chroniques et interviews metal

6054Cirith Ungol : Paradise Lost

posted by alonewithl on décembre 4th, 2016

Cirith Ungol : One Foot in HellLes lecteurs assidus des sagas d’Elric se souviennent probablement de cet épisode tragique, où à la tête de vaisseaux pirates il s’en prit à sa cité d’origine, Melniboné. Une conquête qui aboutira à l’annihilation d’une patrie orgueilleuse et autrefois conquérante dont les traces remontaient presque à la nuit des temps, à la chute d’une race qui entrevoyait déjà son déclin, à la perte d’une famille mal-aimante, à la perte de celle qui l’a aimé. Le héros Elric commit là l’un des actes les plus nihilistes de toute la littérature de l’héroic-fantasy, qui s’ensuit en plus de la trahison d’une partie de ses frères d’armes dans l’aventure. Pourquoi évoquer ce passage précis. Tout d’abord parce que la pochette du quatrième album de “Cirith Ungol” signée par Michael Whelan pourrait en faire allusion, bien que l’illustration ait servi à l’origine pour présenter la nouvelle “Le Navigateur sur les mers du destin” où il est question d’un Elric marin voguant vers d’autres périls. Mais, en ayant conscience de l’évolution de la formation américaine “Cirith Ungol“, on pourrait en faire un parallèle entre la chute de Melniboné et la sortie du fameux “Paradise Lost“, à la fois objet de vénération et de division. Et les deux phénomènes ont leurs causes.

Fâché par les techniques de managment de leur maison de disque sur l’album “One Foot in Hell“, qui avait marqué un tournant vers un heavy metal plus conventionnel en 1986, “Cirith Ungol” va une nouvelle fois goûter aux plaisirs et aux affres procurés par les lois du business musical sur leur album suivant. Entre-temps, le groupe acte en 1988 la séparation avec son guitariste historique Jerry Fogle, bien décidé d’arrêter de jouer et sombrant dans la dépression et l’alcoolisme. Il décédera 10 ans plus tard d’une hépatite. C’est également cette année que le bassiste Michael Vujejia quitte la bande. Ils seront remplacés respectivement par Jimmy Barraza à la guitare et Vernon Green à la basse. Ces derniers participeront à l’enregistrement du quatrième opus de “Cirith Ungol“, “Paradise Lost“. Le label Restless Records ne va pas faciliter la tâche du groupe lors de la réalisation de ce forfait. Face aux difficultés que connait le heavy metal au tout début des années 90, il sera encore plus question de contrôler le travail des différents groupes. “Cirith Ungol” se voit du coup totalement privé de sa liberté de composition. Le ton monte régulièrement entre le batteur Robert Garven et le producteur Ron Goudie. D’autres musiciens viennent se greffer au groupe et imposent des compositions qui ne rentrent pas dans les codes de “Cirith Ungol“. On comprend mieux ainsi le déséquilibre et l’infortune de “Paradise Lost“.

Point d’infortune dans les prémices de l’objet. “Join the Legion” est à placer dans les titres phares de “Cirith Ungol“. Palpitant et pétaradant même, produisant un heavy metal classique, mais bâti pour en faire un véritable hymne, plus excentrique qu’épique donc. Morceau qui incorpore un break lancinant et paresseux, dans les codes d’un heavy metal fin années 80 tout début années 90. On peut sentir là une forme de rapprochement physique avec la grande formation en vogue à l’époque, “Savatage“. On reste dans la réussite pour “Chaos Rising”, titre long et lent, méticuleux, ténébreux aussi, ouvrant d’ailleurs sur un bel arpège plein de solennité. Le rythme ne s’affole pas non plus sur “Fallen Idols”. Titre qui gagne cependant en percutant et bien inscris dans la tradition “Cirith Ungol” comme son précédent cité, avec une forte teneur épique et deux solos de guitare très stylés. Le titre éponyme aurait pu remporter la palme devant “Join the Legion” si le mixage n’avait pas été aussi faiblard. Le chant de Tim Baker est complètement étouffé. Il manque aussi cette spiritualité qui faisait la force des titres de “Cirith Ungol” dans ce qui ressemble ici à une cavalcade.

