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4267Arkona : Yav

posted by alonewithl on mai 19th, 2014

Arkona : YavOn le voit désormais partout dans le monde, ce que l’on cherche à rendre beau se transforme en laideur. Les printemps arabes ont accouché des hivers islamistes. Plus près de chez nous, la Yougoslavie s’est morcelée au profit d’états mafieux incapables d’avoir un semblant de stabilité sans la perfusion d’aides en provenance de l’étranger. La situation en Ukraine est un spectacle encore plus saisissant et désolant. On a fait croire aux gens à l’existence d’une vraie démocratie. Maidan a été pour ainsi dire un feu follet agité par les mains d’un grand marionnettiste, le début d’une agitation, d’une division entre frères. Jamais, nous n’aurions cru que la Liberté était capable de brûler la maison des syndicats d’Odessa, et tout ce qui pouvait vivre à l’intérieur avec. De cette situation, nous la vivons, personne ne peut rester insensible, même pas les membres d’« Arkona », russes, et panslaves. Il ne fait pas bon du tout d’être les deux à la fois. Peut-être que Masha et consorts en ont pris conscience. Dans la mythologie slave Yav renvoie au monde réel, à la réalité. Une réalité à deux visages, l’un d’apparence, l’autre caché. « Arkona » a choisi d’en élaborer un concept pour son septième album. Le combo n’est plus tourné vers le passé, il s’intéresse au temps présent pour faire de « Yav » une incongruité obscure de sa discographie.

Nous commencions à nous habituer des divers changements adoptés par la formation de Masha. Il y a trois ans, « Arkona » avait pris une tournure épique et symphonique sur son opus « Slovo », assez inspiré par cette mode qui gagne l’ensemble des grandes formations de pagan metal. On aurait pu penser qu’ils resteraient dorénavant sur cette base, puisque depuis quelques albums déjà, les russes ont rendu leurs travaux plus accessibles à l’écoute. Il n’y avait plus vraiment de prise de risque comme on avait pu le saisir au travers de « Lepta », « Vo Slavu Velikim » ou de « Ot Sedca K Nebu ». Volumes parfois mésestimés au profit d’un « Goi, Rode Goi ! » par exemple. Tout est révolu désormais, la formation observe son détour le plus brutal et le plus stupéfiant de sa carrière avec son ouvrage de 2014. On avait annoncé un disque sombre, différent de ce que l’on connaissait déjà. Ce ne sont pas là des paroles en l’air, c’est un constat qui fait plus que de se vérifier avec « Yav ». Néanmoins, celui-là ne fait pas table rase, il marque un certain retour en arrière, au temps où « Arkona » s’associait au mot « froideur ».

Les fans vont être véritablement déstabilisés, surtout par le premier titre qui nous vient à la lecture, « Zarozhdenie ». Les tous premiers sons rappelleraient certains chants shamaniques que l’on peut entendre parfois sur du « Darkestrah ». Là n’est pas l’inconvénient. Ce seraient plutôt les airs de synthés qui vous feront tomber de votre chaise. On se trouve au fur et à mesure confronté à un condensé étrange partageant airs atmosphériques, tribaux, voire psychédéliques. Le morceau installe l’auditeur dans le plus profond inconnu, dans un avant-gardisme inédit chez la formation, loin d’être dégueu, cela dit. Après avoir été au bord de la noyade, nous retrouvons quelque peu pied dans la seconde partie de piste, toujours tourmentée par des riffs syncopés et des effets synthés. Il y a de quoi être estomaqué par tel résultat, par pareille orientation. Les claviers sont bien mis à contribution, et pas seulement pour créer des ambiances atmosphériques, auparavant épiques. Il faudra parler d’électro, notamment sur certaines interventions dans le divin et mélancolique « Gorod Snov », créant une sorte de fourmillement prenant. Masha Scream y excelle en plus de son chant clair et volontiers attristé.

Il sera difficile de croiser un extrait joyeux ou purement folklorique. Tout n’est donc ici que noirceur ? Même le morceau consacré à l’imagination énigmatique des enfants autistes, « Chado Indigo » transpire en fait la mélancolie, le froid polaire d’un « Vo Slavu Velikim ». Cette composition se rapproche d’ailleurs beaucoup de celles de ce disque emblématique, malgré certains passages étouffés, mais aussi colériques, où la seule entrave à ces tourments provient du rire et de paroles d’enfants. Le seul véritable aperçu classique d’« Arkona » s’illustre sur le morceau « Serbia », éminemment solennel, porté par les chœurs atmosphériques. Nous pouvons y voir là un geste politique, un soutien fraternel de la grande Russie à sa petite chétive et outragée sœur Serbie. Ce titre a été de plus voulu comme un équivalent de « Rus » en hommage à cet allié de longue date. Il n’en est pas aussi exceptionnel pour autant. On peut y voir là un passage plus monotone, tranchant avec ce que « Yav » a à nous offrir dans son restant ; même le rude et tiède « Ved’na » composé et chanté par Thomas Väänänen de « Thyrfing ». Le groupe ici renoue avec un pagan metal basique, marqué par des riffs costauds, un duo au niveau du chant et un refrain particulièrement enivrant, relâchant la pression maintenu sur les couplets.

