité aux néophytes de découvrir le groupe au gré de compositions moins fournies, plus directes et se concentrant uniquement sur les points principaux des chansons. Mais bien évidemment, pour ceux désireux de rentrer de pleins pieds dans l’univers de Weend’ô, il vaut mieux directement commencer à partir de la version complète de « Betrayal ».

Le groupe assène un grand coup à la scène progressive. Mais trouveront-ils leur public en France ? Dans un pays où le progressif n’a jamais été véritablement au centre des préoccupations, cela semble compliqué. Mais il en faut bien des groupes comme eux, capables de faire cette musique qui leur tient à cœur, sans véritablement tenir compte des multiples étiquettes de ce que la musique commerciale demande. Toujours est-il que le groupe a tout de même réussi à s’attirer un producteur afin de pouvoir enregistrer cette merveille dans les meilleures conditions. Ajoutons à cela une récente rencontre avec Jordan Rudess (le grand Monsieur synthé de chez Dream Theater)… Affaire à suivre, mais les Agenais ne peuvent que nous inspirer le meilleur pour leur avenir.