Le groupe va clairement manquer d’inspiration en ce qui concerne “Before the Lash”. Un hard rock ténébreux, longuet, où on retrouve pourtant le vrai chant prédateur de Tim Baker, en mauvaise posture sur plusieurs morceaux de l’album. La reprise de “Fire” d’Arthur Brown illustre chez lui d’une baisse de puissance, et étonne aussi par le choix de la chanson en question. Mais le style proposé par la formation ne s’éloigne pas de sa propre tradition, même si la performance gravite entre le potable et l’ordinaire. ça n’a rien de proprement extraordinaire ou mémorable musicalement. “Go it Alone” par contre va laisser des traces. De vilaines traces. Le guitariste Greg Lindstrom, retiré à cette époque de “Cirith Ungol“, l’estime d’ailleurs comme ce que le groupe a fait de pire dans sa carrière. Et pour cause, on se retrouve avec du heavy glam façon “Poison”, avec tout ce que cela peut comporter de naïveté et d’excentricité. Imaginez des sombres guerriers en cotte de mailles s’affubler subitement de boas à plumes. Ce n’est pas mauvais du tout en soit, mais le choc est rude et le malaise est latent.

On peut ici vérifier l’absence de liberté de composition. “Cirith Ungol” cherche ostensiblement à se raccrocher à ce qui a faisait sa force dans le passé, comme on l’observe bien sur les trois derniers morceaux de l’effort, mais les impératifs de vente liés au label ainsi que les directives de Ron Goudie le pousse malgré la résistance à produire ce qu’il n’avait jamais réalisé auparavant. La pression est telle que deux morceaux inclus dans le disque “Paradise Lost” n’ont pas été composés par des membres de la formation. C’est le cas de “Troll”, signé et également interprété par le guitariste Joe Malatesta; extrait au rythme par à coups, étrange et inhabituel pour “Cirith Ungol“, en plus de son développement quelque peu confus. L’autre titre imposé est “Heaven Help Us” du bassiste Bob Warrenburg, illustrant un heavy tempéré, sans véritable relief, faisant ressortir une rythmique vite lassante et un ton beaucoup trop gentillet pour ce type de formation.

De cette aventure il en est resté un goût amer. “Paradise Lost” devait être le meilleur forfait de “Cirith Ungol“, les membres s’étaient en tout cas préparés à la chose, il comportera en fait des morceaux comme le groupe n’en avait jamais fait de pire. Certains sont cependant à sauver, malgré la pression exercée à les faire coïncider avec le circuit mainstream. Les techniques de managment qui ont enchaîné “Cirith Ungol” n’ont pas réalisé pour autant leurs objectifs de vente. Ce fut un gâchis et une frustration à tous les étages. Une frustration telle que le groupe décidera un peu plus tard de tout raccrocher, définitivement dégoûté de la politique des labels à l’encontre des artistes. La réédition de “Paradise Lost” fera l’objet d’un long conflit avec Restless Records. Brian Slagel de Metal Blade avait contacté ce label en vue d’une réédition de cet album. Restless lui opposera une fin de non-recevoir, exigeant même de bénéficier tous les droits y compris ceux des artistes sur cet opus. Ce que le groupe a logiquement refusé. Une réédition de l’oeuvre est apparue chez Noble Rot en 2008. Bien qu’elle était considérée comme pirate, les membres de “Cirith Ungol” lui octroieront un cachet d’officialité. C’est plus tard encore que l’on voit une réédition toute officielle cette fois chez Metal Blade, en 2016. Un an avant “Cirith Ungol” s’est reformé. Il est encore loin l’épisode où Stormbringer tuera Elric. Pourtant nous y avons tous cru.

13/20

 

 

You must be logged in to post a comment.