De pression, il en sera plus que question avec « Na Strazhe Novyh Let » se plaçant dans les morceaux les plus extrêmes et trépidant de la formation, bien devant un « Pokrovy Nebesnogo Startsa » par exemple. Des rythmiques tribales vont relativement atténuer l’ambiance sinistre et malsaine qui y règne. L’univers de ce morceau est balloté entre deux visions : une chaotique, sombre ; l’autre pleine de vitalité et insouciante, en totale adéquation à l’esprit du concept autour de « Yav ». Les phases plus nerveuses sont bien sûr les plus fascinantes avec une Masha qui pousse des hurlements sourds assez spectaculaires, et des pointes d’accélération de batterie très réussies de la part de Vlad Sokolov. Rajoutons que ce batteur n’est crédité que pour les six premiers titres du volume. L’homme apparemment fatigué avait pris la décision de se mettre en retrait du projet durant la période de l’enregistrement. Andrey Ischenko, une vielle connaissance du groupe et un briscard comme on ne fait plus, à juger les nombreuses prestations et projets où il a contribué, prend aussitôt le relais de Vlad et enregistre les trois morceaux restants. Il est de fait officiellement membre d’« Arkona » à compter de l’année de sortie de l’opus.

Il faut saluer la contribution de Vlad Sokolov, présent chez eux depuis 2003, qui a su accumuler les performances étonnantes sur cet album. Il produira également quelques très violentes charges, en dualité avec les claviers sur le ténébreux et inquiétant « Zov Pustyh Dereven ». Le titre inclus le violon lancinant du guest Olli Vänskä de « Turisas » et une Masha Scream métamorphosée en une créature ayant perdu toute humanité. On parlera d’elle comme d’un monstre sur le lent et intimidant « V Ob’jat’jah Kramoly ». Un sentiment de malaise persiste ici, de pénombre, de trouble, bien qu’il n’y ait ni rage, ni la moindre densité. C’est la mort qui vient s’inviter, incognito et sans cérémonie. Le morceau éponyme « Yav » n’est pas non plus tendre à notre encontre. Une voix cruelle, dans un environnement froid, éloigné de toute luminosité, nous accueille. Ce sont ensuite, étrangement, des airs de clavecins et des chœurs atmosphériques qui brièvement prennent la suite, avant que guitares et batterie ne se soulèvent également créant un ensemble dense et prenant. Ce qui a pour effet de transcender, de décontenancer la chanteuse, alarmée, déboussolée, en recherche d’un repaire, d’un soutien. Un contraste va se créer sur la deuxième partie de piste, plus positif, ayant de l’entrain, malgré un retour à la mélancolie et aux airs atmosphériques en toute fin de titre. C’est sur cette partie que nous croiserons des riffs plus typés rock, nouvelle manifestation d’un « Arkona » qui s’est testé à une musique plus osée, enrichie.

Nous nous confrontons à la réalité lorsque l’on trouve le sens caché. Comme on sait, l’évidence ne saute pas toujours automatiquement aux yeux, ou aux oreilles. « Yav » est un album différent de ce que nous connaissions déjà d’« Arkona », mais marchant parfois sur les traces de « Vo Slavu Velikim ». Il en a sa froideur, sa complexité, son mystère. Ils ont même été au-delà de nos plus folles intuitions, au point d’introduire des sonorités électro, uniquement dans le but de coller à un concept lié au temps présent, aux raisons de certaines nostalgies pour un monde plus pur, plus proche de la terre et de la nature. C’est pour cela aussi qu’il s’agit d’un opus effrayant par sa musique, pessimiste, désabusé par tout ce qu’a produit l’être humain, mais pas sans saveur. Il est tout à fait probable que l’auditeur, le fan du folk pagan d’« Arkona » se trouve à l’écoute de « Yav » face à une situation d’incompréhension, de doute. La part folklorique du combo s’est estompée, comme pour y chasser tout ce qu’il y avait de plus enchanteur et guilleret chez eux. Ce disque mérite plusieurs écoutes avant assimilation. On refuse trop souvent la vérité, peu reluisante à première vue, on la nie, on la fustige. Dans les profondeurs de l’âme seule la vérité vous éclaire. « Yav » finira par éclairer votre esprit.

17/20

 

 

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